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Camille TRINCAL (1884-1987)

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    Enfance et jeunesse

     

    Camille Trincal naquit à Charraix, diocèse du Puy, Haute-Loire. Il était le septième d’une famille de neuf enfants dont sept se consacrèrent au Seigneur : un prêtre – lui – cinq de ses frères comme Frères des Écoles chrétiennes, et une sœur religieuse missionnaire.

     

    Camille Trincal fut baptisé, le 30 décembre 1884, son frère aîné Louis étant parrain, et sa grand-mère marraine, une grand-mère très pieuse. En venant pour le baptême, elle s’arrêta à la Chapelle de Notre-Dame d’Espérance pour prier pour son petit-fils qui allait recevoir le baptême. Dans ses notes, le P. Trincal écrit : « Je suis persuadé que c’est à la prière de ma grand-mère, la veille de mon baptême, que je dois ma vocation ».

     

    Le P. Trincal était le septième garçon. Ses parents, dit-il, auraient préféré une fille. Leur souhait fut exaucé, car après lui naquirent deux filles.

     

    Malheureusement, il se trouva orphelin de bonne heure, car sa mère décéda à l’âge de 42 ans, le 8 mars 1891. Camille n’avait pas encore sept ans.

     

     

    À l’école

     

    Camille entra à l’école le 1er octobre 1891. « Je ne connaissais pas un mot de français et l’instituteur ne disait pas un mot de patois », écrit-il. Aussi la première année fut-elle très dure. Cependant la compagnie de ses deux frères, Alphonse et Philippe l’aida beaucoup. Il prit goût à l’école. L’année suivante, étant donné le départ de ses deux frères pour le noviciat des Frères, son père le retint à la maison tout le mois d’octobre et le fit sortir au mois de mai pour aider aux travaux des champs. Trois mois de perdus qui le mirent en infériorité par rapport à ses camarades. Malgré tout, le 28 juin 1898, il fut reçu au certificat d’études.

     

    Le 14 avril 1896, il avait reçu la confirmation à Chanteuges, une paroisse voisine. C’est au retour qu’il déclara à son père qui l’accompa­gnait son désir de devenir prêtre. Son père lui fit une réponse dilatoire qui avait tout l’air d’un refus.

     

    Cependant quand son frère Louis fut revenu du régiment, il fut autorisé à commencer ses études secondaires chez les Maristes, à Montluçon, où il entra en sixième le 1er octobre 1898. Ses études terminées, au début d’octobre 1905, il fut appelé pour son service militaire, mais ajourné, puis réformé le 15 octobre. Rentré à la maison, c’est alors qu’après quelque jours de réflexion, il fit sa demande d’entrée aux Missions Étrangères. Sans tarder il reçut une réponse favorable du P. Fleury, supérieur du Séminaire qui l’invitait à venir le plus tôt possible, car les cours étaient déjà commencés depuis deux mois. Il arriva à Paris le 4 décembre 1905. Il avait presque 21 ans. Dès le lendemain, il se rendit à Bièvres. Comme il était en retard, il dut étudier tout seul le programme de philosophie pour rattraper ses confrères. Malgré ce retard, il passa avec succès l’examen de fin de semestre. Il suivit ensuite le cours régulier des études. Comme à cette époque les études ne duraient que quatre ans, il fut ordonné prêtre, le 26 septembre 1909, par Mgr Cuaz, et reçut sa destination pour la Mandchourie septentrionale appelée par la suite Mission de Kirin. Il note que parmi les 33 ordinands, il y avait 9 Ponots. Avant de partir, il passa quinze jours à Charraix, puis regagna Paris. Il partit avec les autres jeunes missionnaires, le 17 novembre 1909. Arrivé à Port-Saïd, il quitta le groupe pour aller voir ses frères et sa sœur qui étaient en Égypte et en Syrie. Ensuite, il reprit son voyage avec le deuxième groupe de partants. C’est le 20 janvier 1910 qu’il arriva à Chang-Chun, procure de la Mission.

     

     

    En mission

     

    Chang-Chun ne fut pour le jeune Père qu’une courte étape. Le P. Gérard, récemment promu responsable de la chrétienté et de la procure, après l’avoir fraternellement accueilli, ne l’y laissa pas moisir. Il se hâta de l’expédier à Kirin où résidaient avec Mgr Lalouyer, Vicaire apostolique, le P. Cubizolles, un Ponot par chance, à la fois curé du district, provicaire et supérieur du grand séminaire. L’accueil fait au P. Trincal fut, on le devine, particulièrement cordial. Très vite on parla de l’étude du chinois. Le P. Camille ne cachait pas sa hâte de cesser d’être pour l’entourage chinois, qui l’enserrait de tous côtés, un sourd-muet.

