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Léon TRIVIÈRE (1915-1998)

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    Léon Trivière est originaire du pays nantais, de ce département qui mécontent de son statut de  «Loire inférieure»  s’est ouvert un horizon plus glorieux en se renommant «Loire Maritime». Son père Pierre-Marie Trivière était de Blain, une trentaine de kilomètres au nord de Nantes, à l’orée de la grande forêt du Gavre.  Il avait épousé une nantaise, Marie Joséphine Bernard,  en l’église St Pierre de Nantes le 12 août 1899.  Il s’installa à Guéméné Penfao où il dirigeait une entreprise de peinture. Le fils aîné Pierre, né en 1900, mourut à 37 ans après avoir pris froid au travail en peignant un pont. Le deuxième enfant était  Maria qui se mariera plus tard à M. Boutonet de Fontainebleau. Le troisème, Henri assurera la transmission du nom Trivière grâce à son fils, directeur du collège St Joseph de Caen et à son petit fils Joël, marié à une toulousaine.

    Léon, né le 3 février 1915 à Guéméné Penfao, était le quatrième enfant et le petit dernier. Il fut ondoyé le jour même de sa naissance. Le baptême a été célébré avec sollennité après la guerre, le 8 août 1920  à Blain, berceau de la famille. Mais c’est  à Guéméné- Penfao que Léon vit son enfance. Il est élève à l’école primaire St Michel et reçoit le sacrement de confirmation le 22 mai 1927.

    Il fait ses études secondaires au petit séminaire de Guérande (5ème et 4ème), puis à l’ Institut N.D. des Couëts par Bouguenais, Nantes (de la 3ème à la classe de philosophie). Ayant passé ses deux bacs, il obtient aussi deux mentions au concours de l’université catholique d’Angers

    Il entre alors au grand séminaire de Nantes et y fait deux années de philosophie  scolastique de 1934 à 1936.

    Son service militaire de  septembre 1936 à novembre 1938 le met au contact des malades en hôpital. En 1938, il est amené à aider  l’amônier de l’hôpital du Val de grace. Etant à  Paris, il a pris contact avec le Séminaire des Missions étrangères. Sa demande d’admission le 18 mai 1938 laisse entendre qu’il avait déjà un pied dans la maison MEP:  « Séminariste nantais en garnison à Paris,je viens soumettre respectueusement à votre attention... mon désir d’être admis à la Société des Missions étrangères , où me rattachent depuis longtemps de fortes sympathies et plusieurs amitiés, et où je suis heureux d’être hébergé depuis le début de mon service militaire». C’est là d’ailleurs qu’il retrouvait souvent son directeur spirituel le père Dedeban. Il est admis aux MEP quelques jours après sa demande, le 23 mai 38.

    C’est le 14 octbre de la même année qu’il entre effectivement aux Missions étrangères où il fait une première année de théologie au grand séminaire de Bièvres. Année réduite en fait à cinq mois, de novembre 38 à mars 1939, date où il est rappelé sous les drapeaux par le ministère de l’armée. En 1940, il est participe à la campagne de France est fait prisonnier sanitaire jusqu’en 1941. Il peut ensuite terminer ses études de théologie au Grand séminaire de Paris et est ordonné prêtre le 20 mars 1943 à la rue du Bac.

    Agrégé officiellement à la Société le 15 septembre 1943, il reçoit sa  destination pour Moukden en Mandchourie. En pleine guerre, il n’est évidemment pas question de partir. Le jeune prêtre fait ses premières armes comme vicaire à la paroisse St Pierre St Paul de Fontenay-aux-roses. En 1944-45,  il est vicaire à  St François Xavier des Missions étrangères  et aumônier du lycée Duruy.

    En juin 1945, la Chine étant toujours fermée, il prend du service comme volontaire dans l’armée Delattre, ce qui l’engage pour trois ans jusqu’en juin 1948 et lui fait manquer les premiers départs en Chine en 1946. Il est d’abord aumônier régimentaire au 21 R.I.C. (Alsace, Allemagne) mais il suit bientôt le corps expéditionnaire en Indochine, ce qui le rapproche de sa future mission d’une manière, il est vrai, bien indirecte.  En 1947  il est aumônier divisionnaire à la 9ème D.I.C. et des Forces françaises D’Extrême-Orient et aumônier de garnison à Hanoi, des postes qui lui valent le grade de capitaine et des décorations: Croix de guerre 1939-45 (3 citations  au régiment, à la Brigade, à la Division), Médaille coloniale avec agrafe Extrême-Orient. Que penser de cette expérience militaire? Le jeune missionnaire, privé de son départ, avait hâte sans doute de se lancer dans l’action, de découvrir de nouveaux horizons au contact de  ce milieu officier attaché à des valeurs traditionnelles et riche en aventures. Il en retiendra sans doute quelques unes de ses expressions privilégiées telles que «pas de mollesse» ou «et que ça saute!»

