Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Jean TRINTIGNAC (1872-1914)

Add this

    Pierre Trintignac naquit au village de la Fage, paroisse de Grandrieu (Mende, Lozère). C’est M. l’abbé Forestier, alors vicaire de la paroisse, qui lui donna les premières leçons de latin. Aucun maître ne trouva écolier plus laborieux. L’enfant était très doux et avait surtout une bonne mémoire ; ses progrès furent rapides. Au bout d’un an, Pierre entrait au petit séminaire de Monde, où il était admis en cinquième, et prenait rang dans le premier tiers de la classe.

    « Après sa rhétorique, il suivit, pendant deux ans, au grand séminaire de Mende, le cours de philosophie de M. le chanoine Boussac. C’est alors que se déclara sa vocation pour les missions. M. l’abbé Mallet, qui avait succédé à M. Forestier comme vicaire de Grandrieu, se fit l’avocat du jeune séminariste pour obtenir le consentement de ses parents. La lutte fut vive, mais la résistance, après s’être montrée d’abord intransigeante, fléchit bientôt, quand le prêtre fit appel au sens religieux et à l’esprit de foi des intéressés. Ils donnèrent en pleurant leur assentiment.

    Restait l’heure fatale de la séparation, M. Mallet nous la décrit en termes émus : « Le « jeune homme brusqua le départ. Par pitié pour les siens, par amour pour sa mère, il voulut « leur épargner les déchirements de l’adieu définitif. Au milieu de la nuit, pendant que tout le « monde dormait profondément, il quitta la maison paternelle pour aller où Dieu l’appelait. Il « laissa un mot d’adieu sur la table de sa chambre, et pour ne pas donner l’éveil, il prit ses « souliers à la main et sortit pieds nus. En pensant à la peine que son départ allait causer à ses « bons parents, son émotion était si vive qu’il avait à peine songé à se munir des fonds « nécessaires pour le voyage. Il eut juste de quoi payer le chemin de fer, et il fit, sans manger, « la route de Grandrieu à la gare et le long trajet de Chapeauroux à Paris. Quand il arriva au « Séminaire des Missions-Étrangères, il tombait d’inanition. »

    Pendant les années de préparation à la vie apostolique, que M. Trintignac dut passer à la rue du Bac, il se fit remarquer par son esprit de foi, son entrain, sa gaieté et sa régularité exemplaire.

    Ordonné prêtre le 28 juin 1896, et destiné à la mission d’Osaka, M. Trintignac s’embarqua à Marseille le 2 août suivant, et arriva dans sa mission le 5 septembre. Les confrères qui le virent arriver se rappellent encore l’ardeur avec laquelle il se mit à l’étude du japonais. Ceux qui lui conseillaient de se reposer quelques jours, avant d’attaquer l’étude de la langue, ne savaient pas encore qu’ils avaient devant eux un homme d’une énergie peu ordinaire, et un travailleur opiniâtre qui était arrivé à faire de l’étude ses plus chères délices.

    Afin de rendre son ministère fécond en fruits de salut pour les âmes, M. Trintignac était convaincu qu’il devait s’efforcer d’apprendre la langue le mieux possible, et il réussit à la connaître admirablement : il la parlait avec correction et facilité ; il lisait couramment les livres, revues et journaux japonais, et était vraiment fort en caractères.

    Arrivé dans la mission d’Osaka quelques semaines avant le sacre de Mgr Chatron, il passa d’abord un petit mois à Kyoto ; puis, il fut envoyé comme vicaire à Tottori. C’était un poste de fondation récente, situé tout à fait au nord de la mission, où le climat est plutôt dur, où l’installation de la mission était presque misérable et où les chrétiens étaient encore peu nombreux. Ces débuts pénibles plurent à la généreuse ardeur du jeune missionnaire. La tranquillité de cette solitude relative lui partit on ne peut plus favorable pour l’étude de la langue ; et il fut tout heureux de se former au ministère apostolique, sous la direction d’un missionnaire plus ancien, bien habitué déjà aux mœurs et coutumes du pays. Sa vie à Tottori fut régulière comme celle d’un séminariste. Il travailla si bien qu’au bout d’un an, l’évêque le jugea capable de prendre la direction de l’orphelinat de Tamatsukuri, à Osaka.