     

    Il n’était pas alors question d’écoles de langue ; celles-ci, en Chine du moins, ne firent leur apparition que trente ans plus tard. Le jeune apprenait avec les moyens du bord. Le moyen qui parut le moins imparfait pour les tout premiers débuts, fut de confier le jeune missionnaire à l’un des élèves du grand séminaire, alors pauvrement installé dans la cour même de l’évêché. Camille était doué d’une bonne oreille et d’une excellente mémoire ; il était loquace, pas du tout timide. Maître et élève avaient en commun une connaissance du latin ; le séminariste l’avait appris comme langue vivante ; le jeune Père le comprenait, mais s’exprimait moins aisément dans cette langue dont jusqu’alors il n’avait guère usé que pour la célébration de la messe et la récitation de l’office.

     

    Il lui fut pénible, bien sûr, d’avoir à commencer – mais c’était indispensable – par ânonner tout haut, des heures durant jusqu’au-delà de la satiété, la longue liste des sons chinois avec les quatre tons du mandarin et cela devant un auditeur qui avait reçu consigne d’être attentif et impitoyable pour la moindre erreur de prononciation. Puis on passa aux phrases d’abord fort courtes et d’usage courant et à la mémorisation du vocabulaire. Le P. Trincal, bien doué, fit de rapides progrès. Il put vite s’exercer à voler de ses propres ailes. On le vit alors souvent dans la cour et dehors, à la recherche d’un interlocuteur. Il aimait particulièrement la rencontre des enfants, à cause de la clarté de leur prononciation. Il arriva ainsi, en un temps relativement court, à s’exprimer aisément sur divers sujets. Les supérieurs d’ailleurs, dès qu’ils l’en jugèrent capable, l’envoyèrent au confessionnal pour rendre service, mais aussi pour l’accoutumer à la diversité des expressions populaires. Plus tard, dans ses mémoires rédigés à Montbeton, il écrivit que ses gardiens communistes eux-mêmes, pourtant peu prodigues de compliments, reconnurent la correction de son parler chinois.

     

    C’est plus tard qu’il se mit à l’étude des caractères chinois, peu à peu, pendant ses années de ministère en district. Il arriva à en connaître assez pour lire aisément en chinois le Nouveau Testament et les livres de doctrine en cette langue, utiles pour ses catéchismes et ses homélies. Il était vraiment étonnant de l’entendre émailler ses leçons de citations exactes de l’Évangile.

     

    Son supérieur, le P. Cubizolles, apprécia-t-il la méthode d’étude du chinois parlé, employée par Camille? Certainement pas. Il estimait qu’il perdait son temps à bavarder au lieu d’étudier. Un jour, il lui en fit un sévère reproche devant deux jeunes Pères qui venaient d’arriver, les Pères Chevalier et Berthier. Le P. Trincal, racontèrent-ils, subit sans broncher l’algarade puis très calmement fit cette réponse déconcertante: « Merci, Père, cela servira au moins à ces deux jeunes ». Et il continua à apprendre à sa manière.

     

    Ce fut peut-être autant pour le sortir de son enfantillage que pour lui rendre service que son évêque, en 1910, l’envoya au petit séminaire de Siao Pa Kiaze, comme professeur de latin. Il devait y rester jusqu’en mai 1911. Sa préparation fut alors jugée suffisante pour qu’il pût être « socius » d’un missionnaire en district.

     

    Il fut envoyé alors à Yû-Shu, siège d’un vaste district, à mi-route entre Kirin et Harbin, confié au P. Lacquois. On aurait pu difficilement trouver dans la Mission un confrère plus différent du P. Trincal. Le P. Lacquois était un intellectuel zélé, mais un homme à l’allure austère qui en imposait. Par chance pour le P. Trincal, son curé serait fort souvent absent du centre pour visiter les chrétientés, où à cette époque les catéchumènes étaient très nombreux. Son vicaire demeurait habituellement à la résidence centrale. Il s’y exerçait au ministère auprès de tout nouveau chrétien ; il n’avait d’autre responsabilité que spirituelle.

     

    Le P. Trincal s’y forma certainement beaucoup plus qu’il ne fut formé par son curé. Les occasions ne lui manquèrent pas de parler chinois. Lui qui aimait la conversation était habituellement le seul Français ; il ne pouvait donc s’exprimer qu’en chinois. Le grand avantage qu’il tira de son temps de vicaire à Yû-Shu fut de faire des progrès considérables dans la connaissance du chinois.

