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Jean-Marie TOURTE (1903-1962)

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    Les premières années

     

    Jean-Marie, Ferdinand TOURTE est né le 17 Juillet 1903 à Verdun dans un foyer profondément chrétien de la paroisse Saint-Victor. Son père, qu’il perdra de bonne heure, en décembre 1914, est horticulteur ; mais il appartient à une famille d’artistes où la musique est en grand honneur : un de ses frères est luthier à Verdun ; un autre, le chanoine, auteur d’œuvres musicales, deviendra maître de chapelle de la cathédrale. C’est à cette ambiance familiale que Jean-Marie doit probablement cette sensibilité, aux résonances insoupçonnées, qui le fera s’épanouir largement dès qu’il rencontrera le moindre écho de sympathie, mais aussi se refermer sur lui-même en silence à la moindre discordance ; c’est elle aussi qui affinera son goût artistique pour la grande musique classique et pour les pièces de théâtre.

     

    En 1915, il est admis au collège Brivinier de Verdun, tenu par les Frères des Ecoles Chrétiennes. De là il passe, en 1917, à l’école Saint-Louis de Bar-le-Duc, collège diocésain qui possède une section spéciale de petits séminaristes. Durant ces années d’études secondaires, il se montre consciencieux dans son travail et fait preuve d’une vive intelligence. Mais il est également ardent aux jeux et ne dédaigne pas un petit chahut occasionnel. C’est un excellent camarade et ses condisciples le surnomment, pour ses qualités, la « gazelle ». Sa piété est profonde mais sans ostentation.

     

     

    Le grand séminaire

     

    En 1922, Jean-Marie termine ses études secondaires. Sans hésiter, il va poursuivre la voie qui conduit au sacerdoce. Son oncle prêtre, professeur de philosophie au grand séminaire, l’attend impatiemment à Benoîtevaux, centre marial du diocèse, où, par suite de la guerre, se sont repliés les séminaristes. Jean-Marie, pour lui faire plaisir, accepte d’aller le rejoindre ; mais il y a déjà longtemps qu’il rêve de se consacrer à la conversion des Chinois. Aussi, dès l’année suivante, malgré l’ardent désir de son oncle de le garder pour le diocèse, manifeste-t-il son intention de solliciter son admission dans la Société des Missions Etrangères de Paris et, son service militaire terminé, c’est au séminaire de Bièvres qu’il arrive, le 14 septembre 1945, pour faire sa première année de théologie.

     

    À cette époque, les aspirants missionnaires n’ont droit, chaque année, qu’à un mois de congé en famille. Le reste des vacances se passe à la maison de campagne de Meudon. Il est donc nécessaire d’organiser les loisirs, surtout le dimanche quand les bois des environs sont pleins de visiteurs qui n’ont pas besoin d’être dérangés par des jeunes gens en soutane. Et c’est ici que se donnent libre cours l’imagination et l’ingéniosité de l’abbé Jean-Marie qui, une fois un projet en tête, ne craint pas l’effort pour assurer sa réussite. Son tempérament d’artiste et ses talents d’ouvrier qualifié font de lui un excellent metteur en scène et un merveilleux acteur. Chaque dimanche, il y a une séance récréative et les aspirants de ce temps-là se souviennent encore des pièces de théâtre qu’ils ont jouées ou vu jouer, en particulier la « Fille de Roland », la « Damnation de Faust ». Les autres jours, c’est la reliure qui accapare les temps libres du « grand-maître » et de ses « compagnons » : il y a là encore tout un art qui répond à son goût du travail manuel bien fait, sans aucune bavure.

     

    Ces « distractions » de vacances, qui mettent en évidence les qualités d’organisateur de Jean-Marie, ne l’empêchent pas de poursuivre consciencieusement ses études de théologie et d’enraciner profondément en son âme les vertus qui feront de lui un prêtre pieux et un confrère toujours attentif aux besoins des autres. En 1928, il reçoit le sous-diaconat et le diaconat ; le 29 juin 1929, il est ordonné prêtre et, le soir de son ordination, il est affecté à la Mission de la Cochinchine Orientale dont le siège est Quinhon.

