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Philippe TRÉMAUD (1917-1985)

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    Enfance et jeunesse

     

    Le Père Philippe Trémaud, fils de Pierre Trémaud et de Marie Perrin, fut un pasteur d’âmes profondément attentif. Il connaissait si bien ses fidèles qu’il pouvait les nommer un par un. Sa prédication était inimitable ; de même sa façon d’enseigner le catéchisme. En expliquant les images catéchistiques qu’il dessinait lui-même, il redevenait un petit enfant. Sa manière de nous amener de ce que l’on sait à ce qu’il faut apprendre était un art personnel. Son matériel de catéchèse reste un trésor de valeur qui, bien employé, pourra confirmer dans la folles générations futures. Dans ses homélies et ses commentaires d’une grande clarté, il ancrait la foi au fond des âmes dont il devinait les besoins.

     

    Plutôt emporté et irritable de nature, il avait pourtant un très bon cœur, un cœur qui n’hésitait jamais à prendre les devants pour fermer une plaie, quand il avait causé de la peine à qui que ce soit. Il savait reconnaître ses torts, les regretter et s’excuser : ce fut même un trait essentiel de son caractère.

     

    Enseigner et sanctifier furent sa raison de vivre. Dans le ministère de la réconciliation, il devenait un modèle de douceur et de patience.

     

    On ne prête qu’aux riches. Ces lignes de l’hebdomadaire diocésain tamoul de Pondichéry, tout en laissant une belle part à l’hyperbole tamoule, résument donc bien la personnalité du P. Trémaud et ne font que recouper le témoignage du supérieur régional de l’Inde, dans un mot aux confrères : « Il aurait pu vivre longtemps encore. Mais Philippe était un homme entier, se donnant avec fougue et minutie à son travail, prenant peu de repos ; beaucoup se souviennent de son zèle à catéchiser, de sa générosité pour les pauvres, de son ardeur à défendre les faibles... C’était un trait fort connu de son caractère de s’emporter soudainement pour une cause qu’il estimait juste, puis de s’humilier de suite pour avoir dépassé la mesure. »

     

    Le P. Trémaud est né le 26 septembre 1917, à Génelard, le long du canal du Centre, à 20 kilomètres de Paray-le-Monial. Trente ans plus tard, son oncle maternel, le P. Philippe Perrin, des Missions Étrangères, qui sera massacre par les communistes nord-coréens en 1950, lui écrivait dans une dernière lettre : « Je suis fier de t’avoir baptisé et j’en remercie le Seigneur ». En retour, il passa son charisme au bébé. Un ancien vicaire du P. Perrin écrivait de lui en 1958 : « J’ai toujours été édifié par son courage, sa volonté et sa piété. En dépit d’une mauvaise santé, il était toujours à son poste. C’était le bon pasteur connaissant toutes ses brebis, et même le degré de parenté entre elles ». On dirait déjà une description du neveu qui, par ailleurs, eut des parents merveilleux : une très bonne maman et un père, un homme de devoir, et parfait chrétien, qu’il vénéra jusqu’à sa mort. Le P. Trémaud n’avait qu’une sœur, mais dans la famille, on s’aimait tendrement. Sa sœur, son aînée pourtant, avoue qu’elle l’adorait et lui cédait toujours ; mais le père, comptable dans une usine locale, qui plus tard admirera son fils, savait s’imposer. Austérité ? Ascèse ? Je n’en sais rien, mais à la maison on ne devait tolérer ni le gaspillage ni la facilité. Le P. Trémaud a avoué une fois qu’il n’avait jamais osé boire du vin en présence de son père.

     

    C’est vers l’âge de onze ou douze ans que le petit écolier de Génelard a pensé à devenir prêtre. « A sept ans, il le savait déjà », affirme sa sœur. Il entra donc en 1929 au petit séminaire Saint-Hugues de Paray-le-Monial. Il n’a douté de l’appel qu’en classe de quatrième, mais vient ensuite après cette éclipse un nouvel éveil, éveil spécifiquement missionnaire, et c’est l’élan continu vers le sacerdoce. Il se documente et, entraîné par une lecture, pense aux Spiritains « afin d’aller à Cayenne soulager les misères morales et désespérées ». Puis en classe de première, son choix se fixe sur les Missions Étrangères. Par son oncle, il les connaissait un peu. Il déclare : « Premièrement, les Pères des Missions Étrangères vont tous en mission ; deuxièmement, ils ne sont pas religieux mais prêtres séculiers ; c’est pour moi une condition sine qua non ». C’est clair et cela claque comme un coup de fouet ! Tout Philippe est dans ces mots. Ce jour-là, à tort ou à raison, il faut bien le prendre comme il est. Il a certainement voulu choisir le parti des humbles.

     

    Le 17 septembre 1936, « après bien des ennuis », il entre à Bièvres pour faire sa philosophie, à l’époque des grèves et du Front populaire. Le 2 juillet, l’évêque d’Autun lui avait écrit : « Votre volonté très marquée d’entrer aux Missions Etrangères, votre insistance à me demander la permission de réaliser ce désir me déterminent à faire une exception en votre faveur et à vous accorder l’autorisation d’aller où le Bon Dieu vous appelle ». On parle déjà à cette époque de fortes bourrasques et de portes claquées, mais on sait aussi que le jeune philosophe intelligent, mais fier de ne pas être intellectuel, travaillait dur.