     

    Mgr Lalouyer, qui projetait sans le lui dire, de lui confier, pour aider le P. Cubizolles évidemment trop chargé, la charge d’enseigner la morale aux dix ou douze grands séminaristes du vicariat n’eut qu’à se féliciter d’avoir envoyé le P. Trincal faire ses premières armes en district. Il allait lui revenir plus apte à s’exprimer devant les élèves dans leur langue maternelle et avec la réputation d’avoir au moins un peu d’expérience des problèmes du ministère. Le P. Trincal n’avait probablement jamais imaginé qu’il pourrait un jour être professeur au grand séminaire ; il n’avait en effet reçu aucune formation qui le destinât à cette fonction ; il connaissait la science morale ni plus ni moins que le commun des jeunes prêtres qui n’étaient pas passés par une école supérieure de théologie. La décision de son évêque dut le surprendre. Mais il était venu en mission dans la disposition d’obéir à son supérieur. Il dut se dire pour s’encourager que la grâce divine ne pourrait lui manquer, suppléant à ses déficiences. Le milieu dans lequel il était appelé à travailler ne lui était pas inconnu. Il avait même vécu, au temps de sa première formation, en 1910, parmi ces jeunes du grand séminaire ; ils avaient sympathisé. Ce fut donc sans appréhension qu’il quitta Yû-Shu pour Kirin, le 31 décembre 1911.

     

    Le manuel de morale entre les mains des séminaristes était celui-là même qu’il avait étudié à Paris. Il était sensé et il estimait lui-même n’avoir donc pas besoin de longue préparation pour commencer l’enseignement au niveau intellectuel qu’on lui demandait. Il n’avait pas à enseigner en latin, bien que le manuel fût en cette langue. Il traduisait en chinois les phrases du livre et les répétait en usant d’autres mots. Il ne se risquait pas à sortir du texte pour un développement dont il se savait incapable Pour le moment. Les élèves étaient ou paraissaient être attentifs. Ils auraient regardé comme une impolitesse, contraire aux rites en tout cas, d’interrompre le maître pour lui demander des explications. Ils pourraient, s’ils le souhaitaient, l’interroger en dehors de la classe. Ils n’en éprouvaient généralement pas le besoin. Mémoriser le texte du manuel était suffisant pour l’examen. Doués d’une bonne mémoire les Chinois n’ont pas trop de peine à le faire et ils savaient qu’à l’examen on ne leur demanderaient rien de plus. Le supérieur du séminaire, professeur des autres matières, était le P. Cubizolles qui n’était pas précisément un intellectuel ; Mgr Lalouyer aidait aussi quand il était à Kirin. Le P. Trincal n’avait donc aucune autre responsabilité au séminaire que d’enseigner de son mieux la morale. Il vivait heureux. Ce qu’il regrettait, c’était de constater que les locaux étaient trop peu adaptés pour un séminaire. Sans se plaindre pour lui-même qui savait se contenter de peu, il en parlait à l’évêque et au P. Cubizolles qui le savaient mieux que lui et depuis des années. C’était pour l’un comme pour l’autre un grand souci. Sans s’en douter, il a été à l’origine de l’achat d’un grand terrain à l’est de la ville, pour y construire et y installer le grand séminaire dès que cela serait possible. On y ferait venir aussi le petit séminaire de Siao Pa Kiaze. Le P. Trincal vit le commencement de cette réalisation même avant qu’il ne quittât le professorat et il s’en réjouit grandement.

     

    La vie sédentaire au séminaire devait être pénible au P. Trincal car il avait besoin de mouvement. Il ne s’en plaignait pas, mais après deux années de professorat, se sentant vraiment fatigué, il demanda et obtint d’aller travailler en district. Monseigneur le lui accorda d’autant plus facilement qu’il avait reçu de Paris un jeune missionnaire plus intellectuel de caractère, plus fait pour l’enseignement, le P. Lucien Gibert. Le P. Trincal allait désormais travailler à ses pièces. Le district de Fu Yu lui fut confié.

     

    Fu Yu où le P. Trincal arriva, en janvier 1914, était une petite ville qui devait son importance surtout commerciale à sa position géographique. Elle se trouvait au coude du fleuve Sungari qui, arrivant du sud-est, s’y met à couler vers Harbin, au nord-est. Le fleuve est frontière de deux provinces, celle de Kirin, sur sa  rive droite, et celle du Heilung Chiang, sur sa rive gauche. Le district confié au P. Trincal, 500 chrétiens environ, s’étendait sur les deux rives du fleuve, avec un territoire moins habité mais plus vaste sur la rive gauche.

