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Ernest TRÉCUL (1879-1904)

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    * Cette notice est empruntée à la Voix de Notre-Dame de Chartres.

    Ernest-Louis-Anguste Trécul naquit à la Bazoche-Gouët (Chartres, Eure-et-Loir) le 9 janvier 1879. Ses parents, Édouard Trécul et Marie-Virginie Beaslay, étaient fermiers à la Borde-Cormier. L’enfant fut baptisé le surlendemain de sa naissance. C’était un samedi ; le futur clerc de Notre-Dame, sitôt régénéré, fut présenté à l’autel de la sainte Vierge.

    Dans la maison paternelle, l’image du crucifix, l’exemple de parents qui priaient, l’initièrent de bonne heure aux pratiques chrétiennes. Quand il eut quelques années et put, en haussant sa taille, regarder avec ses grands yeux par-dessus les haies, au delà du vallon, c’était l’église qu’il voyait et son svelte clocher ; et cela lui montrait le ciel et lui parlait de Dieu.

    L’enfance d’Ernest Trécul fut celle de tous les fils de fermiers dans cette partie du Perche ; en hiver, ils fréquentent régulièrement les classes ; dans la bonne saison, ils échappent facilement à l’école obligatoire pour vaquer aux travaux de la campagne et garder les troupeaux.

     

    Ernest aimait la lecture. Les voyages lointains, les faits de guerre, l’héroïsme des saints dans les persécutions et les récits des mission­naires, avaient le don de captiver son attention. Ce fut un bonheur pour lui de rencontrer, dans les débuts de sa vie intellectuelle, M. l’abbé Auguste Romet, vicaire de la Bazoche. Celui-ci l’enrôla dans les enfants de chœur et s’appliqua à cultiver les bonnes dispositions qu’il devinait en lui. L’enfant avait bien quelque mérite à venir l’hiver, dès le matin, avant sept heures, de la Borde-Cormier jusqu’à l’église ; il cherchait déjà à dompter la mollesse et à braver la peur, en se levant tôt malgré le froid et la neige, et en traversant, avant le jour, les sen­tiers où les arbres, dans l’obscurité, prennent la figure de fantômes, et où les branches agitées par le vent s’entre-choquent avec des bruits sinistres.

    Sa tenue à l’autel était modeste et recueillie. Il parlait peu et sem­blait penser beaucoup. La timidité retenait sur ses lèvres beaucoup de choses qu’il aurait voulu dire à ceux qui lui faisaient du bien. Le catéchisme allait à son cœur ; on raconte que, dans son sommeil, il en répétait, inconscient, les leçons à son grand frère qui venait plus tardivement partager sa couche.

    Il fit avec ferveur sa première communion le 1er juin 1890, et la renou­vela le 14 juin 1891. Il obtint, peu après, son certificat d’études pri­maires. C’était le moment de prendre un parti. Il voulait être prêtre, mais n’osait en faire la déclaration formelle à sa bonne mère, restée veuve et chargée de cinq enfants. Il fallut que curé et vicaire fissent campagne avec lui. Cette résolution imposait des sacrifices de famille, et on se souvenait encore de la révolution de 1793, si cruelle aux prêtres, dans ce domaine de la Borde-Cormier, où avaient longtemps vécu les bénéficiaires et les victimes de la tempête.

    Le consentement fut donné avec résignation. M. le curé fit les démarches nécessaires, et Ernest Trécul, après quelques leçons de latin prises chez M. l’abbé Romet, entrait à la maîtrise de la cathé­drale de Chartres, le 23 novembre 1891.

    Il y demeura, à l’ombre du sanctuaire de Marie et sous la direction de maîtres très aimés, pendant quatre ans ; en troisième, il entra au petit séminaire de Saint-Chéron qu’il quitta, en octobre 1898, pour suivre, au grand séminaire de Chartres, le cours de philosophie.

    Les vacances le ramenaient chaque année dans son pays : aux Petites-Thionnières-sur-le-Gault, où sa famille occupa quelque temps une gouvernerie, et à la Bazoche, où elle revint en 1895.

     

    L’abbé Trécul, avec ses facultés et son application aux devoirs ecclésiastiques, pouvait espérer une belle place dans le clergé de son diocèse. Il avait d’autres aspirations. Sa vocation, indécise d’abord, avait pris de la consistance ; pendant son cours de philosophie, il écrivit à un de ses anciens maîtres qui avait dirigé sa première jeu­nesse : « Je serai moine ou chevalier, à moins que je ne devienne mis­sionnaire. » Missionnaire, c’était l’un et l’autre : la vie de prière avec le moine, la vie de mouvement et de conquête, avec le chevalier.

    Il fit son année de service militaire au 101e de ligne, à Dreux. Le séjour de la caserne, loin d’ébranler ses résolutions, les confirma ; il n’en sortit que pour entrer au séminaire des Missions-Étrangères, d’où il nous vint, après trois ans de retraite et d’étude, chanter sa première grand’messe le jour de la Saint-Jean, en 1903. C’était un mer­credi ; il avait été ordonné prêtre le dimanche précédent.