     

    Shanghai, Pékin, Macao (janvier 1948-juin 1949)

    Après la capitulation du Japon en août 1945, la Chine a de nouveau ouvert ses portes.

    Libéré de ses obligations militaires, Léon trivière peut se rendre à Shanghai dès janvier 1948. Il s’y met avec ardeur à l’étude du chinois jusqu’en octobre. Il poursuit ensuite son apprentissage de la langue à Pékin pendant deux mois pour revenir sur Shanghai à la fin de l’année. Les missionnaires étudiants de langue sont alors évacués de la capitale qui passe sous contrôle communiste. Léon Trivière assure la direction du groupe M.E.P. Il va demeurer supérieur de leur petite équipe qui se réfugie à Macao jusqu’en mai 1949 après un bref passage à Hongkong du 22 au 25 janvier. En juin, les supérieurs MEP décident d’envoyer ces étudiants de langue sur le continent malgré les incertitudes de la situation. La Mandchourie étant déjà sous contrôle communiste, cette destination est exclue. Léon Trivière est dirigé sur Chengdu. Le Bulletin des Missions étrangères (1949,p.535) rapporte ainsi la décision:

    «Depuis trop longtemps à leur gré, sept jeunes missionnaires destinés à la Mandchourie étudiaient le chinois sans pouvoir rejoindre leur mission. Cette situation risquant de se prolonger encore, Mgr le Supérieur  Général les a provisoirement envoyés aux missions suivantes: Grange et Decroocq à Kunming, Hoffmann, Wittver et Decroix (destinés à Kirin) à Chungking, et enfin Trivière et Marchand à Chengdu.»

    Le 19 juin, les jeunes missionnaires arrivent à Chungking par avion. Ils s’y attardent quelques semaines.  A Chengdu, on attend avec impatience les deux nouveaux. Le 14 juillet est célébré sans eux avec une pompe impénitente qui rappelle encore la période coloniale. Pressés de retrouver leur mission les pères Dufay et  Jacquemin rentrent chez eux sans plus attendre. S’ils avaient eu la patience de rester un jour du plus, ils auraient pu faire connaissance avec les deux jeunes qui arrivent enfin à Chengdu le 24 juillet.

     

     

    Chengdu (juillet 1949- janvier 1952)

     

    Dès leur arrivée à Chengdu, les pères Trivière et Marchand reprennent leur étude du chinois avec un professeur  civil. Ils sont placés à   Yitongqiao (I T’ong K’iao) dans la paroisse du père Audren. Ce curé zélé développe la Légion de Marie, un mouvement très structuré de participation des laïcs à la mission de l’Eglise. Cette association d’origine irlandaise avait été lancée en Chine depuis environ deux ans sous l’impulsion du père MacGrath et du Bureau central catholique de Shanghai. Les membres de la Légion multiplient les contacts personnels et  font connaître la foi chrétienne. Grâce à eux, les catéchumènes affluent. Au printemps 1950, les jeunes pères Trivière et Marchand sont témoins de nombreux baptêmes d’adultes. En même temps, l’école paroissiale connaît un grand succès. Certaines classes sont installées au presbytère et le père Marchand doit aller s’installer l’évêché. Lui et Trivière s’implantent pour de bon à Chengdu et ont peu d’espoir de pouvoir rejoindre leur mission de Moukden.

    Le 27 août, fête du  Coeur Immaculé de  Marie, marque un sommet dans les premières armes des jeunes missionnaires. C’est la ête patronale à Yitongqiao. L’évêque Mgr Pinault vient y donner la confirmation aux néophytes. Le Bulletin des Missions étrangères signale ainsi l’événement: «Signalons à cette occasion, qu’au cours des mois de juillet et d’août, nos confrères de Yitongiao ont baptisé une cinquantaine  d’adultes: résultat des efforts des membres de la Légion de Marie (que le père Audren dirige toujours avec beaucoup d’entrain) et l’apostolat direct des pères Trivière et Marchand dans les familles elles-mêmes ou dans les centres catéchistiques de la paroisse.» (BME 50/624 cf.496)

    Il était temps que les jeunes se mettent à la tâche. Le 15 septembre, le père Audren, curé de Yitongqiao,  fait une forte crise cardiaque. De son côté, à Guiwangqiao (Kwei Wang K iao)

    le P. Gabriac se ressent des fatigues de presque 50 ans de mission.  Mgr Pinault décide de lui donner un second en la personne du P. Trivière. Le père Michel  remplace Trivière  à Yitongqiao (BME50/685) Ces mouvements de personnel vont d’ailleurs échapper très bientôt à  l’autorité de l’évêque.