     

    Le Père n’y resta que quinze mois, tout juste assez pour bien faire la connaissance de son troupeau, en majeure partie dispersé dans la campagne, de se rendre compte des besoins, des possibilités d’évangélisation de ce district qui se révélait plutôt difficile. La guerre en Europe avait, dès le mois d’août, privé la mission déjà pauvre en personnel, de six missionnaires parmi les plus jeunes, mobilisés et rentrés en France. Le P. Trincal n’avait encore qu’une faible expérience du travail en district et des problèmes d’administration, mais il était l’un des rares disponibles pour tenter de remplacer des mobilisés, dans des districts importants Comme il était exempt de toute obligation militaire, Mgr Lalouyer le choisit donc, en avril 1915, pour diriger le district de Hulan. Il devait y travailler huit années, de mai 1915 à février 1923.

     

    Cette nomination, toute nécessaire qu’elle était, vu les circonstances, ne fut pas sans mettre au cœur du P. Trincal une certaine et légitime fierté : il n’avait que 30 ans et n’était en mission que depuis cinq ans. Son évêque, le mettant à la tête de l’important district de Hulan, lui donnait ainsi un témoignage évident de confiance en son zèle et en son savoir-faire. Le P. Trincal connaissait cette ville et le district pour leur renommée dans la Mission. La ville située sur le fleuve Sungari, le même qui passait à Fu Yu, proche de Harbin, alors en plein développement, était le centre d’un gros marché. Elle ne comptait elle-même guère plus de 500 baptisés, mais près d’un millier d’autres se trouvaient dans les chrétientés de Sui Hoa, Lan Hoi, Siao Du Chou, chrétientés dotées d’églises et d’écoles de catéchisme, dirigées par des Vierges de la Congrégation du Saint-Cœur de Marie, sans compter les nombreuses familles dispersées dans les deux sous-préfectures qui constituaient le territoire du district.

     

    Le Père pensa aussi et tout de suite qu’à Hulan, il allait succéder à un compatriote du Puy, le P. Souvignet, natif de Monistrol, qui quinze ans auparavant y avait été massacré en haine de la foi par les Boxers. Au P. Souvignet avait succédé le P. Bourlès mort de la peste, à Harbin, en 1910, puis le P. Delpal mort lui aussi à Hulan, également de la peste contractée au chevet des malades. Et voici que lui, Camille, était appelé à succéder à cette héroïque lignée d’anciens. Il y avait de quoi être fier !

     

    Le district de Hulan exigerait qu’il lui donnât tout son temps et toutes ses forces. Il y serait le seul prêtre responsable de la formation des baptisés, de l’évangélisation, administrateur de biens fonciers relativement importants, chargé de rechercher les familles chrétiennes qu’on soupçonnait nombreuses, émigrées des provinces surpeuplées du nord de la Chine, installées dans le district, au gré des amitiés ou des circonstances, sans contact avec l’Église locale qui ignorait leur présence.

     

    Les chrétientés du district étaient fort différentes. Hulan aurait dû avoir une chrétienté de meilleure qualité, car elle avait toujours eu un Prêtre résident. Cependant elle laissait beaucoup à désirer. Les richesses y affluaient et, avec elles, le luxe et la licence des mœurs  s’y étaient développées. Plusieurs familles et non des moindres par leur influence suivaient le courant mondain. On se disait chrétien, mais on vivait en païen. La tiédeur spirituelle était le niveau du plus grand nombre. La vie chrétienne était heureusement plus fervente dans les autres chrétientés.

     

    L’étendue du district obligeait le Père à des voyages fréquents, tant pour l’administration ordinaire que pour répondre aux appels des malades. Il fallait aussi subvenir aux besoins spirituels des Vierges chargées des écoles. Et les chrétientés exigeaient des séjours du prêtre aussi fréquents que possible.

     

    À toutes ces obligations déjà absorbantes s’ajouta, en 1918, la construction d’un bel oratoire à Che Yen Tch’êng Tse, où un catéchiste zélé attirait à l’Église de nombreux catéchumènes. Il fallut aussi s’occuper à Hulan de la filiale pour le nord de la Congrégation indigène du Saint-Cœur de Marie, établie pour le sud de la mission à Siao Pa Kiaze. Mgr Lalouyer l’avait quelques années plus tôt établie à Payen. Dans les années où le P. Trincal était à Hulan, il fut décidé, pour une plus grande facilité de communication avec les petits groupes des Vierges, dispersés dans la province du Hei Lung Chiang, d’établir le centre dans cette ville. Cette installation déjà onéreuse par les constructions qu’elle exigea, aux frais d’ailleurs de la Mission, entraîna pour le prêtre la charge de prendre soin, sur le plan spirituel, des Vierges résidant au couvent et des novices.