     

     

    Le missionnaire

     

    Le P. TOURTE s’embarque à Marseille le 15 septembre 1929. Dès son arrivée à destination, il est envoyé à Lac Diên, dans le district de Go Thi, où le vieux P. Solvignon doit l’initier à l’étude de la langue vietnamienne. Deux ans plus tard, il est nommé au petit séminaire de Lang Sông comme professeur et économe. En 1934, il remplace le supérieur, le P. DAVID, qui va prendre son congé en France. L’année suivante, on lui confie la classe de troisième, qui prépare au brevet élémentaire ; son esprit clair fait de lui un excellent professeur. Mais la vie active l’attire davantage ; et dès qu’il petit être remplacé par le jeune P. Marc LEFEBVRE, en 1936, il est nommé curé de Lê Son, près de Tourane, dans le nord de la mission. En 1937 et en 1938, il assure, à Nha Trang, l’intérim du P. VALLET parti en congé. En juin 1939, ses confrères le voient avec regret regagner la France où il a été rappelé pour le service des Etablissements Communs. Mais à peine a-t-il le temps de s’installer au petit séminaire de Beaupréau qu’il est rappelé sous les drapeaux, en principe pour la durée de la guerre, mais en fait pour un mois, car le décret Mandel le renvoie en Indochine où sa présence est jugée plus utile qu’en France. Démobilisé, il est nommé curé de Cây Vong, dans la province de Nha-Trang. Il n’y reste pas très longtemps car, dès février 1940, on lui confie le district de Nam Binh, en remplacement du P. GAUTHIER qui, à peine démobilisé, est rappelé à la caserne, à la suite d’intrigues incompréhensibles dont sont victimes les jeunes missionnaires.

     

    Le souvenir vivace que laissera le P. TOURTE dans sa mission est celui d’un habile bâtisseur. Dès qu’il se trouve dans un poste, son premier soin est d’en assurer la bonne organisation matérielle, et pour cela il trouve toujours des solutions ingénieuses à la réalisation desquelles il travaille avec une courageuse persévérance. Après le terrible typhon de 1931, c’est lui qui répare la chapelle du petit séminaire. Il dirige la construction de l’église de Lac Diên, son premier poste, et passe ses vacances de 1936 à en bâtir le clocher. Alors qu’il est curé de Nha-Trang, il construit la jolie petite église de Phu Sa, qui sera son chef-d’œuvre. On doit encore lui attribuer la construction et l’aménagement de l’imprimerie de la Mission, qui vient d’être transférée de Lang Sông à Qui Nhon. Nha Trang et Nam Binh lui sont redevables d’une école et d’une maison pour les Sœurs. Partout il laisse des traces durables de son passage. Mais ses confrères garderont encore le souvenir de son âme poétique et de ses talents de mélomane qui font de lui le « chanteur de charme » attitré de leurs réunions de famille.

     

     

    L’aumônier militaire

     

    Depuis l’armistice de 1940, l’Indochine française est pratiquement séparée de la métropole. Si elle vit à l’écart de la seconde guerre mondiale et de l’occupation allemande, elle n’est cependant pas à l’abri de tout trouble ; il y a des opérations sporadiques contre le Siam ou les troupes japonaises. Et des demandes sont adressées au Gouvernement et au Saint-Siège pour que des aumôniers soient donnés aux militaires de la colonie. Or, jusqu’ici, l’Indochine française n’a qu’un aumônier, celui des Forces Navales d’Extrême-Orient ; il n’y en a point auprès des garnisons. L’autorité militaire demande alors à Mgr DRAPIER, Délégué Apostolique, de bien vouloir lui désigner quelqu’un qui, en accord avec elle, pourrait se charger de cette organisation. Le P. TOURTE est désigné et, le 24 février 1942, nommé officiellement « aumônier militaire de la Colonie », avec le grade de capitaine.

     

    Son premier travail est de créer des aumôneries catholiques locales et d’étudier les conditions les plus favorables pour que le réconfort de la pratique religieuse puisse être apporté aux troupes en campagne. Après un an de tâtonnements, il peut donner des consignes fermes aux missionnaires et aux religieux qu’il a choisis. Après avoir constaté l’indifférence des soldats pour leurs devoirs religieux et l’atmosphère délétère dans laquelle ils vivent, il demande aux aumôniers de ne pas attendre que les militaires viennent les voir, mais de se mêler franchement à eux, de les écouter patiemment et de les attirer dans des cercles ou des foyers très accueillants qui puissent apporter de saines distractions aux soldats désœuvrés qui ne réussissent guère à s’intégrer à la population civile française Les militaires indochinois eux-mêmes sont l’objet de ses préoccupations.

     

    En 1943, il lance, à Hanoï, une revue mensuelle, « Présent », qui doit être un moyen de liaison entre les garnisons et permettre d’atteindre les soldats qui ne viennent pas aux cercles. Cette revue est très vivante et la partie humoristique et anecdotique est due en grande partie à sa plume ; il s’y révèle un conteur plein de talent. Malheureusement autour de lui, lorsqu’il ne se heurte pas à de l’incompréhen­sion, il ne rencontre guère de collaboration.

     

    Parmi ses autres réussites, il faut mentionner la création, à Hanoï, d’une belle chorale militaire.