    Les nouvelles autorités communistes sont déjà en place. L’arrivée des rouges  est fêtée par la population comme une libération. Dans l’euphorie de l’indépendance et de la lutte contre toute oppression, la présence des étangers commence à être mise en cause. Le 14 octobre, les étrangers de la ville doivent retirer un nouveau permis de séjour valable 6 mois. Les bénédictins qui viennent d’ouvrir une nouvelle école à Chengdu doivent fermer leur Institut et quitter le pays. Les établissements scolaires sont entièrement pris en charge par l’Etat.

    Malgré la menace qui pèse , la vie paroissialle est aussi active que possible. D’après le Bulletin, «c’est bien l’impression que son Excellence vient de retirer d’une visite faite le jour du Christ Roi dans la paroisse du P. Gabriac, où le père Trivière, son second, s’est lancé dans de multiples activités en vue d’«accrocher» ses ouailles et de leur donner une vie spirituelle plus profonde: séances de projection, organisation d’une chorale d’enfants, conférences apologétiques avec le précieux concours des pères bénédictins, prêt de livres, Légion de Marie, et j’en passe...» (BME 50/737)

    L’atmosphère change rapidement l’année suivante. Les églises sont frappées de lourds impôts au profit des plus défavorisés. Tout le monde doit travailler pour assurer sa subsistence et servir le peuple. En 1951, Léon Trivière se consacre au travaux publics. Il fait une semaine comme terrassier dans les rues de la ville. Le bulletin mentionne cette expérience avec quelqu’humour en reprenant les expressions de la presse locale:

    «Il a éprouvé beaucoup de joie à partager par expérience l’existence du peuple’ et a obtenu en fin de stage une mention d’honneur pour son ardeur au travail (BME 51/575)

    Le 12 juillet, Mgr Pinault, privé de toute liberté de mouvement,  passe ses pouvoirs à un vicaire  général chinois, le père Augustin Wang. Celui-ci va être emprisonné début octobre.

    Le 9 novembre 1951, Trivière est interné  en même temps que les pères Marchand, Vinciarelli, prieur OSB, Kaiser, SVD du Shensi, Gabriac, et Audren. Les pères Jacquemin et  Mabboux les rejoignent  en prison à partir du 28 novembre.

    Toute cette équipe de missionnaires prisonniers est finalement expulsée en fin d’année et parvient à Hongkong  le 12 janvier 1952.

     

    Hongkong (janvier 1952-septembre 1960)

    Après quelques jours de repos, Léon Trivière est  affecté à la maison de Nazareth le 25 janvier 1952 pour la rédaction du Bulletin de la Société des M.E.P. à Hongkong. Il s’y installe   avec son compagnon d’armes le père Marchand. Les pères Chevalier et Feresini expulsés du Guangxi  et le père Montagne, expulsé du Yunnan se joignent également à eux. Nazareth! C’était une jolie résidence de style écossais avec une tourelle crénelée, monument bien évocateur de la présence coloniale britannique. La célèbre imprimerie des Missions étrangères y était installée depuis une cinquantaine d’années. Une cinquantaine d’ouvriers avaient leurs logements près de la résidence. Le père Fernand Billaud de la mission de Nanning, actif dans la maison depuis 1947 venait d’en être nommé supérieur en 1951. Son prédecesseur le père Biotteau continuait à tenir les comptes sous l’autorité suprême du père Vircondelet, procureur. Le 27 juillet 52, toute la communauté MEP se rassemble pour célébrer les obsèques  du P. Henri Lamasse, grand missionnaire à Moukden, célèbre pour ses constructions et ses travaux sur la langue chinoise. La cérémonie est présidée par P.Destombes assisté des deux jeunes missionnaires qui n’ont jamais pu atteindre leur terre promise de Mandchourie, les pères Trivière et Marchand. (BME52/580)

    Il fallait cette grande figure du père Lamasse pour réchauffer  le sentiment d’appartenance de tous les confrères présents. Car le ménage, semble-t-il, ne marchait pas si bien à Nazareth. Evoquant cette période difficile, le père Billaud tentera de rechercher les causes du malaise : la vie de communauté, dira-t-il , n’est pas précisément inscrite dans les perspectives des  Missions étrangères. Prêtres séculiers, ils aiment gérer chacun leur vie. Quand ils se retrouvent ensemble, leur seule base de référence est le Séminaire des Missions étrangères dont ils ont connu les réglements à Paris ou à Bièvres. Mais retrouver le cadre du séminaire après des années mouvementées de mission ne fait guère l’affaire de ces hommes de terrain. Débarquant à Hongkong après bien des souffances et frustrés de leur champ d’apostolat, il était bien difficile à ces rescapés de tout bord de vivre en harmonie.