     

    À Hulan, en 1921, il eut l’honneur de recevoir dans sa modeste résidence, Mgr de Guébriant. Dès avant son élection comme Supérieur général de la Société, alors qu’il était Vicaire apostolique de Canton, il avait été chargé, par la Propagande, de la visite de toutes les missions de Chine. Il s’était acquitté de cette mission à la grande satisfaction de la Propagande, comme en témoigne la lettre du cardinal Van Rossum, en date du 30 mai 1920. Lorsqu’il fut nommé Supérieur général de la Société, la Propagande lui donna mission de procéder, avant son retour en France, à la visite des chrétientés catholiques de Sibérie. Parti de Canton, il se dirigea vers le nord de la Chine, et se rendit à Hulan, d’où il aurait la possibilité d’aller, par voie ferrée, à Vladivostok. Son séjour sous le toit du P. Trincal fut l’occasion d’un épisode amusant. Camille, croyant bien faire, était le premier jour continuellement sur le qui-vive, voulant satisfaire au mieux son hôte : « Votre Grandeur a-t-elle besoin de ceci... Votre Grandeur souhaite-t-elle cela...» Monseigneur dont la patience n’était pas la vertu dominante finit, agacé, par lui dire : « Je vous en prie, mon Père, laissez ma Grandeur tranquille ». Le Père Camille se le tint pour dit.

     

    Dans les notes qu’il a laissées, le P. Trincal indique, sans commentaire, qu’il cessa, le 22 février 1923, d’être responsable du district de Hulan. Il fut alors chargé de la chrétienté de Su Chia Wo P’u. Il n’y resta que neuf mois. C’était une chrétienté qui comptait déjà alors plus de 1500 fidèles venus, en partie du moins, de Siao Pa Kiaze que l’on peut dire avoir été, dès le début de la mission de Kirin, au sud du territoire, le groupe chrétien à la fois le plus nombreux, et le plus fervent, source de vocations sacerdotales et religieuses. Pas plus qu’à Siao Pa Kiaze, il n’y avait de païen dans le village, mais la ferveur n’y était pas grande ; c’est une chrétienté qui fut toujours difficile à administrer, en raison surtout, semble-t-il, de la diversité d’origine de ses membres. Le P. Berthier y était mort, le 20 novembre 1921, un peu plus d’un an avant la nomination du P. Trincal. La nécessité s’y faisait sentir d’une autorité. C’est ce que laisse entendre Mgr Gaspais dans le compte rendu de 1923, lignes significatives des raisons qui motivèrent le choix du P. Trincal pour l’administration, au moins intérimaire, de ce gros village exclusivement chrétien. Il s’agissait de remettre de l’ordre ; il fallait une main ferme capable de s’imposer. Les premiers mois de direction avaient déjà, en fin d’année, amené une amélioration. On craint cependant que la santé du Père ne se maintienne pas. Il devait être fatigué après les dures années passées à Hulan. Cette crainte de Monseigneur se révéla justifiée, car, dès la fin de l’année 1923, il parut nécessaire de confier au P. Trincal un district moins pesant. Il fut envoyé en novembre à Wu Chia Chan ; il devait y demeurer six ans, jusqu’en février 1930. C’était une petite chrétienté d’environ 300 fidèles, composée de gens dociles, et le Père n’avait pas à craindre des manifestations d’insubordination. L’église était toute proche de la résidence ; l’école de catéchisme était dirigée par des Vierges du Saint-Cœur de Marie. Le seul ennui était l’entretien des digues pour éviter les inondations du Sungari. Les terres appartenant à l’église donnaient suffisamment de revenus pour l’entretien du poste : Père, école et église. Le P. Trincal n’avait pas à se déplacer, car il n’y avait pas de chrétientés secondaires. Il put donc y travailler sans être interrompu par la maladie.