    Cependant, sa santé robuste s’était profondément altérée, il en dissimulait les défaillances afin de ne pas être arrêté au départ pour les missions. Les médecins consultés donnèrent un avis favorable. Il partit de Marseille, le dimanche 26 juillet 1903. Quand, avec la colline de Notre-Dame de la Garde, la terre de France disparut à ses yeux, il jeta sur le papier ce cri du cœur à l’adresse de la patrie, de l’amitié et de la famille : « Adieu et au revoir ! Au ciel, « rendez-vous pour tous ! »

    À l’escale de Port-Saïd, il put célébrer la sainte messe et remonter son âme. Dans la mer Rouge, la chaleur accablante fait tomber la plume de ses mains. Il se remet à Colombo ; la mer du Bengale avec ses feux et le détroit de Malacca parsemé d’îles délicieuses égaient sa bonne humeur. De Singapore à Saïgon, des orages épouvantables, le tonnerre deux fois tombé sur le bateau, pouvaient effrayer un novice de la navigation sur ces mers dangereuses : « Je « n’ai jamais eu peur, écrit-il à sa mère, car le bon Dieu n’aurait pas voulu laisser engloutir « quinze jeunes missionnaires, qui étaient à bord. »

    Mais cette confiance en Dieu ne remettait pas le corps aussi bien que l’âme. M. Trécul ne put descendre du navire à la relâche de Saï­gon, ni recevoir auprès des Sœurs de Saint-Paul de Chartres les bons soins qu’elles réservaient au clerc de Notre-Dame, au fils de la même Mère.

    Le 27 août, il est à Shang-haï où il séjourne ; delà, le dimanche soir, il écrit à sa mère : « Il « est déjà 5 heures du soir ici, et bientôt 10 heures du matin à la Bazoche, tu vas te rendre à la « messe. Peut-être aux pieds de Notre-Seigneur tu vas penser à l’absent. Merci ! moi, de mon « côté, je vais prier pour toi et la famille. » Il repart le 2 sep­tembre et fait halte à Wei-hai-wei et à Chefoo. Le samedi 5, il débarque à Ing-tse en Mandchourie, où il est reçu à bras ouverts par Mgr Chou­lot, son évêque. Presque aussitôt, sous le nom chinois de Cou, il est envoyé au nord-ouest de Moukden, près de la frontière de Mongolie, au poste de Ta-tsing-chan, village de 300 habitants, tous chrétiens, où il parvient, durement cahoté par des chemins boueux, à la fin de la seconde semaine de septembre.

    Pendant les treize mois de son séjour en cette chrétienté, il vécut en compagnie d’un vieux domestique, son maître de langue. Dans la matinée, il étudie le chinois ; dans l’après-midi, il prend contact avec le peuple et ses usages ; il s’efforce d’amener dans la conversation les mots et les tours de phrase appris le matin ; il prie beaucoup. Entre temps, il administre le baptême et fait les enterrements ; pour le reste du ministère sacerdotal, il s’en remet à un confrère résidant à trois lieues de là.

     

    Durant tout l’hiver, la santé de notre missionnaire fut excellente ; pendant l’été, elle fut mise à l’épreuve. Il recommanda à son curé de n’en pas trop parler à sa mère.

    Mais la guerre russo-japonaise jette le trouble dans le pays. A la faveur du désordre, les anciens boxeurs reconstituent leurs bandes ; les revers passagers des Européens leur donnent de l’audace. Des sotnias de cosaques leur font la chasse et leur inspirent heureusement une grande terreur. En cas d’alerte, les Russes invitent le mission­naire à se réfugier à leur poste le plus voisin.

    Les lettres récentes de M. Ernest Trécul révèlent les inquiétudes que lui cause le voisinage des houng-hou-tsé ; il ne craint pas pour lui-même, mais pour ses chrétiens. La dernière, adressée à sa bonne mère, porte la date du 15 octobre, et est arrivée en même temps que la nouvelle de sa mort.

    Il en était là, assez maître de la langue chinoise pour confesser et même prêcher, tout entier au soin de son petit troupeau, disposé à s’élancer à la conquête d’autres brebis dans le monde infidèle, plein du souvenir de sa mère, de sa famille et de ses amis, quand, le 16 octobre, après son frugal repas de midi, un jeune chrétien de la famille Ouang lui annonce que les brigands sont dans le village et pillent sa maison.

    M. Trécul part ; son domestique veut le retenir : « Il n’y a rien à craindre », répond-il, et il hâte le pas. Dans la cour de la famille Ouang, il aperçoit un brigand qui poursuit un chrétien et le couche en joue. Le Père saisit le canon du fusil et détourne le coup ; le brigand appelle ses compagnons ; l’un d’eux tire à bout portant et la balle frappe au ventre le courageux missionnaire. Il tombe, sans toutefois lâcher prise encore ; six autres brigands déchargent sur lui leurs fusils ; une balle lui brise deux doigts et va se perdre dans la jambe du vieux maître de langue, qui lui sert de domestique et l’a suivi au péril de sa vie ; cinq autres balles lui traversent la poitrine ; il s’affaisse dans les convul­sions de l’agonie : son âme a paru devant Dieu. Les houng-hou-tsé, épouvantés de leur crime, remontent à cheval et s’en vont, sans donner suite à leurs desseins de meurtre et de pillage ; les brebis sont épar­gnées, mais le pasteur a succombé.

    M. Josson, missionnaire, proche voisin de M. Trécul, prévenu aussitôt qu’il fut possible, veilla la dépouille mortelle du martyr de la charité deux nuits et un jour, et lui rendit les devoirs funèbres, le mardi 18 octobre 1904.

    Le corps de notre compatriote restera là-bas, au fond de la Mand­chourie, gardé comme un trésor par ceux auxquels il a sacrifié sa vie à peine commencée ; son âme est auprès du Seigneur, qu’il a aimé jus­qu’à tout quitter, famille et patrie, pour lui recruter de nouveaux fidèles ; nous conserverons son souvenir. Son nom passera à la posté­rité comme un exemple et comme une gloire.

     

     

    • Numéro : 2717
    • Pays : Chine
    • Année : 1903