    En 1952, les maisons voisines de Nazareth et de Béthanie sont en fait devenues des maisons d’accueil pour les missionnaires expulsés de Chine. Le compte rendu de 1952 signale que 106 confrères y ont fait des séjours variant entre une semaine et plusieurs mois.Le père Destombes, vicaire général y a été envoyé de Paris par Mgr Lemaire pour les recevoir, les soigner et les envoyer ensuite dans d’autres missions. En 1953, les deux maisons fusionnent en un seul établissement. Béthanie devient la «maison du Bulletin» dont le père Sylvestre, de la mission de Swatow, est nommé supérieur. La fermeture de Nazareth est décidée. Les cendres de Mgr Pallu qui y reposaient depuis 1912 sont alors transférées à Paris.

    Transfert tristement symbolique..En fermant l’imprimerie de Nazareth qui pourtant ne manquait pas de commandes locales malgré la fermeture du marché continental, la Société des Missions étrangères  réduisait considérablement sa présence à Hongkong et semblait clore sa mission en Chine.  Ce fut un crève-coeur pour les confrères attachés à ce service. Le père Marchand, compagnon de Trivière à Chengdu, alla s’installer à la maison diocésaine avec deux prêtres chinois pour y pousuivre la rédaction d’un misel quotidien en chinois qui sera publié en mars 1956 par la Catholic Tuth Society de Hongkong. Il y fut témoin de l’étonnement des autres Instituts missionnaires devant l’exode précipité des Missions étrangères de Paris.

    L’équipe de rédaction du Bulletin MEP quitte donc Nazareth pour s’installer dans la belle maison voisine de Béthanie. C’est là que Léon Trivière acquiert ses titres de noblesse comme journaliste. Comme dans tout ce qu’il entreprenait, il se donne à fond à cette tache. Il recueille ainsi une information très précieuse sur l’évolution de la situation religieuse en Chine en une époque de grands bouleversements. D’autres confrères expulsés comme lui de Chine publient d’ailleurs le récit de leurs épreuves. Raoul Dufay qui a bénéficié d’une plus longue expérience que Trivière à Chengdu, fait une analyse plus poussée de la stratégie communiste et la publie à  Hongkong sous le titre L’Etoile contre la croix. L’ouvrage a un grand retentissement.Trivière, pour sa part, s’attache à  suivre l’actualité.

    En 1956, alors que Mao lance la Chine dans la campagne éphémère des Cent fleurs, il se rend en Europe où il est invité à témoigner de son expérience chinoise.

    De passage à Bangkok du 13 au 19 mars, il rend d’abord visite au P. Van Gaver qui, lui aussi, a fait le récit de son expulsion de Anlong dans la province du Guizhou sous le titre J’ai choisi la liberté . Van Gaver jouit alors de sa liberté à l’hôpital où il soigne une violente sciatique. Le confrères de Bangkok font  visiter au père Trivière les trésors de cette cité des mille joyaux et ils se délectent de son émerveillement tout en l’attribuant modestement à ‘sa politesse exquise’. Suivant leur rapport communiqué au Bulletin,,«Trivière déclare qu’il n’a jamais rien vu de plus beau dans sa vie». (BME 56/462).

    C’est vrai que Léon Trivière avait cette faculté de s’enthousiasmer pour tout ce qu’il voyait et tout ce qu’il lisait. Lorsqu’il lisait un livre, chaque phrase lui paraissait importante et il la soulignait. Il n’est pas étonnant que les éditeurs lui aient confié plus tard de nombreuses recensions d’ouvrages sur la Chine. Ses commentaires ne pouvaient qu’être élogieux.

    En France du 19 mars  au 23 mai, il a bien sûr la joie de retrouver sa famille à Guéméné Penfao. Mais en avril, il est à Bruxelles où il prend part à une réunion de la Commission internationale contre le régime concentrationnaire. On y enregistre les plaintes de 90 missionnaires catholiques ayant été détenus en Chine (BME1956).

