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Louis TOURNIER (1887-1938)

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    Marie-Louis Tournier est né à Buc, au diocèse de Besançon, le 1er septembre 1887. Il était le huitième d’une famille de 13 enfants. Ses parents, cultivateurs aisés et chrétiens convaincus, trouvaient leur plaisir à travailler et à se dévouer pour l’éducation de leurs enfants. La mère du jeune Louis s’entendait à gouverner tout  son petit monde, alliant la fermeté à la tendresse, et le moindre manquement était toujours suivi d’une juste correction.

    Déjà dans son jeune âge, Louis manifesta les premiers indices de vocation missionnaire ; il aimait à lire les Annales de la Propagation de la Foi et celles de la Sainte-Enfance ; il prêchait aux enfants de son âge, imitant ainsi le missionnaire évangélisant les petits Chinois. Ses parents heureux de constater ces bonnes dispositions dans le cœur de Louis, le confièrent à un vieil oncle curé pour l’initier aux premiers éléments de la grammaire latine ; mais tout n’était pas rose chez l’oncle curé. Savant, pieux, mais sévère, il ne tolérait pas beaucoup les espiègleries de son petit élève. Un jour l’oncle et le neveu allèrent voir M. et Mme Tournier à Buc. La visite terminée, il fallait penser au départ, mais à ce moment-là Louis fut introuvable ; il était caché sous le lit de ses parents ; l’oncle dut alors retourner seul à la cure. Malgré les réprimandes de ses parents et la menace de faire dix kilomètres à pied pour suivre les cours de l’école primaire, Louis refusa obstinément de retourner chez l’oncle curé.

    À 12 ans, il fut envoyé au petit séminaire de Luxeuil où il donna pleine satisfaction à ses professeurs. Un de ses maîtres, M. Boillon, l’avait en grande estime et voulait qu’il se présentât aux examens du baccalauréat, mais Louis ne voulut rien entendre ; bien que moralement certain du succès, il refusa catégoriquement parce qu’il ne voulait pas, disait-il, être professeur, mais missionnaire. La rhétorique achevée, il fit sa demande d’admission aux Missions-Etrangères de la rue du Bac où il entra en 1906. Après deux années de philosophie à Bièvres, il accomplit son service militaire à Belfort, puis revint à Paris où il continua ses études théologiques. Il y passa pour un aspirant sérieux, la charge de maître des cérémonies qui lui fut confiée, et la fareur d’être ordonné prêtre avant les confrères de son cours, en sont la preuve. Il fut désigné pour la Mission de Coïmbatore en septembre de la même année. Selon la coutume il fit une dernière visite à Buc où il célébra sa première messe ; ce fut un jour de joie inoubliable pour toute la famille, malgré la perspective douloureuse de la séparation. Enfin le jour des adieux arrivé, parents et missionnaire firent leur sacrifice réciproque avec courage et grand esprit de foi.

    M. Tournier arriva à Coïmbatore dans le courant d’octobre 1912. Il resta quelque temps au chef-lieu de la Mission pour commencer l’étude de l’anglais, puis il fut confié à la sollicitude de M. Béchu, alors curé de Coonoor, importante paroisse des Nilgiris, pour se former au ministère paroissial tout en poursuivant l’étude des langues. Sur ces entrefaites, la guerre de 1914 éclata, mais notre jeune missionnaire ne fut pas mobilisé de suite ; il attendit tranquillement l’ordre de s’embarquer ; sa pensée se portait vers la France en danger et vers ses frères qui dès le début des hostilités avaient dû partir pour le front. Enfin l’ordre arriva de se rendre à Pondichéry pour aller en France, notre confrère regretta d’être obligé de quitter sa chère Mission, mais il fut heureux de pouvoir contribuer à la victoire des armées françaises.      Après avoir passé quelque temps au dépôt du 31e régiment d’infanterie à Besançon, il prit la direction du front. D’abord sergent planton à l’état-major de la division, M. Tournier partit ensuite pour les tranchées comme chef mitrailleur. Il y fit tout son devoir. Le 27 mai 1918, les Allemands le firent prisonnier avec tout son régiment et l’emmenèrent en captivité avec ses camarades. Bien que n’ayant pas maltraité, il souffrit de la faim jusqu’à ce qu’enfin son adresse pût être envoyée à sa famille qui réussit à lui faire parvenir quelques colis de vivres.