     

    Deux ans plus tard, au temps des Accords de Munich, il est incorporé à Mulhouse dans l’infanterie de forteresse. En novembre 1938, il part à Bel-fort suivre le peloton des candidats EOR. En avril 1939, il est à l’école Saint-Maixent et fait un stage à Coëtquidan. Devenu aspirant en septembre, il choisit les tirailleurs marocains qu’il instruit pendant la drôle de guerre et accompa­gne pendant la triste campagne de France. Il est démobilisé en août 1940. C’est résumer bien vite une période de sa vie sur laquelle le lieutenant honoraire de réserve Philippe Trémaud pouvait discourir des heures et des journées, trente ans plus tard. Il était aussi intarissable sur ses années de vicariat à Chalon-sur-Saône et sur la libération de cette ville.

     

    En octobre 1940, il entre à la rue du Bac pour « trois ans de théologie sérieuse avec le P. Dedeban ». Ordonné prêtre le 20 mars 1943, il est aussitôt désigné pour l’Inde. Ses notes nous apprennent qu’il savait déjà prier et qu’il entretenait sa vocation par des lectures sérieuses, en prenant des notes. Il ne devait pas oublier le climat familial et l’exemple de son père qui ne regardait jamais derrière lui.

     

    La guerre en Asie ayant pris fin, il embarque le 5 novembre 1946 pour Pondichéry après deux années de vicariat à Chalon-sur-Saône, et une année d’attente dans sa famille. Jusqu’en juillet 1947, il étudie le tamoul avec le P. Dequidt, véritable bourreau de travail. Comme lui, l’élève devait travailler dur. Il ne devint jamais expert en tamoul ni, plus tard, en anglais. D’ailleurs, en ce temps-là, on disait encore aux arrivants : « Travaillez bien la langue et soyez indien avec les Indiens ». Et l’on vous poussait allègrement sur le tas.

     

    Dès le mois d’avril 1947, le P. Trémaud fut nommé vicaire à la paroisse, de langue française, de Notre-Dame des Anges. Adieu donc à la belle langue tamoule pendant deux ans. Il seconde son curé malade, le P. Hougard, qu’il aide aussi à monter les escaliers. Il se donne à fond à son travail. Les métropolitains étaient alors nombreux et assez pratiquants, mais les créoles – synonyme de métis à Pondichéry – formaient le gros de la paroisse. Les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny demandaient aussi au vicaire de les aider pour le catéchisme et la formation spirituelle des jeunes filles de l’école et de l’atelier de couture. « Oh ! les petits mots du P. Trémaud ! » déclarait Sœur Aimée de Jésus. Plus tard, de sa banlieue de Kurusukuppam, il se plaindra de cette paroisse dite « blanche », pour lui forteresse de la fortune et asile d’une culture franco-indienne, toutes choses qu’il honnissait. Un jour, après une sombre histoire de chaises cassées dans la salle paroissiale Jeanne-d’Arc, il en rendit responsable le Gouverneur général des Indes françaises lui-même. Il le claironna. Ce fut Mgr Colas qui envoya une lettre d’excuses « d’un vieux à un vieux », chose que le jeune vicaire considéra comme une honteuse capitulation. La vérité est pourtant que le P. Trémaud a aimé cette paroisse. Sa fibre pastorale incomparable devait lui donner de la très bien connaître, « tellement bien, dira-t-il plus tard, que je préfère ne pas en parler pour ne pas trahir de secret et remuer de vieilles histoires ».

     

    À Pondichéry, il fut en contact avec le courageux et célèbre P. Monchanin, prêtre de Lyon, pionnier de l’acculturation du christianisme indien. De son ashram, sur les bords du fleuve sacré Câvêri, celui-ci descendait souvent à Pondichéry pour des recherches ou des conférences. Le jeune missionnaire sur le tas, pas du tout retardataire pour autant, trouva-t-il l’intellectuel condescendant, ou fut-il irrité que l’on montât sur ses plates-bandes ? Il ne fut jamais l’un de ses adulateurs. Il était toujours heureux de rappeler qu’une fois il lui avait demandé s’il y avait cent hindous capables de le comprendre et le missiologue avait répondu : « Oh ! si vous disiez dix ! ». Une façon pour le vicaire de dire que le grand homme ne manquait pas d’humilité. La Providence leur ménagea une rencontre émouvante à l’aérodrome d’Orly, en 1957. Le P. Monchanin revenait de l’Inde tout meurtri, se mourant d’un cancer, et il fut enterré presque anonymement. Le P. Trémaud en fut tout bouleversé ; il retrouvait là son idée à lui de la grandeur.

     

    De juillet à décembre 1949, comme presque tous les jeunes missionnaires, il est mis au service de l’école normale des catéchistes instituteurs de Tindivanam, à 40 kilomètres au nord de Pondichéry. Il se remet au tamoul et étudie l’anglais.