    Auprès des enfants de la Sainte-Enfance, M. Trintignac se montra père tout dévoué, mais il eut aussi l’œil vigilant de l’éducateur, qui suit partout les jeunes âmes dont il porte la responsabilité devant Dieu. Il s’occupait de son œuvre jusque dans les petits détails, et veillait à ce que chacun fit son devoir. En même temps, il continuait à étudier, commençait à prêcher, et aidait de son mieux le curé de la paroisse.

    Arrivé à Tamatsukuri en septembre 1897, M. Trintignac dut quitter ses chers orphelins à la fin de mars 1899. Son évêque venait de le nommer titulaire du poste de Myazu, dans la province de Tango. Là il ne devait rester que deux mois, juste le temps de prendre contact avec les chrétiens et de s’habituer un peu au pays. Il quitta Myazu pour prendre la direction de la chrétienté de Kochi.

    C’est là certainement que M. Trintignac passa les plus belles années de sa vie de missionnaire. Il faut dire que ce poste avait tout pour gagner le cœur de son nouveau pasteur. La chrétienté de Kochi se trouvait déjà convenablement installée, sérieusement, instruite et lien formée à la piété. Pendant les 6 années que M. Trintignac resta chargé de ce poste, il mena une vie très active, et la chrétienté continua à faire des progrès bien consolants. Dieu récompensa son zèle pour la conversion des païens, en lui accordant la grâce de cueillir, chaque année, une gerbe de 25 à 30 baptêmes. Quant aux chrétiens, il les connaissait tous, les visitait de temps en temps, les consolait dans leurs épreuves, et profitait de toutes les occasions pour leur donner un bon conseil.

    Ses journées se ressemblaient souvent et étaient toujours bien remplies. Levé le matin de bonne heure, il travaillait le soir jusqu’à 10 heures. Pour la célébration de la messe et la récitation du bréviaire, comme pour tous les exercices de piété, il était d’une régularité exemplaire. Il attachait une telle importance à son sermon du dimanche, qu’il en commençait. la préparation dès le lundi, et, toute sa vie, il a conservé la bonne habitude d’écrire en entier chacun de ses prônes. La plupart des dimanches, après le salut, il donnait encore une conférence, destinée surtout aux païens. La préparation de ces conférences lui demandait aussi un travail considérable. L’après-midi, pour se délasser, il travaillait un peu au jardin, où bien il faisait une petite promenade en compagnie de son vicaire. Ils en profitaient généralement pour réciter ensemble leur chapelet ; mais à 3 heures, au plus tard, M. Trintignac était de nouveau à son bureau. C’est là qu’il passait à travailler tout le temps libre que lui laissaient son ministère et ses courses apostoliques.

     

    Notre confrère vivait heureux dans son petit nid, lorsqu’il apprit tout à coup une importante décision de Rome, qui devait entraîner son changement de poste. En 1904, un décret de la Propagande vint détacher du diocèse d’Osaka la grande île de Shikoku pour en faire une préfecture apostolique indépendante, qui fut confiée aux Dominicains Espagnols de la province des Philippines. Quelque temps après arrivèrent au Japon les premiers missionnaires Dominicains. Pour leur rendre service, M. Trintignac resta encore 8 mois à Kochi. C’est le temps qui fut jugé nécessaire pour permettre aux nouveaux venus d’apprendre la langue, et de s’habituer suffisamment au ministère auprès des Japonais, pour que la belle chrétienté qu’on leur cédait ne souffrît pas trop de la transition.

    Le 2 mars 1905, M. Trintignac quitta définitivement Kochi. Il ne devait jamais le revoir ; mais, après son départ, ce fut pour lui une consolation d’apprendre que, grâce au zèle de ses successeurs, son ancienne chrétienté devenait chaque année plus florissante et avait pu être dotée, enfin, d’une magnifique église.