    S’étant fait davantage connaître en France et à l’échelon international, il reprend son travail à Hongkong avec plus d’ardeur que jamais. Les documents qu’il fournit en 1957 sont particulièrement utiles car ils permettent de préciser comment s’est formée l’Association Patriotique des Catholiques de Chine en juillet 1957, sous l’impulsion du Premier ministre Zhou Enlai. De 1957 à 1961, Trivière publie 38 articles sous la rubrique ‘Eglise catholique en Chine continentale. En 1958, le compte rendu des Missions étrangères sur la maison de Béthanie porte cette note:

    «L’équipe qui travaille à la rédaction du Bulletin de la Société a continué à donner à celui-ci l’intérêt que divers journaux ou revues se sont plu à souligner. La Croix écrivait le 27 mai dernier: «Il est peu d’Instituts qui publient des revues d’une telle valeur et d’un tel intérêt général...»

    Pendant ce temps, la situation se déteriore en Chine. Une violente campagne anti-droitière a succédé aux «Cent Fleurs». Le contrôle politique sur l’Eglise se fait plus direct. En avril 1958, deux premiers évêques sont consacrés à Wuhan sans l’accord de Rome. Le père Trivière n’est pas  Hongkong à ce moment là car il vient d’entreprendre un grand voyage autour du monde, profitant du premier congé  auquel il a droit après dix ans de mission.

    Il se rend d’abord à Taiwan  où  les confrères, dont beaucoup sont des anciens du continent, sont heureux de  recevoir, suivant leurs propres mots,   «le sympathique et dynamique Père Trivière». Le 1er février 58, il est accueilli à Taipei par Mgr Vérineux en personne. Ancien de Moukden nommé évêque de Yingkou, Mgr Vérineux aurait pu être le supérieur direct du père Trivière si celui-ci  avait pu atteindre sa destination première. Depuis bientôt dix ans, Taiwan est devenu le refuge du gouvernement nationaliste de Tchiang Kaishek. Cette République de Chine se présente au monde comme «la Chine libre». Le représentant du Saint Siège s’y est réfugié après avoir été expulsé du Continent. Des relations diplomatiques officielles sont d’ailleurs établies en cette année 1958 entre le gouvernement le la République de Chine et le Vatican. La vie de l’Eglise dans ‘l’Ile-trésor’ est alors en plein essor. De nombreux réfugiés du continent reçoivent le baptême et le gros de la population aborigène devient catholique ou protestante. A Hualien sur la côte est de l’île, le père Trivière a la joie de rencontrer les confrères venus de Mandchourie, de Swatow, du Guizhou et même des confins du Tibet. Le chroniqueur de Hualien commente ainsi son passage: «c’était la première étape de son voyage autour du monde: merveilleuse façon pour un journaliste et un écrivain comme lui de passer son congé».

    De Taiwan il passe au Japon. Le 20 février, il suit le  père Delbos à la cérémonie de consécration de l’église  de la Trappe de Nishinomiya. De là, il rejoint l’Europe, sans doute par l’Amérique. Le Bulletin des Missions étrangères ne fait pas le détail de son itinéraire et note seulement qu’ «il passe à peu près partout où il y a des confrères» (BMEP1958 p.979).

    Au retour de ce long périple, il se remet à la rédaction du Bulletin à Hongkong où il reste jusqu’en septembre 1960. C’est alors qu’ à la suite de l’Assemblée générale de 1960, le nouveau supérieur le père Quéguiner, ancien de l’Inde, le rappelle à Paris où l’on pense sans doute qu’il sera l’homme providentiel pour  améliorer l’information. Le Bulletin de Hongkong est confié au père Dufay qui sera d’ailleurs bientôt affecté à la mission de Singapour après un séjour à Taiwan pour l’étude du mandarin. A partir de 1960, la maison de Béthanie devient une maison de retraite spirituelle et de repos ouverte aux confrères des différentes missions. Ils peuvent y prendre un mois de vacances  entre deux congés en France. La direction de la maison est confiée à Mgr Lemaire. Le père Sylvestre, de la mission de Swatow, qui avait joué un grand rôle à Hongkong, en particulier avec sa publication d’un «Coeur vaillant» chinois (Le feng bao), est lui aussi rappelé à Paris où il sera en charge d’ un Service d’information  qui se confond alors avec un service des vocations et se relie à l’Eglise de France dans le cadre du Service missionnaire des jeunes. Deux anciens du Guangxi, les pères Chevallier et Madéore, s’accrochent heureusement à Hongkong en assurant un service pastoral important en paroisse. Ils maintiendront le lien avec ce diocèse de Hongkong appelé à devenir le plus important de Chine.

