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Julien TRIDEAU (1883-1962)

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    Certaines notices biographiques posent un problème au rédacteur, les unes par excès, les autres par défaut. Des figures de vieux missionnaires sont si légendaires, leurs vies si pleines de faits saillants que la plume, la bride sur le cou, se laisse tenter par l’attrait d’un roman à offrir à de jeunes vocations : l’époque des « chevaliers-apôtres » est loin d’être éteinte pour qui aime l’aventure. D’autres, au contraire, sont si vides d’aventures, si simples dans leur héroïsme quotidien, qu’un rédacteur a de la peine à glaner quelques faits pour donner du relief à des vies désespérément uniformes ; l’absence de cahots et de bruit est leur tonalité. Telle fut la vie missionnaire du bon et saint Père TRIDEAU : Il ne se racontait pas parce qu’il s’ignorait, se donnant tout entier, toujours prêt à rendre service sans jamais songer à lui. Mais cette vie de cinquante années de dévouement, de don de soi, terminée par quatre ans de calvaire ne fut que l’épanouissement normal d’une vocation qui avait germé dans un milieu profondément chrétien.

     

     

    Les années de préparation

     

    Julien TRIDEAU est né le 18 avril 1883 à Saint-Pierre-des-Landes, petite commune rurale de la Mayenne, à la limite de la Bretagne. Il est baptisé le lendemain dans l’église paroissiale à l’ombre de laquelle éclosent de nombreuses vocations sacerdotales, religieuses et missionnaires. Il est le premier enfant d’un jeune foyer d’honnêtes agriculteurs qui s’enrichira, au fil des années, de six garçons et de trois filles. Le père est un homme réservé qui ne transige jamais sur les questions de justice et d’honneur, dont la distraction favorite, le dimanche après-midi, est la lecture de l’Histoire Sainte et de l’Evangile. La mère est une femme admirable de foi et de courage qui veille avec soin sur la bonne éducation de ses enfants : pas un mot malsonnant qui ne soit repris, pas une conversation équivoque qui ne soit enrayée avec une ferme douceur. Elle saura se montrer héroïque lorsque, devenue veuve, il lui faudra tenir la ferme avec ses trois filles, dont une malade, pendant l’absence de tous ses fils partis pour la guerre. Le milieu dans lequel est élevé Julien est profondément chrétien ; la prière y est honneur et celle du soir se fait en famille avec les domestiques, autour de la table, chacun des enfants la disant à son tour et les autres répondant. Si un voisin arrive, personne ne bouge ; le visiteur n’a plus qu’à se découvrir, s’agenouiller et achever la prière avant de pouvoir saluer les habitants de la maison. Le chapelet est récité chaque dimanche soir et tous les jours de l’Avent et du Carême. Chaque vendredi de Carême, on se rend à l’église pour le Chemin de Croix ; il y a un kilomètre à parcourir par un chemin de terre quasi impraticable pendant la moitié de l’année.

     

    Avec cette nombreuse famille, la vie à la ferme n’est pas toujours facile, et celle de Julien, l’aîné, est encore plus rude que celle des autres, parce qu’il est souvent mis à contribution pour veiller sur les plus jeunes ou pour garder le troupeau. Mais Julien est doux, sensible, enjoué, avec parfois une petite pointe de malice. Déjà son père attend impatiemment sa sortie de l’école ; il pourra ainsi faire l’économie d’un domestique.

     

    Julien atteint ses treize ans ; il songe au sacerdoce. Délicatement, il demande à ses parents la permission d’apporter à la maison des livres de latin qu’il étudiera à la veillée. Il pense qu’ainsi à vingt ans il pourra quitter la ferme paternelle où l’on n’aura plus besoin de lui. Le père éprouve une cruelle déception, mais courageusement il décide de ne pas retarder la vocation de son fils. Cependant, par mesure d’économie, Julien restera encore deux ans à la maison tout en étudiant le latin sous la direction de son curé. En 1898, il est admis en troisième au petit séminaire de Mayenne ; et l’on doit reconnaître que, malgré les lacunes de sa préparation, il n’y réussit pas trop mal. A la fin de sa rhétorique, il passe un concours d’admissibilité au baccalauréat : seuls les deux premiers de la classe seront admis à affronter les épreuves officielles ; mais ils seront condamnés, en cas de réussite, à rester une année de plus au petit séminaire pour faire leur philosophie universitaire. Cette perspective n’a rien de réjouissant pour Julien qui désire revêtir la soutane au plus tôt. Cependant, il passe le concours de son mieux ; mais, à la maison, toute la famille est en prières ; et elle est exaucée : Julien n’est pas admis.

