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Joseph TRICOT (1878-1901)

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    M.Joseph-Ernest-Aimé Tricot naquit à Croix-Mare (Rouen, Seine-Inférieure). Entré laïque au Séminaire de paris le 18 septembre 1896, il fut ordonné prêtre le 23 juin 1901.

    Nous empruntons à la « Semaine religieuse » de Rouen les détails suivants sur la vie du regretté défunt, jusqu’à son arrivée dans sa Mission.

     

    « On peut dire sue M.Tricot est né apôtre. Dès sa plus tendre enfance, il prêche l’exemple : à Boisguilaume, où longtemps vivra le souvenir de sa précoce et toute simple piété ; à l’institution Join-Lambert, qui le posséda dix ans de suite, et où je ne sache pas qu’aucun de ses maîtres ou de ses condisciples l’ait jamais vu en défaut. Régulier et travailleur, bon camarade et disciple excellent, pieux sans contrainte ni excès, il a fait le bien, n’y prétendant pas. La dernière année, toutefois, il a voulu le faire et y a réussi : à un ami qui lui avait ouvert son cœur, il a parlé de Dieu, de la vocation religieuse, des âmes, comme parle un apôtre, avec zèle et passion : la semence a porté ses fruits ; deux ans après, l’abbé Marcel Aubin, de pieuse mémoire, entrait avec lui aux Missions Etrangères ; et depuis, il ne se sont plus quittés ; pas même la mort, qui sépare tout, n’a pu le faire pour eux, puisque tous deux, déjà, sont au ciel !

     

    Dieu est impénétrable en ses desseins, nous le savons : mais qu’il est dur à l’âme, fut-elle la plus sainte du monde, de penser que ces deux lévites, de santé forte et de robuste constitution, de volonté ferme et quasi têtue pour le bien et rien que pour cela, si pleins de ressources spirituelles et temporelles pour la vie aventureuse du missionnaire, désireux de consacrer au salut des âmes leur fortune et leur vie, tout prêts à semer à main peine dand le champ du Seigneur, soient morts à l’entrée du sillon, sans y avoir rien jeté ! Dieu l »a permis ; soumettons-nous religieusement ; mais que ce mystère reste dur à l’esprit et au cœur ! « Investigabiles vioe ejus ! »

    Du moins l’abbé Tricot put-il semer un peu, avant d’en avoir reçu l’officielle mission ; à peine lévite, il fit œuvre d’apostolat. Nous avons sous les yeux ses lettres de séminariste, qui en font foi et, de plus, les excellents témoignages de ses maîtres et amis. Ainsi il écrivait à l’un d’eux :

    Je vous félicite, cher ami, d’avoir été choisi pour servir dans l’avant-garde du Christ. Les missionnaires sont comme des sentinelles avancées, tout près de l’ennemi et plus exposés à ses coups. – Vous me dites que vous ne le craignez pas, et que vous seriez heureux de mourir pour Jésus-Christ. – Très bien ! ce sont là de bonnes dispositions pour devenir missionnaire ?... »

     

    Soit à Meudon avec les aspirants, soit à Paris au milieu des partants, ou plus encore à Rouen, pendant son service militaire, il se montre ardent , zélé, tenace, allant jusqu’au prosélytisme pour l’œuvre de ses chères Missions. Il faut des collaborateurs et il en trouve. Nous savons tel soldat séminariste, jusque-là hésitant, qui se décida vite à son chaud contact à le rejoindre au Séminaire de la rue du Bac. Veuille le bon Dieu, lui disait-il en quittant Rouen, que nous soyons tous deux réunis, en septembre prochain, sous le même toit, unis de cœur et de sentiments, comme nous le sommes déjà, mais de plus partageant les mêmes travaux, les mêmes exercices spirituels, recevant les mêmes enseignements, faisant partie de la même famille, la grande et chère famille des Missions Etrangères »

     