     

    Paris  (1960-1983)

    Rappelé à Paris pour y travailler aux publications MEP en septembre 1960, le père Trivière prend en charge la Revue des Missions étrangères de Paris le 4 octobre. Cette revue s’appelle encore Missionnaires d’Asie jusqu’à janvier 1961 et devient ensuite Missions étrangères de Paris jusqu’à avril 1967. . De nouveau, le père Trivière donne le meilleur de lui-même. Il écrit beaucoup, soit pour la revue MEP, soit pour d’autres revues. En 1963, il obtient le prix Radius. Il s’insère dans les milieux d’études de l’actualité, entre autres comme membre correspondant de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer Son apport est apprécié par la Société des Missions Etrangères.  «La revue MEP dirigée par le p. Trivière et dont le P. Lassalmonie assure l’administration, lit-on dans le Comte Rendu de 1965, est très appréciée et constitue la meilleure source d’information missionnaire sur l’Asie.»  Ses études portent sur de nombreux pays d’Asie - Thailande, Malaise, Inde, Cor¨_e, Japon - et même sur Madagascar où plusieurs anciens de Chine ont pris du service. Sa passion pour le monde chinois ne faiblit d’ailleurs pas.  Dès 1961, Missions Etrangères de Paris publie ses articles sur «L’Eglise et les Chinois du monde libre en 1960». A l’heure où De Gaulle est le premier des chefs d’Etat à reconnartre le gouvernement de Pékin en 1964, il écrit l’article intitulé «Le poids de la Chine dans le monde».

    Un poids trop lourd à porter sans doute sur ses propres épaules. En janvier 1966, il tombe gravement malade et les derniers numéros de la revue sont publiés sous la direction du P. Le Du. S’agissait-il d’un trouble cardiaque? D’après sa famille, le père Trivière aurait subi jusqu’à neuf opérations cardiaques au cours de son existence.  La revue Missions Etrangères de Paris disparaît d’ailleurs en avril 1967. Plusieurs insituts missionnaires se ralliaient alors à l’idée d’une revue commune qui deviendrait l’organe d’un grand mouvement missionnaire de l’Eglise de France. Le projet qui bénéficiait du soutien de Mgr de Provenchères aboutit à la création de la Société centrale d’information (Socendi) qui lança une  publication missionnaire commune aux divers instituts,  la revue  Peuples du Monde.

    À peine remis de sa maladie en mai 1966,  Trivière est invité à coopérer à une troisième publication MEP: Les Echos de la Rue du Bac relancés alors dans un nouveau style. Il y reprend ses enquêtes sur l’actualité dans les divers pays d’Asie. A partir du N°18 de ces nouveaux  Echos, l’apport Trivière devient une rubrique régulière intitulée ‘le mois en Asie’ (l’événement en Asie)

    A partir de 1967, il collabore en outre à  Epiphanie, une autre publication MEP lancée en 1962  dans le cadre d’un service de pastorale missionnaire animé par le père Marillier, directeur du Centre de documentation MEP. Ce Centre deviendra bientôt ‘Service de pastorale missionnaire’ puis ‘Service pour la formation permanente’. Des sessions sont alors organisées pour les missionnaires en congé. Trivière accepte d’alimenter la rubrique ‘L’actualité en Asie’ de la revue Epiphanie. Il y publie des études d’une approche générale géopoplitique telles que «La Seconde Révolution chinoise» (N°32, octobre 1967),  «le Mouvement étudiant en Asie»( N°37, 1969) «La rivalité des trois géants en Asie (Etats-Unis, Union soviétique, Chine)» (N° 40, septembre1969), « A propos du Saint-Siège et de la Chine ( 1971). Ce dernier sujet le préoccupe particulièrement et il a l’occasion d’en discuter longuement avec le père Louis Wei Tsing-sing qui publie cette année là son gros livre Le Saint Siège et la Chine, de Pie XI à nos jours .

    Le 4 novembre 1973, le père Trivière est frappé d’une hémiparésie droite, de même origine que sa maladie de 66.          Le 30 du même mois,  il demande au supérieur général le père Queguiner d’être déchargé d’une partie de ses responsabilités de publication: «réduire mon travail me permettra d’allonger ma méditation. Tout est grâce... En dépit de mon «hypertension très négligée  - suivant l’expression du Dr Blondeau, cardiologue de Bicêtre -  je demeure plus que jamais passionné de l’Asie et de la Mission

    De nouveaux développements dans la vie de l’Eglise contribuent d’ailleurs à faire revivre cette passion et à lui ouvrir de vastes horizons.