     

    C’est pourquoi, dès 1901, il peut entrer au grand séminaire de Laval. Mais il va n’y rester qu’un an, juste le temps de manifester son désir d’être missionnaire à l’un de ses compatriotes, le R.P. FLEURY, directeur du Séminaire des Missions Etrangères de Paris. Un jeune aspirant, Armand POISSON, un Breton des environs de Fougères, donc un voisin, arrive à la ferme pour préparer les parents de Julien à l’idée du départ de leur fils. Le coup est dur pour eux ; mais l’esprit de foi l’emporte et le consentement est donné. Julien sera remplacé dans le diocèse par son cinquième frère, à qui il enseigne les premiers éléments de latin pendant les vacances.

     

    Il entre au séminaire de philosophie de Bièvres en 1902 et reçoit les ordres mineurs en 1904, alors qu’un autre enfant de Saint-Pierre-des-Landes, le Père BÉCHU, est ordonné prêtre et affecté à la mission des Indes. Il fait alors une année de service militaire à Mayenne, à quelques kilomètres de chez lui. Peu après son retour au séminaire, il a le grand malheur de perdre son père, depuis longtemps souffrant. Est-ce la douleur ou les scrupules qui assaillent son âme délicate ? Toujours est-il qu’une crise intérieure éclate en 1906 ; elle va durer plusieurs mois et l’obliger à rentrer à la maison. Heureusement, il y retrouve rapidement son équilibre, si bien qu’en 1907 il reçoit tous les ordres majeurs. Il est ordonné prêtre le 21 septembre et reçoit sa destination pour Pondichéry. Il fait ses adieux à sa famille le 8 octobre, le jour même où son jeune frère prend la soutane. Il s’embarque le 4 décembre pour les Indes, heureux de laisser comme remplaçant à la rue du Bac le jeune Joseph BÉRENGER, enfant lui aussi de Saint-Pierre.

     

     

    La vie missionnaire

     

    Pondichéry, c’est la belle mission, où un jeune se trouve d’emblée dans le milieu de ses aspirations. Au temps de la retraite, en janvier 1908, le Père TRIDEAU peut admirer et envier cette belle couronne de beaux vieillards, broussards authentiques, ne parlant que de conversions, que de nouvelles fondations, le tout épicé d’histoires indiennes pour aguicher les jeunes oreilles.

     

    L’éducateur

     

    Hélas ! le Père TRIDEAU doit avoir un serrement de cœur en se voyant destiné à l’éducation, surtout dans une maison comme Saint-Joseph’s College. Sans doute, suivant la version officielle du mandat archiépiscopal, n’y est-il que pour se former à l’anglais et au tamoul. Mais le frontispice du collège porte en sous-titre, invisible mais pourtant très clair : « Vous qui entrez ici, laissez tout espoir de brousse. » Les professeurs du Collège forment en effet une caste : n’y entre pas qui veut et n’en sort pas non plus qui veut. On est trié sur le volet et on rentre définitivement dans le moule.

     

    Le Père TRIDEAU présente toutes les apparences d’un éducateur : beauté physique, bonnes manières, des yeux d’une pureté d’enfant, soumission, pas la moindre trace d’esprit frondeur. Et tout de suite on commence par la surveillance. Pour cela, pas besoin d’avoir le don des langues ; c’est un maître de silence qu’il faut. Mais la cuirasse la plus hermétique a son défaut et les gamins de l’étude ont tôt fait de le découvrir chez le Père TRIDEAU : il est bon, très bon et il ignore le tamoul. Aussi, vers la fin d’une étude interminable, petits et grands lèvent-ils un ou deux doigts, suivant l’importance de l’affaire, pour demander l’autorisation d’aller satisfaire aux exigences de Dame Nature. Le Père, bien informé sur ce langage silencieux et universel, n’a qu’à incliner la tête en signe d’assentiment. Mais un jour un plus malin ajoute en tamoul : « Puis-je aller cueillir deux mangues ? » ; et le Père, ne comprenant rien, répond affirmativement ; c’est alors une période funeste pour les mangues. Heureusement, l’œil du Supérieur, un terrible Alsacien, veille et découvre le pot-aux-roses ; et tout rentre dans l’ordre. Le Père s’initie ainsi au tamoul et est bientôt à même de dévoiler les supercheries des garnements. Ponctualité, soins aux malades, comptes, catéchisme et chant, telle est alors la vie monotone, minutieusement réglementée, de notre surveillant.