     

    En 1950, on le nomme vicaire du P. Lamathe, à Konankuppam, au centre sud du diocèse. C’est un immense district, divisé depuis lors en quatre paroisses. Le curé réside près de la chapelle de Périanayagui ( « la plus belle perle ») ou encore à Notre-Dame des Épousailles, la chapelle qu’a bâtie, au XVIIIe siècle, le jésuite italien Beschi, le grand « sannyâsin » (le renonçant), véritable précurseur de la langue tamoule moderne. Mais c’est dans une dizaine de villages de 200 à 500 habitants que vivent les chrétiens et dans la sous-préfecture de Vriddhachalam, presque 20 kilomètres au sud. De plus, des familles de blanchisseurs étaient dispersées dans une soixantaine de villages sur 50 kilomètres de route.

     

    Le vieux P. Lamathe, qui connaissait surtout le français, était d’abord le chapelain de Perianayagui que l’on fêtait grandiosement en janvier. Pendant la semaine sainte, il y avait encore une célèbre paraliturgie de marionnettes. Deux fois par an, des milliers de pèlerins accouraient offrir leurs cierges à la Vierge ou bien contemplaient le Christ articulé, et repartaient contents, après s’être confessés à l’un des nombreux prêtres mobilisés pour la circonstance. Le curé allait aussi volontiers à Vriddhachalam, plus accessible, surtout quand il y eut bâti un bon presbytère. Pour le reste, il laissait son vicaire courir où il voulait.

     

    Bien vite, celui-ci s’installa à Kovilanur, à 7 kilomètres au nord-ouest, dans un village habité à la fois par des gens de caste et des harijans (intouchables), et assez bien équipé. Tout en devant allégeance à Konankuppam pour la fête et les coups durs, il était pratiquement son patron ; pourtant, en 1954, toute une bande de jeunes convergea sur Kovilanur pour fêter sa dixième année de vicariat (Chalon-Konankuppam). Ce fut une belle journée et un entracte dans une vie bien dure et bien chargée. Il fallait relancer les blanchisseurs dans leurs soixante villages et visiter, autant que possible tous les mois, les grosses dessertes. Alors, beaucoup de chemins n’étaient que des pistes à peine praticables à vélo. De temps en temps, l’impatient broussard était bien obligé d’emprunter la charrette de course du P. Lamathe. Une fois, en traversant une petite rivière, il eut juste le temps de rattraper sa valise-chapelle et son matériel qui flottait dans la charrette sous 30 centimètres d’eau. D’ailleurs, les chapelles, souvent chapelles-écoles, n’étaient que des huttes, plus ou moins dégradées, sur le sol desquelles il passait la nuit, si on ne lui trouvait pas un lit fait d’un treillis de cordes, sans punaises. La nourriture était à l’avenant, bien sûr. Dans un village, il creusait un trou dans le lit du ruisseau pour y puiser quelques timbales d’eau saumâtre.

     

    C’est alors qu’une lourde croix s’abattit sur lui. Il n’est pas question de faire un exposé sur l’esprit de caste dans le catholicisme tamoul. Il existe toujours peu ou prou. En général, le clergé réagit bien, mais le troupeau ne suit pas forcément : il y a souvent différents cimetières selon les castes, et parfois ségrégation à l’église. Pour l’honneur de l’Église, cela se passe de moins en moins. À Kovilanur, ce fut en 1955 que la révolution éclata : Mgr Rayappan Ambrose avait demandé aux prêtres d’exiger un certain mélange des castes dans les églises. Des prêtres, en général par manque de courage, laissèrent courir. Mais dans le P. Trémaud, de caractère entier, et toujours du côté des faibles, l’archevêque avait un parfait exécuteur de sa politique. La caste refusa de céder. Et Monseigneur demanda au curé de quitter le village et de n’y plus dire la messe.

     

    Le malheur des uns fit le bonheur des autres. Le Père transporta ses quelques bagages, 7 kilomètres plus loin vers le sud-ouest à Virareddikupam, un hameau regroupant 500 chrétiens et quelques musulmans. Il n’y avait encore qu’une chapelle recouverte de chaume. Il s’occupa bien de ce village, y construisant une église couronnée d’un dôme. Par goût autant que par nécessité, il y vécut plus pauvre que jamais. Il logea d’abord dans une hutte et l’église achevée, il s’installa dans une petite sacristie multi-fonctionnelle de 3 m 50 sur 4 m : une table pour le travail, un lit pour le repos, et un coin minuscule pour la douche. Aux visiteurs, il cédait son lit et allait se réfugier à côté, chez le Bon Dieu, sa natte sous le bras. Seul les accès aux toilettes et à la cuisine demandaient un petit tour dans la nature. Les gens de Virareddikupam furent heureux d’avoir leur prêtre à eux, mais il leur fallut accepter en même temps un chef exigeant qui ne leur passait rien. Un jour, il surprend, faisant du porte à porte, un diseur de bonne aventure hindou qui ne dut son salut qu’à une fuite précipitée. Un peu plus tard, à la tombée de la nuit, le curé est appelé auprès d’un malade. Un étang lui barre la route et comme il n’y voit rien, il appelle un homme qui patauge devant lui : « Eh ! attends un peu et guide-moi ». Sur l’autre rive, le bon samaritain se retourne et dit : « Sami, thôstiram : Salut, Père ». C’est le fuyard. Des années après, l’ami Philippe reconnaissait : « Quand même, ils ne sont pas rancuniers ! ».

