Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

François TOURNIER (1876-1910)

Add this

    C’est au moment où la Mission de Corée sent, plus que jamais, la nécessité d’un grand nombre d’ouvriers apostoliques que la Provi­dence l’éprouve davantage, en lui enlevant, en moins de deux mois, trois missionnaires, un religieux Bénédictin et deux Sœurs de Saint-­Paul de Chartres : soit six membres, sur un personnel qui en comptait soixante-quatre ; et cinq d’entre eux meurent avant d’avoir atteint la quarantième année de leur âge.

    Parmi les missionnaires, le premier rappelé à Dieu est M. Tournier.

    François-Joseph Tournier naquit à Passonfontaine, au diocèse de Besançon, le 27 septembre de l’année 1876, de parents foncièrement chrétiens. Son père était un homme de foi vive, de conscience délicate, joignant une grande douceur à la plus parfaite fermeté. Sa mère aussi pieuse que dévouée et aimante, représentait la femme forte de l’Évangile. Ils étaient cultivateurs, et jouissaient d’une cer­taine aisance.

    François apprit de bonne heure à aimer Dieu et, dès sa plus tendre enfance, il eut une grande dévotion à la sainte Vierge. A part cela, rien ne le distinguait des autres enfants de son âge : il avait ceci de commun avec plusieurs, de préférer parfois le jeu à l’étude, pour laquelle il avait cependant une grande facilité. Il raconta plus tard maintes escapades, dont il gardait un souvenir très précis. Mais le père veillait, et l’enfant, pour qui la crainte fut aussi le commence­ment de la sagesse, ne put donner impunément satisfaction à son pen­chant pour l’école buissonnière.

    Au petit séminaire, il se fit remarquer par une piété solide et son bon esprit ; il gagna vite l’estime et l’affection de ses maîtres. Il semble avoir éprouvé, de très bonne heure, le secret désir d’être prêtre et missionnaire ; ainsi qu’il le déclara un jour, il n’eut jamais rien tant à cœur que de se donner à Dieu et de travailler à la conversion des infidèles. Aussi, personne ne fut étonné, parmi ses parents et amis, lorsque, en 1900, M. l’abbé Tournier quitta Passonfontaine pour se présenter au Séminaire des Missions-Étrangères. Il y entra le 15 sep­tembre.

    Pendant les deux années qu’il passa à la rue du Bac, il fut un aspi­rant pieux, régulier, modeste, tout entier à son devoir. Une santé déjà débilitée lui donnait parfois quelque appréhension d’être jugé trop faible pour les missions ; il disait ses craintes à Notre-Seigneur dans le Saint-Sacrement et Le suppliait de ne pas le rejeter. Ordonné prêtre le 22 juin 1902, il fut, le soir même, au comble de ses vœux, quand il reçut sa destination pour la Corée. Il revit une dernière fois Passonfontaine, fit ses adieux à sa famille, et, le 27 juillet, il quitta Marseille. Le 6 septembre suivant, il foulait avec bonheur le sol de la Corée.

     

    *

    *  *

     

    La traversée avait été bonne. Après quelques jours de repos, le nouveau missionnaire commença, à Séoul même, l’étude de la langue. Il fut bientôt arrêté. D’une grande délicatesse de conscience, qui lui faisait craindre de n’être jamais assez bien préparé à la célébra­tion de la sainte Messe, « il avait toujours peur, écrivait-il, d’avoir des péchés ». Il en vint à éprouver les inquiétudes et les souffrances d’une conscience agitée et sans cesse tourmentée par le scrupule.

    La seule crainte de mal réciter son office lui devint un supplice ; à peine consentait-il à le réciter avec un confrère qui espérait ainsi le soulager en assumant toute la responsabilité. Sous l’effet d’une pareille obsession, il fut, en peu de jours, incapable de travailler. Un missionnaire voisin, à qui la patience, le dévouement, la bonne et franche gaieté donnaient des chances de succès dans les soins à donner à ce genre de maladie, obtint la faveur d’emmener M. Tournier chez lui. Un séjour de plusieurs mois à An Syeng fut, pour le cher malade, une diversion salutaire, un remède efficace.

    Quand, à l’issue de la retraite, en mai 1903, Mgr Mutel voulut lui donner un poste, Sa Grandeur l’envoya, comme intérimaire, au district de Nai Hpyeng, dont le titulaire, M. Grisard, était retenu à Séoul pour raison de santé. M. Tournier fut très heureux de faire ses débuts auprès d’un vétéran de l’apostolat, qui serait son guide et son ami, M. Bret, missionnaire de Gensan.

    Il ne fut pas sitôt arrivé à Nai Hpyeng, qu’il poursuivit l’étude de la langue, plusieurs fois commencée et interrompue.