     

    En février 1930, le P. Trincal fut envoyé à Fu Yu, d’où il était parti quinze ans plus tôt pour Hulan. Il allait donc travailler dans une région connue. Sans doute il n’avait plus les forces d’un jeune missionnaire, mais l’étendue du district avait été réduite. En effet, en 1928, la Préfecture de Tsitsikar avait été érigée et détachée de la Mission de Kirin pour être confiée aux Missions Étrangères de Bethléem. Le P. Trincal se mit à l’œuvre avec zèle, mais à peine avait-il fini la visite des familles chrétiennes que de graves événements politiques survinrent dans les trois provinces de la Chine du Nord, au-delà de la Grande Muraille. Le district de Fu Yu eut beaucoup à souffrir et l’apostolat du P. Trincal en fut très gêné.

     

    En septembre 1931, les Japonais avaient entrepris la conquête de la Mandchourie et occupé, sans trouver de résistance, les trois villes importantes de la Mission, à savoir : Chang Chun, Kirin, Harbin, car les troupes chinoises s’étaient retirées sans combattre. Mais ces troupes se répandirent dans les campagnes, pillant, rançonnant les voyageurs. Il ne fallut pas moins de trois ans aux Japonais pour rétablir l’ordre. Le P. Trincal fut obligé de rester dans sa petite ville de Fu Yu sans pouvoir en sortir, sauf pour porter secours aux malades et encore rarement. Une fois, le P. Trincal eut la visite des brigands, mais tout se termina sans dégâts pour lui, ni pour sa maison. En racontant cette mésaventure, le P. Trincal montrait sa casaque, celle-là même qu’il portait lors de sa rencontre avec les brigands. Un confrère malicieux lui dit un jour : « Père, vous allez bientôt partir pour la France. Emportez votre casaque, donnez-la au P. Sy pour qu’il la mette à la Salle des Martyrs ». Le P. Trincal ne dit mot ; il se contenta de sourire.

     

    Comme l’avenir s’annonçait plus calme, le P. Trincal, avant de reprendre son travail en district, se dit qu’il serait bon pour lui de refaire ses forces en France. Il partit donc pour la France et arriva le 28 avril 1933. Au cours de son congé, il alla visiter ses frères qui travaillaient dans des écoles au Proche-Orient. Il fit de nombreuses causeries aux élèves et eut beaucoup de succès. Il fit aussi de nombreuses conférences dans le diocèse du Puy et ailleurs. Au cours de ce congé, il fit une découverte : un de ses frères était sourcier compétent et connu et notre Camille décou­vrit alors que lui aussi avait ce don. Il l’exerça d’ailleurs avec succès en maintes circonstances.

     

     

    Retour en Mandchourie

     

    À son retour, après deux intérims de quelques mois à Sikit-Chang, puis à Oukiatum, l’évêque, Mgr Gaspais, lui proposa d’aller fonder un nouveau poste à Foulongtsuen, dans l’extrême nord de la Mandchourie, non loin de la Sibérie. Il y construisit une église dédiée à la Vierge Marie et installa le poste. C’est là que le trouvèrent les communistes en 1952.

     

     

    Avec les « Palous »

     

    Ceux que le P. Trincal appelle les « Palous », ce sont les soldats de la huitième armée communiste. Tout d’abord, un mot d’histoire éclairera la situation. La Mandchourie avait été occupée par les Japonais en 1932 ; ils en avaient fait une sorte de protectorat, sous le nom de Mandchoukouo, État reconnu par le Saint-Siège qui avait nommé Mgr Gaspais, Vicaire apostolique de Kirin, son représentant auprès de ce nouvel État. En 1945, après leur défaite, les Japonais évacuèrent la Mandchourie. Ce fut alors le commencement des troubles. Tout d’abord des brigands armés et organisés firent leur apparition. Puis la Mandchourie fut occupée par les troupes russes qui pillèrent consciencieusement le pays. La Mandchourie, province chinoise, devait normalement revenir à la Chine qui était alors un des « Cinq Grands ». Cela étant, des troupes chinoises nationalistes arrivèrent en Mandchourie, dont la division d’honneur de Chang Kai Shek. À l’arrivée des troupes chinoises, les troupes russes se retirèrent. Mais les communistes, déjà bien organisés, veillaient et commencèrent à envahir le pays. Peu à peu ils s’emparèrent de toute cette province et commencèrent à imposer leurs méthodes. Les troupes nationalistes se retirèrent peu à peu, pour en définitive gagner Formose. Cette situation perdure jusqu’à ce jour.