     

    « Virareddikupam, je te quitte joyeux », écrit-il dans un poème (« La blanche petite église ») avant de s’envoler pour un congé en France, en février 1957. Il ne savait pas ce qui l’attendait. A son retour de France, il est nommé à Sancta-Maria, dans l’extrême nord du diocèse, cédé depuis lors au diocèse de Madras. Après Virareddikupam et ses dessertes de vieux chrétiens, Sancta-Maria ne pouvait être qu’un enfer. Il devenait pasteur de milliers de nouveaux chrétiens que des Frères allemands zélés, mais trop indépendants et inexpérimentés, avaient trop vite baptisés. Il y avait eu une bavure. Pour leur nouveau curé, ces gens étaient chrétiens ; il se sentait responsable de leur persévérance, voire coupable de leur indifférence. Pour sauver ce qui pouvait l’être, il a pédalé, à vélo, durant des centaines d’heures, sur tous terrains. Il avait bien un vicaire, un brave homme, mais sans tonus ni santé, si bien qu’il dut faire front tout seul de tous côtés. C’est à cette même époque que l’on nous demanda une liste des propriétés de nos districts avec toutes sortes de renseignements annexes. Plutôt que de faire le pied de grue devant les vérandas des fonctionnaires du cadastre qui bougeaient lentement et qui coûtaient cher, il se fit arpenteur : le laïc qui coordonnait nos efforts n’en revenait pas ! Bien que vicaire forain, il se sentit isolé au milieu de ses nouveaux chrétiens harijans tamouls, car, à part deux confrères, les autres s’occupaient des vieux chrétiens de caste, de langue télougou, pépinière de prêtres et d’évêques. Quand le P. Geyres, son voisin, se consacrant lui aussi aux harijans, quitta la région, il se trouva le seul Père français du coin.

     

    Il fut donc heureux de quitter le Nord pour me remplacer à Nangathur, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Pondichéry. C’était une paroisse regroupant de 4 000 à 5 000 catholiques répartis dans une vingtaine de villages. J’avais eu le temps, en huit ans, d’y construire des chapelles un peu partout. À part cinq ou six familles de caste, tous les paroissiens étaient des harijans, mais des missionnaires remarquables en avaient fait, bien longtemps avant moi, une paroisse de pointe, d’où sont Sortis de nombreux instituteurs et militaires. Ce village d’où j’avais bien failli me faire mettre à la porte plusieurs fois avait donc évolué plus vite qu’ailleurs, et l’on y était volontiers frondeur. On ne se laissait faire, ni par le curé ni par les hindous. Le nouveau curé y fut accueilli par un tir de bouse de vache par les gens de caste, furieux de voir des harijans défiler en grande pompe dans les rues de leur quartier. Bref, c’était un fief selon le cœur de l’arrivant. En fin de pastorat, pour remplacer la petite chapelle centenaire, il y bâtit une immense église, d’architecture simple – l’art, cela coûtait trop cher, surtout pour lui – mais malgré tout très bien réussie.

     

    Nous eûmes un peu peur quand il s’attaqua à ce travail, lui qui était toujours sous pression. Allait-il tenir le coup jusqu’au bout ? Il s’y mit corps et âme. Il fit lui-même les plans et prépara tout, dans les plus petits détails. Un architecte qui le conseillait bénévolement disait alors : « Il fait cela mieux que moi ». À la fin des travaux, un badigeonneur se tua en tombant d’une échelle. Cela le bouleversa et il ne se calma que lorsqu’il eut fait promettre au diocèse d’assurer l’éducation des enfants du disparu. Ses huit années à Nangathur furent un succès pastoral. Nangathur se tint tranquille. On y parlait déjà heureusement de la promotion des laïcs et de la libération des harijans. Mais on accepta le dialogue, tant qu’il fut là. D’instinct, les gens savaient que leur curé impétueux était au fond l’un des leurs.

     

    En 1967, il prend son second congé en France. C’est bien le seul bon temps qu’il se soit donné, durant sa vie missionnaire : Athènes, Syracuse, Naples, Rome, Sienne, Assise, Padoue, Venise, Milan, Genève, et le retour par Dakar et Durban. La fin de ce congé fut attristée par la mort de sa bonne maman. Aussitôt, il m’écrit : « Je ne pourrai peut-être pas repartir avec toi comme prévu », mais deux jours plus tard, un autre mot m’apprend à quelle école il a été formé : « Nous partons ensemble. Mon père me dit : tu connais ton devoir. Fais-le sans t’occuper de moi ».