    Les Eglises protestantes et catholiques à cette époque commencent à porter à nouveau leur attention vers la Chine. En France, les événements de mai 68, ont bouleversé les esprits. La Révolution culturelle chinoise lancée en 1966 a éveill des échos chez les intellectuels et les jeunes d’esprit révolutionnaire. Le film  La Godard a mis à la mode «le petit livre rouge» des pensées de Mao Zedong. Le Centre d’études marxistes de la Fédération mondiale des Eglises luthériennes s’attache à analyser l’expérience chinoise. De son côté le Centre catholique de sociologie Pro Mundi vita, dirigé alors par le jésuite Ian Kerkhofs souhaite développer des études analogues parmi les catholiques. Un première rencontre oecuménique est organisée en vue de projeter un colloque international de grande envergure. Trivière saisit au vol ce nouveau courant d’intérêt pour la Chine. Inquiet peut-être des aléas de sa santé physique, il met dans le coup un confrère tout disposé à sympathiser avec ses objectifs, bien que n’ayant pas l’expérience de la Chine elle-même. Le père Charbonnier vient d’être rappelé de Singapour où il a travaillé une dizaine d’années en milieu surtout chinois. Tout en asssurant un enseignement de théologie au Consortium d’études missionnaires de Chevilly-la-rue, il profite de son séjour  à Paris pour se lancer plus à fond dans les études chinoises. Son travail sur l’écrivain chinois moderne Lu Xun (1881-1936) le conduit à examiner de plus près l’évolution culturelle en Chine contemporaine. Moins intéressé que Trivière aux aspects stratégiques de la Chine dans le monde contemporain, il cherche à fouiller davantage les implications philosophiques et théologiques des idéologies à l’oeuvre en Chine. Tous deux coopèrent à un dossier commun qu’ils intitulent «Le défi de Mao aux Chrétiens..» C’est le premier des dossiers ronéotypés ‘Echange France-Asie’ dont le contenu sera souvent monnayé dans la publication des Echos.

    En février 1974, ils se rendent ensemble à Bastad en Suéde où se rencontrent  vingt cinq  catholiques et  protestants dont certains  ont été missionnaires en Chine ou même sont théologiens chinois. Leurs orientations  tracent les grandes lignes du colloque international de Louvain qui se tient en septembre 1974 sous le thème général des ‘implications théologiques de l’expérience chinoise’. La présence de délégués de Hongkong, dont le père John Tong, tempère les excès idéologiques de quelques intellectuels médusés par la pensée de Mao Zedong. Un clivage est reconnu entre mythe et réalité. ‘L’homme nouveau’ que veut créer Mao Zedong doit , semble-t-il, être soigneusement distingué de ‘l’homme nouveau’ suivant Saint Paul et l’Evangile. Il reste que l’enthousiasme de Trivière suscite des réactions peu favorables chez les confrères qui ont souffert des exactions commmunistes et ont été chassés brutalement de leur mission. Les anciens de Chine ont sans doute eu le temps de digérer leur aventure et beaucoup se passionnent toujours pour ce grand pays. Mais il y a aussi tous les autres qui sont expulsés du Vietnam, du Laos et du Cambodge autour de l’année 1975. Toute appréciation positive des réalisations de la Chine nouvelle leur paraît scandaleuse. Trivière se retrouve quelque peu isolé, même à la table commune où il parle peu. Il dévore par contre ses repas avec grand appétit puis se remet à ses dossiers, articles et recensions d’ouvrage avec un appétit non moins grand.

    S’il trouve peu de consolations auprès de ses confrères, il est par contre très demandé du public franpais pour des conférences et des articles en diverses revues telles que la Esope ou Etudes, la revue des jésuites.

    En 1976, il a la joie de pouvoir entreprendre un voyage dans cette Chine qu’il avait dû  quitter un quart de siècle auparavant. Il joint une délégation formée par le Club Burtor, un organisme de promotion culturelle. Les questions de déplacement et d’hébergement sont confiéees à l’agence Soditour. La Chine qu’il découvre est encore bien marquée par l’esprit de la grande Révolution culturelle prolétarienne mais c’est une Chine qui a été admise aux Nations Unies en octobre 1971 et qui cherche à s’ouvrir au monde depuis la visite de Nixon en 1972. Deux dossiers E.F.A. (N° 21,22) sont consacrés au récit de ce voyage qui est ensuite publié dans dix numéros des Echos en 1977. Le voyage a lieu du 29 septembre au 18 octobre, à peine un mois après la mort de Mao Zedong. Dans son enthousiasme, Trivière fournit une information détaillée même sur les régions qu’il ne fait que survoler dans le boeing de la compagnie aérienne pakistanaise. Le groupe visite les monuments les plus célèbres, mais aussi des usines, des communes populaires, des instituts d’éducation et un hôpital. Les aspects sociaux et idélogiques du régime sont  présentés aux visiteurs. Les étrangers sont encore considérés comme des colporteurs de propagande et pas encore uniquement comme des machines à sous. Le père Trivière note avec soin toutes les informations qu’il peut recueillir concernant les conditions de travail et le niveau de vie.  Le dimanche à Pékin, il assiste à la messe au Nantang, seule église alors ouverte au culte dans toute la Chine, à l’usage des étrangers - messe en latin, le dos tourné aux quelque 35 fidèles étrangers. «Les Catholiques chinois , lui dit-on,  ont développé leur conscience politique et s’ abstiennent, d’eux-mêmes de participer au culte public». Sans trop de commentaires sur cette misère de la religion, Trivière note soigneusement quelques signes de l’é_volution politique. A Suzhou le 10 octobre, il apprend la nouvelle du projet de construction d’un mausolée en l’honneur de Mao Zedong et  la confirmation du pouvoir de Hua Guofeng. A Shanghai, le 14 octobre, alors qu’il se rend avec son groupe au Palais de l’exposition industrielle, il repère un attroupement autour de deux affiches murales et apprend plus tard qu’il s’agit d’une première attaque contre la fameuse «Bande des quatre» dirigée par Jiang Qing, la veuve de Mao Zedong.