    Après l’armistice. M. Tournier revint à Buc, fit une bonne retraite au Séminaire de Paris et, en 1919, reprit la route de sa chère Mission. Dès son arrivée à Coïmbatore, Mgr Roy demanda à son missionnaire de prendre la direction de l’orphelinat Saint-Michel pour un temps assez court, car il préférait la vie de la brousse. Son évêque le savait, c’est pourquoi il le nomma d’abord chef du district de Kollapalur, puis il lui confia le poste de Gudalur. Cet immense district est composé en majeure partie de plantations : huit centres environ assez éloignés les uns des autres. M. Tournier se faisait un devoir de visiter fréquemment ses chrétiens. Par un heureux hasard, les anciens sous-officiers de sa division avaient offert à leur compagnon d’armes une bonne et solide motocyclette qui lui rendit de grands services. Par ailleurs, Mgr Roy voulait fonder une nouvelle paroisse à Valparai, région montagneuse et sauvage, mais récemment ouverte à la civilisation. Des planteurs anglais y cultivaient le café et le thé, employant un assez grand nombre de coolies catholiques indiens ; il fallait donc, là un missionnaire ardent et résistant. M. Tournier réalisant toutes ces conditions, fut chargé de ce poste. Il quitta la brousse de Gudalur le cœur serré, content toutefois de se rendre dans un pays où tout était à faire. L’intrépide ouvrier apostolique se mit à la besogne avec courage, mais les forces humaines ont des limites ; il échangea ce poste trop pénible avec celui de chapelain militaire à Wellington. Là il avait une vie moins dure et plus calme, aussi les forces revinrent-elles peu à peu. Cependant depuis de longs mois il souffrait du nez ; les médecins consultés diagnos tiquèrent la formation d’un ulcère et lui conseillèrent un retour en France. Ce ne fut pas sans regrets qu’il quitta de nouveau sa chère Mission pour aller suivre un traitement, d’abord à Paris, puis à l’hôpital de Besançon. Guéri, M. Tournier reprit le chemin de Coïmbatore pour la troisième fois ; arrivé dans sa Mission, il fut nommé Assistant à l’école industrielle et, quelques mois plus tard, il prit la direction de cette même école. A cette époque, le vénéré Mgr Roy, très fatigué et ne se sentant plus capable de remplir sa charge d’évêque de Coïmbatore, offrit sa démission au Saint-Père vers la fin de l’année 1930 ; cette démission étant acceptée, les confrères furent invités à envoyer leur vote au Séminaire de Paris, qui les transmit à la S. C. de la Propagande. C’est avec la plus grande joie que les missionnaires de Coïmbatore reçurent la nouvelle que S. S. Pie XI avait porté son choix sur la personne de M. Tournier.

    Avant l’élection, M. Tournier avait fait part à ses parents de ses appréhension d’être nommé évêque ; son vieux père, dans une lettre admirable de foi, répondit à son fils qu’il devait se soumettre si telle était la volonté de Dieu ; ce bon vieillard mourut avant d’avoir appris l’heureuse nouvelle ; mais le bon Dieu réservait à sa mère l’honneur et la joie de savoir son fils choisi par le Saint-Père et nommé évêque de Coïmbatore. Le jour du sacre de Mgr Tournier, cette sainte femme fit monter sa prière vers Dieu pour Le remercier ; mais dans sa pensée de grande chrétienne, elle n’oubliait pas que l’épiscopat est plus encore une charge qu’un honneur, et pressentait qu’elle ne reverrait plus son fils sur la terre. Le 3 juillet suivant elle mourait à l’âge de 78 ans.