     

    Trop usé déjà pour retourner en brousse, il devient curé de Kurusukuppam (le village de la croix) dans la banlieue nord de Pondichéry, au bord de la mer. Ses paroissiens sont de petites gens : coolies, employés de maison, etc., la plupart harijans d’ailleurs. Il y a aussi des familles de soldats et de soldats retraités, mais des soldats français de race indienne cette fois, et payés au moins cinq fois plus. Beaucoup, désœuvrés, boivent et meurent jeunes. Car, dans le Sud de l’Inde, Pondichéry est synonyme d’alcool à bon marché. Il n’empêche que les travailleurs et les chômeurs qui veulent les imiter se ruinent et détruisent leurs familles. La morale n’y gagne rien ; il y a beaucoup de désordres familiaux. Pendant presque quinze ans, le zélé curé instruit, rectifie, sanctifie. Il passe des heures et des journées à visiter les familles, aider les plus pauvres et les malades. A côté, des religieuses assez démunies dirigent une école et un orphelinat de 50 petites filles. Il en devient le père nourricier. Pour protéger ses gens, leur travail et leur dignité, il s’astreint à visiter les autorités, françaises ou indiennes : ce qui lui coûte beaucoup.

     

    Comment tient-il avec sa santé qui se détériore ? En 1975 et en 1978, il est opéré de la cataracte. Un jour il tombe du petit vélomoteur qu’il s’est enfin payé et en rend tout le monde responsable, sauf lui. En septembre 1978, il a un infarctus et est immobilisé en clinique pour presque un mois. Nous lui disions – du moins ceux qui osaient : « Tu en as fait assez, Philippe. Arrête-toi ; tu l’as bien mérité ». Il répondait : « Mon père est mort à 91 ans et il faisait encore sa cuisine ». Il n’était pas question pour lui de partir en congé ; il prétendait que son cœur ne le lui permettrait pas et pourtant il aimait passionnément sa famille. « Il ne veut pas perdre sa place » commentait l’un. Vrai ou faux ? Il avait certainement peur de ne pas revenir et, en tout cas, savait qu’il ne pourrait plus avoir une vie active.

     

    En avril 1982, il capitule, de très mauvaise grâce, après une seconde alerte. Après un bon repos sur les « Montagnes bleues », par ordre du docteur, insiste-t-il, il quitte Kurusukuppam et devient aumônier de l’hospice des vieillards, à deux pas de l’archevêché. Il tient à ce titre d’aumônier ; il n’est pas retiré. Dans l’esprit de tous, c’était une sinécure. Pas pour l’aumônier : il      veut être responsable de toutes les décisions pastorales. Or la maison avait pris son allure de croisière, longtemps avant qu’il n’arrive et sans aumônier. La sagesse eût été de laisser faire, même s’il croyait que ce n’était pas parfait. Vieilli avant l’âge, il avait du mal à supporter le bruit ; il s’essoufflait durant la messe, devenait inaudible ou difficile à comprendre. Mais il se faisait des montagnes des plus petits accrocs. Le vieux lion jaloux, véritablement jaloux de voir les autres continuer à chasser et travailler, se répétait jusqu’à s’en convaincre qu’il était indésirable. La vérité est que, bien que petitement logé, il ne fut, de toute sa vie missionnaire, jamais aussi bien nourri et entretenu. Une autre chose le minait : il ne réussissait pas à se désolidariser de la vie à Kurusukuppam, à moins d’un kilomètre. Mécontent d’avoir eu en deux ans cinq successeurs, il en concluait que rien ne marchait et en souffrait. Heureusement, presque tous les jours, il pouvait aller se détendre et se calmer chez les curés de la paroisse française, le P. Pennel d’abord, puis le P. Dussaigne, qui ne lui marchandèrent jamais leur temps et le requinquaient en l’écoutant.

     

    Il gagna plusieurs années de vie grâce au congé qu’il prenait tous les ans, en montagne, pendant les chaleurs. Le voyage le fatiguait, mais là-haut, il revivait, tout cardiaque qu’il fût. Nous lui demandions d’y rester trois à quatre mois, mais, n’étant pas à la retraite, il se devait de faire comme tout le monde ou à peu près. A son retour, en juillet 1985, les supérieurs et l’archevêque osèrent lui demander de se retirer à Emmaüs, la maison des vieux prêtres. « On m’a destitué », note-t-il. On voudrait rire. Huit jours après son arrivée, son bon vieux compagnon, le P. Peyroutet, lui donnait le sacrement des malades. Le fait est que les trois derniers mois qu’il a passés à Emmaüs ont été les plus calmes de sa vie. Il n’avait plus de responsabilités. Il le reconnut même dans une lettre au supérieur régional qu’il remerciait. « Je suis libre ! ». Toutefois, il tint – que dis-je ? – il exigea de dire la messe à deux pas de là pour un groupe de petits handicapés physiques et mentaux. Ce fut sa dernière consolation. « Ils sont comme moi ; ils n’ont plus rien à attendre de la terre », m’écrivait-il.