    Comme on le voit, son rêve de lévite est de favoriser et même de susciter des vocations. Mais , la sienne, sa propre vocation, ne lui tient pas moins à cœur. Pour être digne de sa haute mission, il prie sans cesse et sans cesse quête des prières : « Songez , écrivait-il aux siens, que bientôt le fardeau pesant du sacerdoce va être imposé à mes jeunes et faibles épaules….Songez que bientôt, à ma voix, Jésus sera contraint de descendre dans mes mains, qu’alors j’aurai charge d’âmes et que je devrai répondre devant Dieu du salut ou de la damnation des brebis que le divin Pasteur voudra bien me confier. O mes bien-aimés, vous comprenez maintenant que je quête des prières pour obtenir de Dieu force et lumières, et ainsi ne point devenir un mercenaire dans le bercail du Seigneur. »

     

    La force, il l’avait puissante et ferme, la tenant de sa famille si chrétienne et toujours si édifiante dans les épreuves ; de la Vierge de Bon-Secours, laquelle, disait-il, « avait fait sa vocation et lui avait obtenu tant de grâces » » ; du Christ surtout, en qui il avait mis toutes ses espérances, qu’il avait aimé passionnément jusque-là et qu’il voulait aimer jusqu’au martyre.

    Des lumières, s’il en recevait par la prière, il en trouvait non moins dans le travail. Toute sa correspondance en rend témoignage ; jamais il ne se livrait à quelque besogne secondaire que son devoir ne fût accompli, ou sur le point de l’être certainement : il a sans cesse le souci de ses travaux de langue étrangère ou de ses études théologiques : «  Je bûche fiévreusement l’anglais , » écrivait-il. – « Tout cela, lit-on ailleurs, ne me met pas dans la tête le Traité des contrats ! Diable de traité !... »- Et sa tâche, selon lui, ne devrait s’achever qu’avec la vie. « Nous finirons nos études à peu près en même temps, disait-il spirituellement à l’un des sien_ C’est bien la peine, d’être ton aîné de six ans ! _ Tu finiras même bien avant moi, car, en arrivant dans ma Mission, il faudra travailler la langue avec frénésie ; cette étude durera un an, deux ans, toute la vie peut-être, si je vais dans certains pays où il faut apprendre quatre ou cinq langues ou même en Chine, où l’on parle plusieurs dialectes. »

    Et il ajoutait ces mots édifiants : «  Si l’on veut faire beaucoup de bien, il faut se donner beaucoup de mal ; si l’on veut  surtout travailler à l’œuvre la plus difficile qui soit, la conversion des peuples assis dans les ténèbres à l’ombre de la mort », il n’est pas de travaux qu’on ne doive entreprendre, de fatigues qu’on ne soit prêt à supporter. »

     

    En d’aussi saintes dispositions, on devine que l’heure ne devait pas se faire attendre, de son appel au sacerdoce et de son départ pour l’Orient.  Le 23 juin 1901, il fut ordonné prêtre dans la chapelle du Séminaire des Missions, à Paris. Un mois après, il s’embarquait à Marseille, sur l’Indus, à destination de Kumbakônam, dans les Indes anglaises, où, après un voyage pénible et gai tout à la fois, fait en compagnie de M.Doumer, gouverneur de l’Indochine, et relaté dans un journal à la forme charmante et pittoresque, il arriva plein d’entrain et de santé, le soir du 18 août.

    Les derniers mots, qu’il a adressés aux siens, avant de quitter la terre de France, avaient été ceux-ci : « Parents bien-aimés, au revoir dans le sein du bon Dieu. On se reverra au rendez-vous suprême. Là, je vous attend tous. Il y fera si bon que personne ne songera plus à s’en aller, et ce sera bientôt… » Hélas ! le pauvre enfant ne croyait pas dire si vrai ! Trop tôt il a quitté cette terre, où il eût pu faire du bien. Trop tôt il s’en est allé emportant ces rêves d’infini, qu’il nous avait si délicatement confiés. »

     

    Ici nous laissons parler le vénérable évêque de Kumbakônam : « J’étais à la veille de partir pour une longue tournée pastorale, écrit Mgr Bottero, lorsqu’une lettre m’annonça l’arrivée « très prochaine » du confrère que le Conseil de Paris avait bien voulu destiner à la Mission de Kumbakônam. Je retardais mon départ de quelques jours, car je voulais personnellement souhaiter la bienvenue à ce nouvel ouvrier du Seigneur, le serrer dans mes bras, et le bénir au début de sa carrière apostolique.