    À ce moment, M. Trintignac se trouvait dans la pleine possession de ses moyens d’action. Il savait très bien la langue et avait assez d’expérience pour connaître les Japonais à fond. Puisque le bon Dieu lui conservait la santé, il ne demandait qu’à travailler, et ne craignait pas la peine. Sa nature toujours aussi généreuse, lui faisait même rêver un poste neuf, où tout était à faire. Il fut servi à souhait : son évêque l’envoya fonder le poste de Shimonoseki, à l’extrémité ouest de la mission. Là, il dut adopter un nouveau genre de vie, et, au commencement, les consolations furent loin d’abonder. Il logea d’abord dans une petite maison japonaise, n’ayant pour paroissiens que quelques artilleurs des forts de Shimonoseki, venus du côté de Nagasaki. A peine arrivé dans son nouveau poste, il se mit à donner des conférences religieuses ; ensuite, il distribua des tracts, organisa un petit patronage d’enfants et donna même des leçons de français. En un mot, il usa de tous les moyens en son pouvoir pour attirer les regards vers la mission, pour entrer en contact avec la population entièrement païenne, et pour attirer dans la voie du salut les âmes de bonne volonté. Avec l’appui de son évêque et le concours de quelques bienfaiteurs, qu’il avait su intéresser à son œuvre, notre zélé confrère put faire l’acquisition d’un terrain, y bâtir une chapelle provisoire, une petite salle de réunion, et une modeste résidence. Le poste était fondé.

    M. Trintignac resta à Shimonoseki jusqu’au mois de septembre 1911. A ce moment, un poste particulièrement difficile étant devenu vacant à Osaka, le supérieur de la mission jugea bon de le lui confier. Il le garda huit mois, et fut nommé ensuite titulaire de l’importante paroisse de Tamatsukuri ; mais au moment où il allait prendre possession de ce nouveau poste, notre pauvre confrère se vit affligé tout à coup d’une grave infirmité. A la suite d’un malaise qui durait depuis quelque temps, une maladie de cœur se déclara, qui fut tout de suite diagnostiquée comme une endocardite chronique. Ce fut pour tous une douloureuse surprise, car, jusqu’à ce jour, notre confrère avait paru solide comme un chêne.

    Un docteur célèbre de l’Université de Kyoto avait constaté que la nature de la maladie ne permettait pas d’espérer la guérison de notre confrère, mais il avait dit aussi qu’en prenant des précautions hygiéniques, le malade pouvait durer longtemps et continuer à faire son travail ordinaire. M. Trintignac connaissait la gravité de son état ; il suivit rigoureusement les prescriptions du médecin, s’astreignit à un régime sévère, se tint prêt à paraître à toute heure devant Dieu, et en attendant que sonnât l’heure du repos, il continua à travailler comme un homme bien portant.

    Cependant la maladie suivait impitoyablement son cours. Tout travail absorbant, une peine, un effort, mine émotion un peu vive fatiguait M. Trintignac et provoquait même parfois des crachements de sang.

    Une nouvelle maladie se déclara le 2 février. Le médecin dit que c’était un rhumatisme articulaire aigu. Hélas ! une complication survint du côté du cœur, dans la nuit du 4 au 5 février. Le malade fit appeler M. Marmonier, qui couchait dans une chambre voisine. Cependant M. Trintignac avait encore sa pleine connaissance : il reçut pieusement les derniers sacrements. L’agonie dura environ quarante minutes. Les prières des agonisants étaient à peine terminées, qu’il rendait son âme à Dieu. C’était le 5 février, à 1 heure un quart du matin. Nous fêtions ce jour-là les 26 Martyrs Japonais. Nous espérons qu’après avoir semé comme eux dans les larmes, le cher défunt récolte maintenant avec eux dans l’éternelle joie du paradis.

    Les funérailles eurent lieu à Tamatsukuri, le 6 février, à 10 heures du matin. La cérémonie fut présidée par Monseigneur d’Osaka. Vingt-cinq missionnaires, M. le Consul de France à Kobé, une dizaine de religieux et religieuses et plusieurs centaines de chrétiens y assistèrent. En attendant la résurrection glorieuse, la dépouille mortelle du regretté M. Trintignac repose dans le petit cimetière d’Osaka réservé aux chrétiens des pays étrangers.

    • Numéro : 2220
    • Pays : Japon
    • Année : 1896