    Depuis septembre 1974 et encore plus à la suite de son voyage, la grande majorité des articles Trivière dans les Echos sont  consacrés à la Chine. Ses dernières contributions aux Echos en 1982 et 83 portent pratiquement tous sur les religions en Chine

     

    Fontainebleau 1983-1993

     

    Attentif à  l’évolution de la Chine, le père Trivière multipliait conférences, dossiers et articles. Les médecins l’avertissaient pourtant qu’il n’en avait plus plontemps à vivre s’il continuait à ce  régime.

    Lors d’une conférence aux confrères des Missions étrangères, le supérieur général leur recommenda un jour de savoir se retirer à temps et de penser à bien assumer leur vieillesse avant qu’ils ne deviennent incapables de faire un choix. Cet avertissement fut un trait de lumière pour Léon Trivière. Il décida sur le champ de renoncer à toutes ses activités concernant la Chine et de se mettre au service des vieillards et des malades dans une maison de convalescence. Il rêvait déjà depuis quelque temps d’un ministère dans un hôpital.

    Il avait de la famille à Fontainebleau. M. Boutonnet, le fils de sa soeur Marie Henriette, vivait à Fontainebleau depuis l’âge de 4 ans. De son mariage avec une fille de Fontainebleau était née Patricia, infirmière à la Maison St Joseph, une maison de convalescence pour dames, 2, rue Anne-Marie Javouhey. Léon Trivière était le parrain de Patricia, et c’est lui qui avait béni son mariage.

    C’est ainsi qu’il s’installe alors à la maison Saint Joseph de Fontainebleau dans un appartement confortable d’aumônier. Il y range ses livres les plus précieux sur la Chine. Mais il ne les regarde plus. Pour mieux faire face à sa nouvelle tâche, il dévore les livres de spiritualité et prépare ses homélies à la messe quotidienne avec le plus grand soin. Dans ce hâvre de paix et de repos, son programme demeure toujours chargé. Outre son ministère à la Maison St Joseph, il se rend tous les samedis à Avon, souvent à pied par le parc, pour y célébrer la messe dans une autre maison de convalescence. Il fait aussi beaucoup de visites. Sa meilleure détente est une longue marche en forêt avec sa famille tous les dimanches.. Mais les peines le reprennent et il a bientôt du mal à se déplacer.

    Fin 1992, il est hospitalisé pour un problème de hanche. On lui met une prothèse et il doit suivre des séances de rééducation à la clinique Trois Soleils près de Ponthierry. Mais son problème de hanche n’était pas le plus grave. A la Maison Saint Joseph, on reconnaît qu’il a beaucoup baissé. Il a des absences, des réactions inattendues. Il lui arrive, dit-on, de dire la messe une allure folle. Ses homélies, par contre,  sont de plus en plus interminables. C’est qu’il est déjà atteint par la maladie de Alzheimer. Bref, il lui faut penser à une retraite définitive.

    Il se retire à Montbeton le 3 février 1993. Condamné pratiquement à l’inaction après tant d’années d’activité  intense, il entre peu à peu dans un état d’apathie, ne parle plus et reconnaît à peine les amis qui viennent le voir. Après avoir donné tout son éclat, il n’est plus que la mêche qui fume encore et qui s’éteint comlètement le 21 novembre 1998. Il repose maintenant dans ce cimetierre de Montbeton où sont alignées les tombes de tant de confrères qui ont vécu une aventure fantastique au service de l’Evangle. Léon Trivière pour sa part a su témoigner d’un optimisme indéfectible, un optimisme fondé en espérance chrétienne et une confiance jamais affaiblie en l’avenir du peuple chinois.

    • Numéro : 3694
    • Pays : Chine
    • Année : 1945