     

    Le soldat

     

    Soudain, éclata la guerre de 1914. Le Père TRIDEAU a 31 ans. Bien des missionnaires partent défendre la patrie ; mais bien d’autres restent, grâce aux autorités anglaises qui jugent la présence missionnaire plus utile en Inde qu’au front. Le Père TRIDEAU est de ceux qui panent. Il revient quatre ans après avec les galons de sergent, plusieurs citations et la médaille militaire. Personne n’a jamais rien su de son héroïsme à Verdun. Et cependant, pendant longtemps, les anciens égaient les réunions et les retraites d’histoires du front et de l’arrière. Le Père TRIDEAU, brancardier de régiment avant de devenir combattant, n’a rien à dire. Il a dû sortir entre les lignes ramasser les blessés et les morts, aussi simplement qu’il va à l’infirmerie de Cuddalore soigner les plaies. Qu’il ait été un héros, il le nierait : « Oh ! la Sainte Vierge m’a bien protégé », c’est tout ce qu’il a à dire. Peu loquace de nature, ayant une petite difficulté d’élocution qui fait que les mots semblent se refuser à sa langue quand il en a besoin, il aime surtout écouter et sourit finement aux facéties des palabreurs.

     

    Le curé

     

    Réintégré à Cuddalore en 1919, il y reste encore deux ans. Par quel miracle la porte du Collège va-t-elle s’ouvrir pour le laisser sortir ? C’est pourtant le moment où la vieille garde du Collège s’amenuise et où les jeunes n’arrivent plus de France. Sans doute l’air marin nuit à ses bronches éprouvées par les gaz au front : asthme, emphysème, bronchite chronique, il en souffrira toute sa vie et il en mourra.

     

    « Vive la brousse, Monseigneur ! » – « Vous la voulez ? répond Mgr MOREL ; je vous la donne, la vraie ; je vous nomme curé de Vellore. Là au moins vos poumons pourront sécher à loisir. » Le Père est aux anges ; son rêve se réalise. Evidemment, Vellore, c’est la fournaise ; le mur du presbytère garde l’inscription du Père BAULEZ, d’illustre mémoire : « 8 juin 1893, 40º à minuit. » Le Père TRIBEAU ne laissera aucune inscription, mais le souvenir du plus grand rendement de sa vie de broussard, c’est-à-dire de sept années d’un dévouement sans borne, d’une tendresse de maman. Vellore, c’est l’extrémité nord-est de la mission, le North Arcot, la terre des nouveaux chrétiens où l’on sème parcimonieusement en arrosant de sueurs, de souffrances, de désillusions ; la faim et la mendicité sont accrochées au presbytère.

     

    Le prêtre « à tout faire »

     

    Le North Arcot est cédé aux Salésiens en 1928 pour former un nouveau diocèse et les Pères M.E.P. se replient sur Pondichéry. Le Père TRIDEAU commence alors une nouvelle vie, celle de bouche-trou, ou mieux celle de pion toujours disponible sur l’échiquier épiscopal. Il en faut qui soient ainsi assez souples et humbles pour tirer leur pauvre évêque d’embarras. Le Père TRIDEAU répond toujours de bonne grâce aux appels de Monseigneur. A Tindivanam, il faut un homme-tampon qui ait la confiance et reçoive les plaintes et les confidences des maîtres et des élèves. Avec le sourire et sa grande charité, il tient ce poste pendant deux ans. Puis, à Erayur, très grosse paroisse de la caste des guerriers, buveurs et batailleurs, il faut un homme qui rétablisse le calme, non par sa poigne mais par sa bonté. Le Père TRIDEAU est cet homme de la paix : aucune dispute, aucune révolte pendant ses deux ans de ministère. Mais sa santé s’épuise dans ce district trop grand ; un long congé en France lui est salutaire.

     