     

    Suivant les recommandations qu’il a faites à ses aumôniers, il se montre très accueillant pour les soldats, toujours disponible pour aller les voir, même dans les petits postes isolés. Il reste très simple avec les confrères, toujours prêt à profiter de sa situation pour leur rendre service chaque fois qu’ils sont en difficulté, ce qui n’est pas rare en cette période de restrictions, alors que la plupart des voies de communication sont coupées et que les moyens de transport font défaut.

     

    Aussitôt après l’affaire du 9 mars 1945, qui fait prisonnière l’armée française d’Indochine, il se présente aux autorités japonaises d’occupation pour obtenir l’autorisation de continuer ses fonctions auprès des soldats, dût-il pour cela partager leur sort de prisonniers. Toutes ses démarches restent sans résultat jusqu’en août 1945, même après l’intervention du général catholique Osaka. Après la cessation des hostilités, il obtient de partager la vie des militaires, à la citadelle de Hanoï, en compagnie du P. LEBRUN, trappiste du Japon, qui est choisi comme interprète. C’est là que le trouve le commandement militaire de l’Indochine du Nord qui le maintient dans ses fonctions jusqu’au 2 janvier 1946, date à laquelle il est nommé aumônier de l’hôpital Grall, à Saigon.

     

    La guerre étant terminée, le P. TOURTE songe à rentrer en France où une lettre du P. ROBERT l’a rappelé pour la rentrée d’octobre 1946 à Beaupréau. Mais il faudra l’intervention du Supérieur général pour le faire démobiliser et ce n’est que le 28 avril 1947 qu’il est rayé des contrôles de l’armée.

     

     

    Beaupréau

     

    Démobilisé en cours d’année scolaire, le P. TOURTE, en attendant la rentrée, s’occupe de recrutement autour de Ménil-Flin. Il circule beaucoup et fait preuve d’une grande activité. C’est à cette époque, je crois, qu’un curé de paroisse l’invite à prêcher un triduum. Le Père prépare soigneusement quinze sermons sur l’Eucharistie ; mais, quand il arrive au presbytère, le curé l’avertit que c’est sur saint Antoine-de-Padoue qu’il aura à prêcher. Quelques minutes d’effarement et le Père se met au travail pour quinze nouveaux sermons, que ses auditeurs apprécieront beaucoup.

     

    À la rentrée des classes, en octobre 1947, il est à Beaupréau, où on lui confie la troisième et l’économat. Il se donne de tout cœur à sa classe ; français et latin sont deux matières qu’il possède admirablement et qu’il aime à enseigner. Le grec a été quelque peu oublié ; mais il s’y remet avec beaucoup d’ardeur.

     

    Le 14 juin 1949, il est nommé supérieur du petit séminaire, en remplacement du P. DAVIAS qui a obtenu de retourner en Malaisie, au collège général de Penang. Quand il prend en main la direction de l’établissement, il n’y a que 46 élèves pour cinq classes, alors qu’au moment de l’ouverture officielle de la maison, le nombre des postulants était de 63 pour trois classes. Son principal objectif sera de maintenir le taux excellent de persévérance des vocations, plus de 50 %, et surtout de recruter un plus grand nombre d’élèves. Dans ce but, il organise des camps de vacances auxquels il invite, avec les postulants, leurs camarades, pour essayer de susciter de nouveaux appels à l’apostolat. Un bulletin de vacances, attrayant et bien rédigé, des visites aux postulants dans leur famille maintiennent les séminaristes dans l’esprit de leur vocation. Il veille sans cesse à se tenir au courant des nouvelles méthodes d’éducation : mais le petit nombre des élèves, et peut-être aussi le trop fréquent changement des professeurs ne lui permettent pas de réaliser tous les projets qu’il a conçus dans ce domaine. Pour conserver la flamme au cœur des jeunes, il essaie d’adapter méditations et lectures spirituelles à leur mentalité moderne et l’on peut dire que l’animation spirituelle qu’il s’est efforcé de favoriser au maximum a été une réussite. Les dernières années, il envoie les aînés faire une retraite de fin d’études à la Trappe de Bellefontaine.

     

    Voulant rendre aussi agréable que possible la vie de sa communauté, il s’occupe beaucoup de l’aménagement matériel ; le petit séminaire lui doit un préau, deux cours de récréation, un portique qu’il monte lui-même, des allées bordées d’arbres qu’il plante avec l’aide de l’économe. Toutes les classes sont dotées de matériel neuf. Ses talents d’artiste trouvent à se manifester dans la préparation des fêtes liturgiques et des séances récréatives ; de ses propres mains, il fabrique toute la scène du théâtre. Comme toujours et partout, il fait preuve de beaucoup de goût et d’activité dans le travail d’organisation matérielle du séminaire, qui finira par l’accaparer peut-être un peu trop. Et malgré tous ses efforts, l’effectif de Beaupréau reste très faible, descendu en 1953-1954 à 38 élèves pour six classes, il remonte à 55 au moment de son départ en 1960 ; mais, fait plus grave, le taux de persévérance a suivi la courbe générale des séminaires de France et il est devenu, certaines années, très faible.