     

    Il s’était excusé de ne pouvoir suivre la retraite de septembre. En fait, disait son docteur, sa vie ne tient plus qu’à un fil depuis des mois. Quand tous les confrères MEP quittaient Pondichéry en groupe, il s’inquiétait : « Y a-t-il le téléphone, là où vous allez ? ». Le 23 octobre, après s’être confessé au P. Olivier, notre dévoué supérieur local, et notre benjamin, qui le traitait comme un fils et qui a parcouru des centaines de kilomètres pour le visiter, il confie : « Oh ! cette fois-ci c’est la dernière ». Le 24 octobre, ça n’allait pas du tout. Le P. Peyroutet lui renouvelle l’onction des malades et les PP. Carof et Dussaigne venus aux nouvelles sont inquiets. À 3 heures de l’après-midi il entrait en agonie et, deux heures plus tard, il rendait à Dieu son âme de vieux lutteur, le 24 octobre 1985. Il fut comblé : les PP. Peyroutet, Carof et Dussaigne étaient là et moi, de passage à Pondichéry, je lui tenais la main. Monseigneur et plusieurs prêtres indiens étaient accourus. Pendant la toilette funèbre, plus d’une centaine de personnes, enfants, Sœurs, domestiques et braves gens du voisinage disaient le chapelet. Ce fut touchant de voir de petits handicapés se traîner vers lui en pleurant. Lui, il possédait enfin la paix.

     

    De suite, le Vicaire général décida qu’on l’enterrerait à Kurusukuppam, où il s’était dévoué pendant 15 ans. Tant mieux, car déjà ses anciens paroissiens venaient réclamer le corps qu’ils veillèrent toute la nuit à l’archevêché. Pendant la messe des funérailles, à la cathédrale, en présence de deux autres évêques, de 70 prêtres, et d’une foule arrivée de tous les postes où il avait travaillé, Mgr Selvanather nous rappela son zèle de catéchiste. Ce fut ensuite qu’il reçut le plus bel hommage. La foule des petites gens, au lieu de se rendre en hâte près de la tombe, à Kurusukuppam, accompagna sa dépouille mortelle sous la pluie pendant plus d’une demi-heure. À Kurusukuppam, d’autres prières furent récitées et les derniers hommages rendus ; l’un, en français, lu par un soldat – le lieutenant Trémaud dut sourire – volontiers cocardier mais réaliste, qui rappelle sa « brillante carrière d’officier » ; l’autre en tamoul, qui exalte sa passion pour les pauvres. Et c’est dans la nuit, sous le premier orage de la mousson, que nous avons confié le corps de notre ami au sol indien. Et je suis sûr que, de là-haut, il doit, non pas sourire, mais rire un bon coup du tour qu’il nous a joué en nous voyant tous, évêques, confrères, consul de France et Madame, nous précipiter, trempés, vers les voitures.

     

    Un évêque tamoul qui l’a bien connu disait très justement du P. Trémaud, en s’excusant de ne pouvoir assister à l’enterrement : « He was a great man » (C’était un grand cœur). Psychologiquement, le Père était très émotif et, partant, très vulnérable. Il fut, lui-même, son plus grand adversaire, un adversaire dont il a beaucoup souffert. Pour d’autres, cela aurait pu devenir un drame. Mais le Seigneur l’avait par ailleurs comblé de grâces de choix auxquelles il répondait passionnément : un appel clair, une bonne intelligence, une formation théologique et spirituelle solides, dès l’enfance une foi de charbonnier reçue de sa famille et, plus tard, nourrie méthodiquement aux meilleures sources, un sens aigu du rôle de la souffrance chez l’apôtre et de l’importance de sa messe quotidienne, tout un arsenal que son cœur d’apôtre et de lutteur retrouvait aux pires moments pour l’aider à réagir en prêtre. Il avait voulu n’être que « prêtre tout court » ; il ne fut que prêtre. Cela lui a permis d’avoir une vie missionnaire que nous avons enviée de son vivant. Nous lui disions, pour le réconforter bien sûr, mais surtout parce que c’était vrai : « Je voudrais bien être à ta place le jour de ta mort ». Le 24 octobre 1985, nous nous disions entre nous : « Au moins maintenant, il sait qu’on lui disait la vérité ».

     

    Les jours de tempête, il valait mieux ne pas se trouver sur sa route. Cela, évêque, supérieurs, confrères et paroissiens le savaient très vite. Mais on savait aussi que c’était un cyclone et non une longue mousson. Savoir ou même imaginer que quelqu’un pouvait souffrir par sa faute lui était insupportable. On l’a vu, en fin de retraite, aller embrasser tel confrère indien qu’il pensait avoir malmené. Pour ce traitement de faveur, il valait mieux être son humble ami ou son larbin que son supérieur. Un jour, à Nangathur, dans une discussion avec un jeune étudiant, il a eu une réflexion désobligeante pour le pandit Nehru. L’autre de se rebiffer : « Comment pouvez-vous parler ainsi de notre bien aimé premier ministre ? » Et tous les deux de se renvoyer la balle jusqu’à ce qu’un coup porte trop dur. Et le curé de se mettre à genoux. Et le jeune homme de l’imiter – un Tamoul bien né ne laisse pas son gourou à genoux. Finalement, c’est un confrère indien qui relève le pasteur : « Assez, Père, pour ce blanc-bec ». Un homme pareil ne pouvait avoir que des amis le jour de sa mort.