    A son retour, la paroisse de Cuddalore New Town est vacante ; il l’occupe pendant deux ans. En 1936, celle de Villupuram demande un homme de tact, de bon conseil, pour ériger la nouvelle paroisse du Christ-Roi dans la colonie des employés du chemin de fer. Le Père TRIDEAU accepte d’y venir ; il a à surveiller la construction de la nouvelle église, reçoit et entoure de soins les sœurs du Mont-Carmel venues fonder une petite école qui deviendra bientôt une grande école secondaire. En 1940, nouvel appel de l’évêque : la cure de la paroisse Notre-Dame des Anges est vacante ; c’est un poste délicat, car le titulaire n’a pas de juridiction territoriale, mais seulement une juridiction personnelle sur tous les Blancs de la ville, le premier paroissien étant le Gouverneur, d’ailleurs non baptisé. Et puis c’est la seconde guerre mondiale : Pondichéry doit suivre le sillage de l’Inde anglaise, et que d’écueils à éviter ! que d’effervescences à calmer, de doigté pour rester uniquement le Pasteur... Encore une fois le Père TRIDEAU est l’homme de la situation. Il accepte sans enthousiasme, d’autant qu’il trouve un vicaire en place depuis dix-sept ans, assez âgé pour faire un archiprêtre et même un préfet apostolique. Le broussard zélé de Vellore n’a jamais pensé qu’un jour il serait curé d’une paroisse demandant de la diplomatie et en même temps de l’autorité. En fait, on ne sait jamais qui est curé et qui est vicaire ; mais, au moment voulu, le Père TRIDEAU prend ses responsabilités. Un jour on le voit en Cour au banc des accusés pour diffamation : il a stigmatisé du haut de la chaire un Français indigne qui a vendu sa fille de seize ans à un Musulman. Mais il a l’approbation et l’appui du Gouverneur, qui tient le Père en haute estime ; il lui a fait d’ailleurs baptiser ses deux filles déjà grandelettes et, je crois aussi, régulariser sa situation matrimoniale... Pour se délasser, le Père reçoit la visite des infirmes, des bonnes vieilles Créoles, au langage si savoureux ; il reçoit aussi celle des mendiants qui escaladent les grilles, se hissent aux vasistas, l’empêchant de se reposer ou de travailler !

     

    L’aumônier

     

    En 1945, sa santé donne de sérieuses inquiétudes, car l’air marin use ses pauvres bronches. Le médecin exige son changement sous peine d’une issue fatale dans les six mois. Juste à ce moment, la Supérieure de l’hôpital Sainte-Marthe de Bangalore est en quête d’un aumônier. Elle vient déjà d’en avoir un ; mais il faisait trop bien l’affaire ; et c’est pourquoi sans doute son évêque l’a repris inopinément. Elle va frapper à la porte de la Délégation apostolique pour un mot de recommandation auprès d’un évêque. Mgr KIERKELS passe la requête à Mgr COLAS, sachant bien que l’archevêque se mettra en quatre pour satisfaire la Supérieure, et en même temps pourvoir d’un aumônier la maison de retraite des Pères M.E.P. à Bangalore. C’est le Père TRIDEAU qui est nommé et accepte très volontiers.

     

    Pendant treize ans, le Père est l’aumônier parfait, à la satisfaction des Religieuses, des Pères, des malades et des chrétiens qui fréquentent la chapelle. Il se lève à l’aurore, distribue la communion aux malades avant et après la messe, se montre d’une ponctualité mathématique pour la visite des salles, toujours prêt, de jour ou de nuit, à prendre sa sacoche pour une Extrême-Onction. Sa porte est assiégée par les confrères, car il confesse presque tout le clergé de la ville. On peut frapper à sa porte à n’importe quelle heure : on le trouve à sa petite table, écrivant d’une écriture impeccable toutes ses instructions aux religieuses. Il se montre toujours charmé de vous recevoir comme s’il vous attendait ; la confession achevée, la pénitence commence par un délicieux cigare...

     

    Ce sont treize ans de dévouement sans borne. Ne comptant pour rien les malaises de plus en plus fréquents que lui causent ses poumons, il reste un sauveur d’âmes souriant, affable, assistant maternellement les mourants. Mais, d’autre part, rien de plus touchant que les soins minutieux dont l’entourent les sœurs ; elles font tout pour prolonger sa vie.

     

    Les dernières années

     

    Un jour cependant, en 1958, il lui faut s’avouer vaincu. Pour le bien des malades qu’il ne peut plus suivre, il donne sa démission et change de maison. De sa chambre d’aumônier, il passe à Saint-Augustin, où sont retirés une douzaine de vieux missionnaires, heureux de venir finir ses jours en famille. Pendant quatre ans, sa santé ne fait que décliner. Il respire mal, parle difficilement, dort le plus souvent assis. Il reçoit plusieurs fois l’Extrême-Onction. En 1960, il a la joie de recevoir la visite de son frère, curé archiprêtre d’Ernée, dans la Mayenne ; mais son calvaire n’en continue pas moins : corps réduit à rien, poumons rongés, cœur presque inexistant, figure ravagée ; seuls, ses beaux yeux d’enfant restent pleins de tendresse et de charité. Et c’est ainsi qu’au début de la Semaine Sainte, le lundi 16 avril 1962, à onze heures de la nuit, il nous quitte pour un monde meilleur.

     

    Un héros, un saint, un cœur inépuisable !

     

    • Numéro : 2980
    • Pays : Inde
    • Année : 1907