     

    Mais revenons au P. Trincal. Il a raconté, avec force détails, tout ce qu’il a eu à subir de la part des communistes. Ceux qui ont vu ces derniers à l’œuvre, n’apprendront rien de nouveau. Les autres, comme le dit formellement le P. Trincal, « ne pourraient pas réaliser la situation ». Au début, « tout nouveau, tout beau ». Il s’agissait d’amadouer la population. Puis des « autorités civiles » s’installèrent et l’endoctrinement commença, avec force réunions, la dénonciation des riches, le partage des terres, etc. Quant au P. Trincal, il fut interrogé pendant des heures et des heures, puis, au bout d’un certain temps, mis à la porte de la Mission et obligé de se réfugier dans une petite maison et cela en hiver, par un froid terrible. On lui avait quand même laissé ses chaussures et sa pelisse. Ensuite, ce fut la réquisition et l’occupation de l’église, cette église qu’il avait construite en 1938 et qu’il aimait tant. Cette église fut saccagée, salie de toutes manières ; bientôt il fut interdit aux chré­tiens d’y pénétrer, de même qu’il leur fut interdit de parler au Père. On alla même jusqu’à nommer un prêtre chinois curé de la paroisse, mais averti à temps, il refusa. Le P. Trincal, en effet, n’était plus reconnu comme curé du lieu. Un jour même on lui demanda de livrer la pièce provenant de l’évêque et qui le nommait curé de cette paroisse. Il répondit qu’il l’avait brûlée. Dès 1951, Mgr Gaspais lui avait envoyé un message pour lui dire de demander à quitter la Mandchourie ; il fit donc plusieurs demandes qui restèrent sans réponse. Un beau jour, alors qu’il gardait ses chèvres au sud de la ville, il vit venir vers lui deux individus. Il reconnut tout de suite l’un d’eux ; c’était un policier. Ils lui annoncèrent qu’il était autorisé à quitter le pays pour regagner la France. Mais ils lui posèrent la question : « As-tu prévu la somme nécessaire pour les frais de voyage ? » – « Non » répondit-il ; je n’ai plus d’autre solution que de vendre ce qui me reste. Rentrons. » Le 24 août au matin, après avoir passé la nuit chez les communistes, il revint à la maison de bon matin. Il vendit ses chèvres, distribua ce qui lui restait de vieux habits. Quant à ses livres, il les abandonna aux communistes. Par étapes, il gagna Kirin, toujours accompagné de policiers. À Kirin, on lui donna le papier nécessaire, l’autorisant à quitter le pays. C’est à la police de Kirin qu’il rencontra quelques Pères bénédictins. Ensemble ils furent autorisés à prendre le train pour Tien Tsin. À 5 heures du soir, ils arrivent à la procure des Pères de Scheut : c’était le 2 août 1952. Il était le dernier missionnaire des Missions Étrangères à quitter la Mandchourie.

     

    De Kirin, il se dirigea vers Hongkong. Après quelques semaines de repos, il s’embarqua pour la France sur La Marseillaise : il n’avait pas revu son pays depuis 1933. Sa vie missionnaire était terminée, mais son apostolat en France allait continuer pendant encore près de 20 ans.

     

     

    En France

     

    Le P. Trincal était encore canoniquement incardiné au diocèse du Puy. Il restait en effet un des rares confrères qui avaient été agrégés à la Société, tout en restant incardinés dans leur diocèse d’origine.

     

    Après quelques mois de repos à Charraix, le P. Trincal offrit ses services à l’évêque du Puy. Il y avait, non loin de Langeac, la paroisse de Chanteuges sur laquelle l’évêque avait jeté l’interdit pour un différent grave avec les autorités civiles locales. Il est à supposer que les paroissiens réclamaient un prêtre. En tout cas, l’évêque du Puy leva l’interdit et proposa cette paroisse au P. Trincal qui avait alors 69 ans. Le P. Trincal accepta et commença son ministère. C’était en 1953. Le P. Trincal, par son allant, son tact, sa jovialité réussit très bien à Chanteuges et y fit beaucoup de bien. Au mois de septembre 1959, il reçut une lettre du vicaire général lui proposant l’aumônerie de l’hôpital-hospice de Langeac. Le P. Trincal accepta volontiers. Il quitta Chanteuges, le lundi 19 octobre 1959, pour gagner Langeac et prendre ses nouvelles fonctions. Avant de quitter Chanteuges, il avait, le 27 septembre, fêté ses 50 ans de sacerdoce dans l’intimité ; il était particulièrement heureux, en ces jours-là, d’avoir avec lui sa sœur Marie, religieuse, venue passer quelques jours en sa compagnie. Il devait tenir le poste de Langeac pendant treize ans jusqu’au 14 septembre 1972. Voici quelques extraits d’un article du journal publié lors de son départ de Langeac : « C’est avec regret que nous apprenons le départ du P. Trincal. Depuis 13 ans, il remplissait cette fonction d’aumônier et chacun avait pu journellement apprécier sa bonté, son dévouement, son zèle infatigable. Aussi bien à Chanteuges qu’à Langeac, le P. Trincal, grâce à une tolérance éclairée, a respecté les convictions de chacun et a su ainsi être l’ami de tous ».