     

    Sa façon de vivre finissait toujours par impressionner. Il n’a jamais dépensé un « kâsû » (moins d’un centime) à moins que ce ne fût nécessaire pour sa survie ou son apostolat. Il n’a jamais eu de frigidaire, de transistor ou de moto. On a été étonné de trouver dans ses affaires un appareil photo que personne ne lui voyait plus. Il n’a jamais cherché à embellir son habitat. Même à Kurusukuppam, où il pouvait s’attendre à des visites, le visiteur était accueilli par le dos de trois vieilles armoires qui cachaient son lit ; y pendaient, au bout de vieilles ficelles, ses images catéchistiques toutes jaunies. En brousse, il lui arrivait de manger du « kouj », une bouillie de mil et qui vaut bien le riz, mais que le snobisme réserve aux pauvres gens. Ayant horreur du gaspillage, il est tout de même mort pauvre comme il a vécu, car, jusqu’à la fin, il a eu ses listes de protégés.

     

    Une fois pour toutes, il avait choisi de s’identifier au parti des pauvres, des faibles, des humbles, des petits, des laissés-pour-compte, des gagne-petits, en majorité des harijans : sentiment assez naturel chez un missionnaire, mais très souvent érodé par les exigences de la vie de tous les jours. Mais lui, l’homme au grand cœur, ne courait pas ce risque. Il était le prêtre des harijans, fier d’être connu comme tel. Pour lui, les harijans valaient forcément mieux que les autres. Et bien sûr, ce n’était pas toujours vrai, qu’ils fussent prêtres, religieuses, catéchistes ou laïcs. Autant qu’un autre, leur champion s’en rendait compte, mais malheur à qui se permettait de faire des réserves à leur sujet. Dès qu’on y touchait, il vous accusait d’être « casteux » (corrompu par l’esprit de caste) et d’ignorer le terrible handicap dont la société indienne les avait accablés. Meurtri plus que d’autres par leurs handicaps, il se sentait personnellement visé par les critiques, comme si les braves harijans n’avaient pas, eux aussi, droit à leurs défauts ! Ses colères les plus spectaculaires avaient pour objet de les défendre, de les excuser et de les approuver, jusqu’à en être injuste envers les gens de « bonne caste », fussent-ils évêques ou supérieurs de congrégations religieuses. Longtemps nous l’avons fait marcher, mais le jeu devenait dangereux et, à la fin, nous ménagions son cœur.

     

    Sur cette lancée, il prenait en grippe tout ce qui était trop riche, trop beau ou trop intelligent. Il disait : « On me laisse tomber parce que je ne suis pas un intellectuel ». Pour avoir le droit de lui donner des conseils, pour sûr, il ne fallait pas être « un petit malin ». J’aime mieux ne pas me rappeler les douces épithètes dont il gratifiait parfois la France qui avait le tort d’être la patrie de « créoles » parfois pleins de suffisance. Mais malheur à l’Indien qui se permettait de l’imiter. Alors le lieutenant Trémaud prenait la relève du réformateur et tirait sur le nouvel ennemi à bout portant.

     

    Il fut un perfectionniste dans presque tous les domaines. Tout ce qu’il faisait était prévu dans les moindres détails. Il avait les plans de son église de Nangathur en tête, avant de donner le premier coup de pelle. Tout devait être parfait. Les maçons, mécontents, se sont enfuis plusieurs fois. Il avait un penchant suicidaire pour imaginer à l’avance toutes les difficultés d’un travail matériel ou spirituel, même les plus invraisemblables. Il prévoyait les oppositions et les critiques qui surgiraient peut-être. Mieux, il les réfutait à l’avance avec force explications. Il prenait d’ailleurs pour une critique ce qui n’était qu’une question. Il supposait, chez les autres, quelquefois, des machinations qui nous laissaient pantois. C’était très éprouvant pour lui, car, plus que d’autres, sans doute, il avait besoin d’être compris, et approuvé. Au fond, pour chaque travail, il lui fallait une double réserve d’énergie. Mais ce qui est formidable, il ne calait jamais devant son devoir.

     

    Il fut un pasteur modèle. Cette phrase résume toute sa vie. Il a tout sacrifié à son troupeau pour lequel chacun de ses actes devait être rentable. Je ne pense pas qu’il ait jamais lu un vrai roman « sans thème ». Il lisait lentement des ouvrages sérieux, concernant la théologie, la spiritualité et la vie pratique. Il avait lu tous les livres de Daniel Rops concernant l’Histoire Sainte et l’Histoire de l’Église. L’un de ces volumes se trouvait sur sa table, le jour de sa mort.

     

    Pasteur en zone rurale pendant dix-sept ans, c’est en faisant du vélo qu’il a écrit une véritable épopée pastorale, dans la poussière et la boue des chemins, sur des milliers de kilomètres, en visitant ses villages, un par un, nuit après nuit.