    La veille de son sacre, Mgr Tournier écrivait à sa famille :  « Désormais et jusqu’à la fin de ma vie, je vais me dévouer de tout cœur pour mes confrères. C’est un peu le beau côté de l’épiscopat, se donner et se sacrifier. Eh bien ! ils ont trouvé celui qu’il fallait pour cela. Je peinerai et travaillerai avec eux et surtout je saurai les aimer. Je bénis le bon Dieu qui m’a mis à même de faire du bien à mes missionnaires et je ferai tout mon possible pour cela. » Evêque pendant six ans, il a peiné, il a travaillé et a su se faire aimer de tous. Quelques jours après son sacre, notre jeune évêque commença par parcourir tout son diocèse, visitant tous les postes, même les plus reculés. D’une activité débordante, Mgr Tournier apporta beaucoup de diligence à développer les œuvres du diocèse et plus particulièrement celle des conversions. Il n’hésitait pas lorsque quelques païens demandaient à embrasser la religion catholique, à aller lui-même s’informer de leur sincérité. Et plus tard, quand ils étaient baptisés, il aimait à visiter ces nouveaux chrétiens pour les encourager à rester fidèles à leur foi.

    À la fin de l’année 1936, S. Excellence fit à Rome sa visite « ad limina » et en profita pour aller revoir sa famille et les parents de quelques-uns de ses missionnaires. Son séjour en France ne devait durer que six mois ; mais pour des raisons particulières, il ne put revenir à Coïmbatore qu’au mois d’octobre de l’année suivante. A peine était-il de retour dans sa Mission, qu’il voulut visiter tout son diocèse et surtout les nouveaux baptisés.

    Hélas ! un mois après, ressentant une vive douleur à la gorge, il consulta le médecin anglais de l’hôpital de Coïmbatore. Celui-ci déclara que la gravité du mal exigeait l’hospitalisation de Mgr Tournier à l’hôpital de Madras pour y suivre un traitement au radium. Trois semaines de soins minutieux lui permirent de revenir à Coïmbatore. Se croyait-il complètement guéri ?… En tout cas il disait à ses missionnaires que le mal avait disparu et se remit sans plus tarder à son travail ordinaire. C’est alors qu’il rédigea pour son clergé une lettre pastorale pleine d’excellents conseils sur la méthode à adopter dans l’instruction des catéchumènes et leur admission au baptême.

    Moins d’un an après, la douleur à la gorge reparaît ; toutefois Monseigneur continua ses visites malgré la souffrance de plus en plus pénible. De nouveau le médecin se vit dans la nécessité de l’avoir près de lui à l’hôpital de Madras pour lui donner plus facilement les soins que réclamait son état. Quelques semaines se passèrent et le mal augmentait toujours. Le médecin désolé de ne pouvoir sauver le vénérable malade l’avertit que la guérison était impossible. Mgr Tournier reçut cette pénible communication avec une admirable résignation à la volonté de Dieu. Immédiatement, il se fit conduire à Bangalore pour remettre sa démission d’évêque de Coïmbatore entre les mains du Délégué Apostolique, puis revint dans sa Mission peu de jours avant le nouvel an. Le télégramme annonçant que la démission était acceptée par le Saint-Père ne se fit pas attendre longtemps ; c’est alors que le 8 février 1937, Mgr Tournier, accompagné de MM. Beyls et Chervier, se rendit à Bangalore à l’hôpital Sainte-Marthe où il fut admirablement soigné par les dévouées religieuses du Bon Pasteur. Le 24, le vénéré malade constatant la diminution rapide de ses forces physiques, exprima le désir de recevoir l’Extrême-Onction. Mgr Despatures, évêque de Mysore, la lui administra en présence de nombreux confrères de cette Mission. Mgr Tournier écrivit à ses missionnaires, aux religieux et religieuses de la Mission de Coïmbatore une lettre touchante d’adieux, pleine d’esprit de foi et de soumission à la volonté de Dieu. Après avoir demandé pardon de la peine qu’il aurait pu causer à ses prêtres, il pardonna lui-même de tout cœur les manquements dont ceux-ci, sans le vouloir, auraient pu se rendre coupables envers lui et il ajouta : « Vous comprenez, j’en suis certain, l’étendue du sacrifice que le bon Dieu m’a demandé : quitter à 50 ans la direction d’une Mission si aimée où je n’ai eu que des consolations, où l’avenir était encore plein de promesses ! Ce sacrifice, je n’ai pas hésité à le faire dès que j’ai eu la certitude du corps médical que je n’avais aucun espoir de guérison, et je l’ai offert pour la Mission, pour vous tous ; mais mon cœur reste avec vous ; mes souffrances et mes prières continueront à vous aider dans vos travaux et à demander pour tous les fidèles qui vous sont confiés les grâces et les bénédictions du bon Dieu. Encore une fois, je vous bénis, vous, vos œuvres, toutes les intentions qui vous sont chères et vos fidèles, et j’offre pour notre chère Mission de Coïmbatore les souffrances à venir, mes prières et le grand sacrifice de ma vie. »