     

    Le P. Trincal quitta Langeac le 14 septembre. Mais, dès le 15 avril 1972, il avait écrit au P. Roncin, Supérieur général, lui disant : « J’ai 80 ans ; ma santé reste bonne, mais la vue baisse. J’espère vivre encore cinq ou six ans. J’aimerais aller soit à Lauris, soit à Montbeton, comme vous en déciderez ». De fait c’est à Montbeton qu’arriva le P. Trincal, le 14 septembre 1972, « pour cinq ou six ans » avait-il écrit ! Il se trouva tout de suite à l’aise au milieu des confrères et son caractère joyeux ne fit qu’égayer la communauté. Il eut bien des joies pendant son séjour à Montbeton. En 1976, il reçut une lettre très aimable du cardinal Yupin qui était originaire de Mandchourie, du Vicariat apostolique de Kirin.

     

    C’est le 26 septembre 1979 que le P. Trincal célébra ses 70 ans de sacerdoce. Cinq ans plus tard, avec deux autres confrères qui fêtaient aussi des jubilés, le 28 septembre 1984, il célébra ses 75 ans de sacerdoce. Pour cette occasion, un prêtre chinois de Taïwan, originaire de Mandchourie, avait été délégué pour représenter les prêtres chinois originaires de Kirin. C’était une délicate attention de leur part.

     

    « Vivre encore cinq ou six ans. » Le calcul du P. Trincal s’avéra inexact ! En effet, arriva le 29 décembre 1984, centenaire du P. Trincal qui fut fêté comme il se doit. Le P. Rossignol, Vicaire général de la Société, retraça pour l’assistance la longue vie du P. Trincal qui reçut par ailleurs les félicitations des confrères et de toute l’assistance.

     

    Puis le P. Trincal continua tranquillement sa vie, en attendant l’appel du Seigneur qui se fit entendre au matin du 22 mars 1987. La veille au soir, il avait encore pris son repas comme d’habitude avec la communauté. Le matin du 22, un confrère alla le voir vers 6 heures. Le P. Trincal ne se sentait pas bien, mais apparemment rien d’inquiétant. Vers 7 heures, il entrait en agonie et quelques minutes plus tard, sans souffrances apparentes, il rendait son dernier soupir.

     

    Deux jours plus tard, ses obsèques furent célébrées dans la simplicité comme il le désirait. Le P. Rossignol, Vicaire général, présida la cérémonie des funérailles et fit l’homélie. Il prit comme texte d’Évangile : « Nous avons tout quitté pour te suivre », et montra, en résumant la vie du P: Trincal, comment, lui aussi, avait tout quitté, jusqu’au dépouillement complet, en quittant cette terre de Mandchourie, cette mission à laquelle il avait consacré 43 ans de sa vie et qu’il continuait à porter dans son cœur et dans sa prière.

     

    Comme nous l’avons dit ci-dessus, le P. Trincal avait des dons de Sourcier qu’il exerça avec succès dans bien des endroits. Mais il était aussi poète à ses heures et il a laissé tout un cahier de poésies qu’il a légué à sa famille.

     

    Pour terminer l’évocation de la vie du P. Trincal, citons la poésie qu’il composa pour l’anniversaire de ses 100 ans :

     

    « MERCI, SEIGNEUR !

     

    C’est aujourd’hui le jour, le jour de mes cent ans !

    Tel un petit ruisseau dans la verte prairie

    Ma vie s’est écoulée !  J’ai vécu mes 100 ans.

    Mon âme est attendrie.

    Je ne puis que chanter : je chante ma maison,

    Ma famille chérie, mes maîtres bien-aimés.

    Dans la simplicité, je reçus un grand don

    La foi en mes aînés !

    Là-bas, en Mandchourie, au service du Christ,

    Ma vie s’est écoulée, dans la joie, dans la douleur.

    Chez les communistes, fidèle à Jésus-Christ

    J’eus sept ans de malheur.

    Je chante mes cent ans et j’en remercie Dieu

    Qui m’a conduit souvent par un rude chemin.

    Jésus reste mon Chef – sur terre en tout lieu

    Fidèle à mon destin.

     

    VIENS DONC, SEIGNEUR JÉSUS ! »

     

    • Numéro : 3024
    • Pays : Chine
    • Année : 1909