     

    Le jour de son enterrement, je faisais remarquer combien le petit jardin de Kurusukuppam était mieux entretenu qu’autrefois. Le Vice-Consul français, un hindou, ami des missionnaires, de rétorquer : « Le P. Trémaud, c’est des gens qu’il s’occupait, et non pas du jardin ». Eh ! oui, il s’attachait à eux ; très vite, il pouvait dire leur nom. Vingt ans après, il parlait de Natchathiram, de Arokiamarie, de Sanjon, à ses successeurs qui ne savaient même pas qu’ils existaient. Les brebis aussi connaissaient vite leur pasteur : le vieux lion devenait un agneau au confessionnal, un ange auprès des malades, et ressentait jusque dans son corps, aussi fort qu’eux, les humiliations des faibles. Ses brebis ne doutèrent jamais qu’il cachait un cœur qui les aimait et elles lui pardonnèrent toujours.

     

    Un confrère affirme : « Il a été le premier catéchiste du diocèse ». Oui, catéchiser était sa passion, et il n’excluait personne. On a de lui des cahiers de notes, de conférences pour les religieuses, dans un tamoul appliqué : toujours des choses simples, mais essentielles. Son « sinna kuripidam » (petit cathéchisme) avait été annoté, médité. Il avait aussi préparé un livret de préparation à la confession. La messe qu’il considérait comme l’acte essentiel de son sacerdoce, et qu’il put célébrer jusqu’à la veille de sa mort comme il l’avait désiré, était expliquée et réexpliquée à tous. « Quand il était au pupitre, m’a dit un jeune qui est maintenant aux États-Unis, c’était un véritable acteur en scène ». J’ai fait allusion à son perfectionnisme. Eh bien, et c’est la seule exception, cela ne l’a pas gêné dans le ministère de la parole. Il suffisait qu’il sente que le message pouvait passer. Un dimanche, en plein Océan Indien, après une partie de cache-cache avec l’aumônier italien qui m’avait déjà mobilisé deux fois dans la semaine, j’arrive dans le grand salon et, que vois-je ? Mon Philippe gesticulait, en parlant en anglais, devant près de 200 Italo-Australiens. Jusqu’à la fin, tous les jours, il a tenu à dire quelques mots aux handicapés, quitte à s’asseoir pour le faire.

     

     

    Sa catéchèse était simple, terre à terre, mais solide, bien préparée et sérieuse. Il a passé toute une partie de sa vie à catéchiser. Rien qu’à Kurusukuppam, bon an mal an, il ajoutait une dizaine de brebis à son troupeau. Cela peut paraître modeste, mais c’est un record dans l’Inde laïque, où les hindous ont tout de même plus de droits que les autres, où la conversion, pour un harijan, c’est la perte d’une partie de ses droits et, pour une personne de caste, un acte héroïque. Quand on allait le voir, la moitié du temps on trouvait un catéchumène en face de lui.

     

    Ces lignes m’ont été demandées par les confrères de Pondichéry. « Surtout, ont-ils insisté, ne fais pas un panégyrique. Philippe, le plus courageux de nous tous, peut s’en passer et mérite mieux que cela ». Nous reconnaissons qu’il avait son style à lui, un curieux mélange de repli narcissique sur lui-même et, en même temps, de don total aux autres. Cela n’en a jamais fait un anormal ni un misanthrope. Les confrères indiens aimaient aller chez lui et disaient qu’ils y apprenaient toujours quelque chose. Quant à nous, ses confrères MEP, il pouvait nous envoyer paître les uns après les autres, mais n’avons jamais douté que nous étions ses amis privilégiés. Il ne pouvait se passer de nous. S’il apprenait que nous étions passés à Pondichéry sans le visiter, il en souffrait énormément. D’autorité, il convoquait les supérieurs : « Ils sont faits pour servir, non ! ». Parfois nous arrivions chez lui, pleins d’appréhension devant le soi-disant contentieux à débrouiller, mais notre seule présence suffisait à le pacifier, au point qu’il en oubliait le problème qui souvent n’était même pas évoqué. Nous l’écoutions aussi longtemps que nous le pouvions et l’on se quittait bons amis, parfois avec la surprise d’une chaude accolade ou après l’avoir confessé.

     

    C’est ainsi que nous l’avons admiré et aimé et c’est ainsi que nous voulons nous en souvenir. J’ai donc écrit la véridique histoire du jeune Bourguignon au grand cœur qui, à 17 ans, voulait aller en Guyane soulager les misères morales et, à 19 ans, se donna à l’Asie où toute une vie il se battit contre lui-même et pour Dieu. Il repose sur le littoral pondichérien, face au levant, seul Blanc et seul prêtre peut-être depuis le commencement des temps. Seule l’église dans laquelle il s’offrit chaque matin avec le Christ pendant quinze ans le sépare des immenses horizons qui séduisirent sa jeunesse.

     

     

     

     

    • Numéro : 3684
    • Pays : Inde
    • Année : 1946