    Le cher M.Tricot arriva ici le 19 août. Il se présenta à nous tout rayonnant de santé et un gracieux sourire aux lèvres. Ses manières étaient si engageantes, son maintien si modeste, sa parole si entraînante, son enthousiasme de jeune missionnaire si délicieusement naïf, que, dès le premier le premier abord, je devinais en lui ce qu’on appelle une « bien belle âme » ; et comme plus j’avance en âge, plus mon cœur d’évêque rajeunit et s’ouvre tout grand à l’affection et à la tendresse, je vous laisse à penser avec quelle joyeuse fierté  je le pressai sur ma vieille poitrine. Au reste, je remarquai que ceux de mes confrères qui étaient là subissaient comme moi le charme qui enveloppait la personne du nouveau venu : tous lui firent le plus chaleureux accueil.

    Bientôt on se mit à table, et tandis que la conversation marchait bon train, mon regard se portait alternativement du nouveau venu, frais émoulu du Séminaire, à ceux de ses aînés dans la carrière apostolique qui étaient assis à ses côtés. Nous autres, les anciens, débris pour la plupart du siècle écoulé, avec notre visage bistré par le soleil des tropiques, les cheveux et la barbe grisonnant chez les uns, blancs comme neige chez les autres, ne sommes plus que l’ombre de nous-mêmes, et, pour parler poétiquement, ce que l’on pourrait dire de mieux de nous, c’est que nous sommes :

     

    Des fruits un peu mûrs aux espaliers jaunis

     

    Lui, au contraire, je jeune homme débordant de vie, aux joues roses et à peine recouvertes d’un léger duvet, avec sa physionomie enjouée, son  œil vif et pétillant d’innocente malice, il me semblait être la fleur fraîche éclose du siècle naissant. « Quel contraste, me disais-je ; nous sommes le passé, il est l’avenir. » Et j’étais heureux de voir que l’avenir promettait d’être beau. Que le bon Dieu nous envoie beaucoup de missionnaires comme celui-ci et la Mission marchera bien après nous !

     

    Hélas ! hélas ! tout ceci n’était qu’un rêve, une trompeuse illusion. Tandis que nous choquions joyeusement nos verres en souhaitant au cher M.Tricot une longue carrière dans l’Inde, voici que l’ange de la mort creusait sa tombe à son insu et au nôtre…..Quinze jours plus tard, ce jeune et robuste prêtre y devait descendre, tandis que nous, les anciens, nous continuons à vivre, qui sait jusqu’à quand ? Comment cela se fit-il ? Je le dirai en quelques mots.

     

    Le surlendemain de cette inoubliable journée, je laissai le cher M.Tricot aux bons soins de mon vicaire général, et je partis pour ma visite pastorale. Je me trouvais à 60 milles de Kumbakônam, au village de Kokoudy, quand une lettre m’annonça que le nouveau était un peu malade. « Ce n’est rien, ajoutait-on ; un léger dérangement, résultat de la fatigue d’un long voyage. » Je le crus aussi. Deux jours s’écoulent ; une seconde lettre m’informe que notre confrère paraît atteint de la dysenterie. Le médecin de Kumbakônam assure qu’il va le guérir rapidement, et qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Je commençais à me sentir mal à l’aise ; mais que faire ? Un nouveau message m’arrive quarante-huit heures plus tard. On m’informe que l’état du cher malade n’a fait qu’empirer. Le vicaire général a cru prudent de l’envoyer, par la voie ferrée à Pondichéry, accompagné de deux confrères, MM.Bricquet et Brun, pour le faire bénéficier de la brise de mer et des bons soins des docteurs français. De noirs pressentiments s’emparèrent de moi, et, malheureusement, ne tardèrent pas à se réaliser. J’étais sur la frontière de mon diocèse, à Perambelur, lorsqu’un exprès vint me faire savoir que notre bien-aimé confrère n’était plus. IL ne me restait qu’à prier et pleurer.