    Sur son lit d’hôpital et attendant la mort, Mgr Tournier pensait souvent à son diocèse. « Tout ce qui vient de Coïmbatore m’intéresse, écrivait-il, n’hésitez pas à me dire des banalités, mon esprit et mon cœur sont au milieu de vous. »

    Mgr Prunier, évêque de Salem, eut la délicate attention de permettre à un de ses missionnaires, M. Bulliard, de séjourner à l’hôpital Sainte-Marthe pour tenir compagnie à notre évêque. Ce vaillant confrère resta près du vénéré malade jusqu’à la fin. On devinait facilement quelles atroces souffrances il devait endurer jour et nuit ; la douleur parfois était si forte qu’elle lui arrachait des cris et faisait couler les larmes. Il en fut ainsi jusqu’au 15 mai, chaque jour lui apportant de nouvelles souffrances. Les 16 et 17 il sentit ses forces l’abandonner. Durant la nuit du 17 au 18, une hémorragie s’étant produite, Monseigneur poussa un cri qui fut entendu par la sœur de garde ; M. Bulliard accourut et le trouva baignant dans son sang. Il reçut de nouveau l’absolution avec calme et répondit lui-même aux prières des agonisants.  « Ah ! dit-il doucement, cette mort, comme je l’ai désirée !… et la voici ; je renouvelle mon sacrifice. » Tous les prêtres et les religieuses présents à l’hôpital étaient là ; pour tous il eut un mot aimable de remerciement, et offrit une dernière fois sa vie pour sa Mission, les confrères, les anciens et nouveaux chrétiens et la conversion des païens ; il embrassa M. Bulliard au nom de ses frères et sœurs, puis demandant son anneau et serrant sa croix dans ses mains tremblantes, il donna sa dernière bénédiction. Il entendit encore sonner l’Angelus du matin ; puis il s’éteignit doucement à 6 heures.

    Mgr Tournier ayant souvent manifesté le désir de reposer dans sa cathédrale, son corps fut ramené à Coïmbatore où eut lieu l’inhumation le vendredi 20 mai ; L.L. E.E. le Délégué Apostolique, l’Archevêque de Pondichéry, l’Evêque de Salem et environ 70 prêtres, de nombreux religieux et religieuses, et une foule évaluée à plus de 5.000 personnes assistèrent aux funérailles. La levée du corps fut faite par M. Béchu, Vicaire Capitulaire. Mgr Colas, Archevêque de Pondichéry célébra la messe pontificale et l’absoute fut donnée par S. Exc. le Délégué Apostolique. En attendant la résurrection, notre Evêque repose dans le caveau de la Mission, près de Mgr Dépommier, face à l’autel latéral de la Sainte Vierge, où notre regretté évêque célébrait habituellement la sainte messe.

    Les paroissiens du petit village de Buc ont été fortement impressionnés par la mort de Mgr Tournier ; tous sont venus assiter au service solennel célébré dans leur église pour le repos de son âme et auquel prenaient part, outre la famille, le représentant de Mgr l’Archevêque de Besançon, de nombreux dignitaires ecclésiastiques, en particulier l’abbé Boillon, qui fut jadis à Luxeuil le professeur de Mgr Tournier. À la fin de la messe, M. Pasteur, spécialement délégué par le Supérieur général de la Société, monta en chaire. Après avoir exposé en des termes touchants la vie de Mgr Tournier, il lut l’admirable lettre d’adieu du très regretté défunt à ses missionnaires, lettre qui laissa l’assemblée tout entière sous le coup d’une profonde émotion.

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 3132
    • Pays : Inde
    • Année : 1912