     

    Certains seraient tentés de reprocher au P. TOURTE de ne s’être pas assez fait aider. Mais il aime toujours le travail solitaire, et, d’autre part, il a toujours peur de gêner les autres. Lorsqu’il sollicite une aide, il reste trop imprécis dans ses consignes ; car, s’il voit exactement ce qu’il faut faire, il ne sait pas toujours l’expliciter clairement à son interlocuteur, persuadé que ce dernier voit la chose aussi nettement que lui.

     

    Dans ses relations avec ses collaborateurs, il reste d’une extrême sensibilité. Les contrariétés qu’il lui arrive de rencontrer lui font mal et il en souffre en silence. Mais la moindre délicatesse à son égard ne passe pas inaperçue et suffit à lui rendre le calme.

     

     

    Les dernières années

     

    Dès la rentrée de septembre 1959, le P. TOURTE, qui a le cœur très fatigué, demande à Mgr LEMAIRE d’être déchargé de ses fonctions. En mai 1960, sa démission est acceptée et, après les vacances, il arrive à la rue du Bac. Comme son état de santé ne lui permet pas d’accepter de poste à l’extérieur, on lui demande de veiller, dans la mesure de ses forces, à l’entretien du matériel de la maison et on lui confie la formation spirituelle de deux aspirants frères. Attendre de lui qu’il se ménage dans l’exercice de ses nouvelles fonctions, c’est mal le connaître. On le rencontre partout dans la maison, inspectant les moindres chambres pour voir si tout est en ordre ; le matériel trop vieux ne tarde pas à être remis à neuf ou remplacé. Demandez-lui d’aménager quelque perfectionnement dans votre chambre ; il le fait toujours très soigneusement et avec le sourire. Ce travail lui plaît, mais, pour l’accomplir, il doit, à chaque instant, grimper les escaliers et c’est alors qu’on se rend compte de sa présence, en le voyant essoufflé sur un palier en train de reprendre haleine. Il est rarement dans sa chambre ; et, lorsqu’il y est, c’est pour s’occuper des affaires de la Mission de Kontum, travail d’administration qu’il accomplit avec beaucoup de dévouement, car il se sent alors en contact avec les missionnaires actifs, dont il connaît toutes les détresses et qu’il s’efforce d’aider de son mieux. Très ouvert aux besoins des autres, il s’attache surtout à ceux qui souffrent, qui sont handicapés ; il suffit de voir ses attentions pour le P. CUENOT, surtout pendant la messe, pour juger de sa charité à toute épreuve.

     

    Au début de 1962, il se sent de plus en plus oppressé par une sorte d’angine de poitrine. Il n’en parle guère cependant et extérieurement rien ne laisse prévoir sa mort prochaine. Dans l’après-midi du dimanche 6 mai, il se rend, d’un pas alerte, à l’église de la porte de Saint-Cloud où il a accepté de prêcher une retraite de première communion ; mais, au retour, il se trouve soudain très fatigué, obligé de s’arrêter tous les vingt mètres ; cela ne l’inquiète cependant pas outre mesure ; il y est habitué. Le lendemain, il apprend la mort de sa tante, chez qui il passe ordinairement ses vacances. Il part aussitôt et passe le mardi chez sa sœur, sans la moindre crise. Mais le mercredi, le même malaise le reprend à Bar-le-Duc, au moment du transfert de la dépouille mortelle de sa tante à Beauzée-sur-Aire, où elle doit être enterrée le lendemain. Cependant, au repas du soir, chez des amis, il ne semble plus s’en ressentir, et c’est avec les enfants qu’il s’entretient familièrement avant d’aller se coucher. Mais la porte de sa chambre est à peine refermée qu’il tombe comme une masse sur le parquet. On se précipite, c’est trop tard ; le médecin, mandé d’urgence, ne peut que constater le décès.

     

    Le P. ALAZARD et une dizaine de confrères assistent à la messe des funérailles, ainsi que plusieurs prêtres de la Meuse, entourant Mgr DRAPIER, ancien Délégué Apostolique en Indochine, et Mgr PINAULT, Vicaire général de Verdun. Un service solennel est célébré dans la chapelle de la rue du Bac, le jeudi 17 mai.

     

    Le P. TOURTE repose maintenant près de son oncle dans le caveau que le chanoine TOURTE avait fait aménager pour lui et son neveu à la cathédrale de Verdun. Il laisse aux confrères le souvenir d’un excellent missionnaire qui a toujours su ne pas s’encombrer de lui-même, afin de pouvoir être tout entier à sa tâche et à la disposition des autres.

     

     

    • Numéro : 3394
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1929