     

    Peu à peu les détails de ses derniers jours me furent communiqués. Notre bien-aimé confrère était arrivé très fatigué à Pondichéry le 1er septembre. Le lendemain, il se trouva beaucoup mieux : mais ce n’était qu’un mieux trompeur. Dans la soirée, des symptômes alarmants se produisirent. Le pouls était excessivement faible, la respiration haletante, et les extrémités froides. Le docteur en chef de la colonie, qui lui prodiguait ses soins, n’augurait rien de bon de ce changement subit, et il fit savoir aux supérieurs qu’on ferait bien d’administrer au malade les derniers sacrements. Notre cher M.Tricot ne se troubla pas le moins du monde. Il se confessa avec la plus fervente piété, mais comme il ne se croyait pas en un danger de mort si prochain, il laissa entendre que peut-être on pouvait différer de lui donner l’extrême-onction. On ne crut pas devoir insister. La nuit n’apporta aucun changement dans son état, qui resta stationnaire toute la journée du 3 septembre. Le 4, après-midi, il demanda et reçut avec grande joie et paix intérieure l’extrême-onction et l’indulgence plénière « in articulo morti » ; malheureusement, juste à cet instant, il parut faire un effort pour vomir, et sorte qu’on ne jugea pas prudent de lui donner les saint viatique. A 3 heures, il cessa de parler, continuant toutefois de montrer par signes qu’il jouissait de toute sa connaissance. Vingt minutes plus tard, son regard devint fixe, et à 4 heures moins le quart, sans murmure, sans plainte, sans secousse, il rendit sa belle âme à Dieu tandis que l’on achevait les prières des agonisants.

     

    Un grand sujet de consolation pour nous et pour tous ceux qui l’aimaient, c’est que notre cher confrère a montré durant tout le cours de sa maladie la piété la plus tendre, la soumission la plus entière à la sainte volonté de Dieu, et une patience vraiment admirable au milieu des souffrances. Jusqu’au moment où son extrême faiblesse le priva de la parole, il répondit dévotement aux oraisons jaculatoires que lui suggéraient nos confrères, et il ne se lassa jamais de baiser avec effusion le crucifix qu’ils lui présentaient . « Acceptez-vous la mort avec joie ? lui demanda l’un d’eux. _ Oh ! oui, de tout cœur, » répondit-il ; et, si parfois la contraction des muscles du visage trahissait la douleur et la peine qu’il éprouvait, jamais cependant il ne fit entendre la plus légère plainte, ni ne donna aucun signe d’impatience. Ce calme surnaturel au milieu des souffrances étonna et édifia beaucoup tous ceux qui l’entouraient.

    Quand la nouvelle de sa mort fut connue ses chrétiens de Kumbakônam, il y eut beaucoup de gémissements étouffés et de larmes furtives répandues sur le sort de ce jeune prêtre qui avait donné sa vie pour eux ; mais il y eut aussi d’innombrables prières adressées à Dieu pour le repos de son âme ; et une foule compacte assista émue et pieuse au service funèbre qui fut célébré à la cathédrale, le troisième jour.

     

    Dormez en paix, cher M.Tricot, dans le cimetière béni des prêtres de la Mission de Pondichéry, à l’ombre de la croix du Sauveur. Dormez en pais, car vous reposez sur cette terre de l’Inde que vous désiriez arroser de vos sueurs, au milieu de ce peuple tamil pour l’évangélisation et le salut duquel vous n’avez pas hésité à quitter famille, parents et amis. Votre tombe entourée de celles de plusieurs saints évêques et d’un grand nombre de zélés missionnaires qui ont, comme vous, sacrifié leur vie pour la conversion des pauvres Hindous. Ne dites pas : « Je regrette de n’avoir rien fait pour ces derniers ; je n’ai pu que les entrevoir, et j’ai disparu. » Celui-là a beaucoup fait qui est mort pour eux. La Mission de Kumbakônam ne semble vous avoir été montrée que pour vous exciter davantage encore à l’aimer  et à prier pour la régénération de ses habitants, quand vous serez entré dans l’éternelle patrie. Reposez en paix… »

     

     

    • Numéro : 2563
    • Pays : Inde
    • Année : 1901