    De nature très calme, assez froid au premier abord, M. Tournier cachait un cœur aimant ; il entra, peu à peu, en contact avec chacun des chrétiens de Nai Hpyeng et des environs ; il en fut aimé dès la première rencontre, parce que, tout de suite, il leur témoigna une paternelle affection. Aussi, les premiers mois de la vie de district, mois qui sont parfois difficiles pour de plus enthousiastes, dont l’élan s’affaisse devant la réalité, furent tout à fait excellents pour le nouveau curé de Nai Hpyeng.

    Toutefois, ce bonheur ne dura pas. L’estomac fatigué, l’esprit travaillé du mal que l’on sait, M. Tournier fut obligé d’aller se faire soigner à Gensan. Mais, sur l’avis formel du docteur, il dut partir pour le Sanatorium de Hong-Kong, où il pouvait trouver de meilleurs soins et plus de chance de guérison.

    Embarqué dans un état de grande faiblesse, le malade inspira des craintes sérieuses, à l’escale de Fousan ; il dut descendre à Naga­saki. A l’hôpital, les Sœurs du Saint-Enfant Jésus l’entourèrent de soins dévoués. Au bout d’un mois de séjour, il put enfin continuer son voyage. A Hong-Kong, il recouvra une santé suffisante et chassa définitivement ses scrupules.

    La grande épreuve avait pris fin. M. Tournier, qui n’avait depuis longtemps d’autre volonté que la sainte volonté de Dieu, avait montré beaucoup de courage devant ce double mal, dont il souffrit près d’une année. Plein de confiance en Notre-Seigneur, il ne cessa de lui demander la santé, s’Il voulait qu’il travaillât de nouveau au salut des âmes parmi les Coréens.

    Il rentra donc en Corée. A Nai Hpyeng, il retrouva les chrétiens qui fêtèrent son retour, comme des enfants qui retrouvent leur père qu’ils croyaient perdu pour jamais.

     

    *

    *  *

     

    Les années qui suivirent cette première maladie furent bonnes. Tout entier à son devoir, fidèle aux diverses obligations de son état, observant scrupuleusement les prescriptions de son règlement, consa­crant à l’étude de la langue tous les moments dont il pouvait disposer, il mena une vie, obscure peut-être aux yeux des hommes, mais pleine de grandeur et de mérites devant Dieu, parce que vécue pour Lui seul.

    Le district de Nai Hpyeng a peu de chrétientés dans le voisinage de la résidence ; la plus grande partie des chrétiens, disséminés sur une longueur de plus de 200 kilomètres, habitent le versant Est de la chaîne de montagnes du Kang-Ouen-To. Pour les visiter, notre Confrère ne craignait pas sa peine ; deux fois l’année ordinairement, il entreprenait un dur voyage ; il en revenait souvent fatigué, mais il semblait ne point y prêter d’attention, tant il était heureux d’avoir été, pour ces braves gens du Ryong Tong, l’envoyé de Dieu et l’ins­trument de ses grâces.

    Au mois de mai 1909, M. Tournier s’établissait à Gensan, laissant Nai Hpyeng à M. Lucas. Au cours de la dernière administration des sacrements qu’il fit, l’automne suivant, avec le missionnaire qui allait prendre charge de ces chrétientés, il se sentit très souffrant. Quelques jours de repos, à son retour à Gensan, lui rendirent un peu de forces, et, se croyant rétabli, le 27 décembre il se mit en route pour aller passer le nouvel an à Nai Hpyeng. Il dut rebrousser chemin et rentrer chez lui, épuisé. Le docteur, appelé sans retard, constata une fluxion de poitrine. Les remèdes prescrits restant sans effet, un chrétien partit avertir le Confrère voisin, qui accourut aussitôt, le dimanche 2 janvier.

    Se voyant gravement atteint, le cher malade, très calme, envisagea sa mort prochaine. Il fit ses adieux à son évêque, à ses amis, à sa famille. Rien de plus simple et de plus touchant que ces lignes : « Monseigneur, excusez ma brièveté ; je suis couvert d’emplâtres, qui me gênent « pour tenir la plume. Je crois que je n’aurai plus l’honneur de vous écrire !... Alors, adieu ! « Monseigneur. Je ne crains pas la mort. Adieu à tous ces Messieurs, mes chers Confrères. « Veuillez avoir un petit souvenir dans vos prières pour celui qui a été votre très humble « missionnaire. » — « J’ai attrapé une fluxion de poi­trine : comment ? Quand ? je ne le sais, « écrit-il à sa famille. Supposé que ma maladie devienne grave à ce point qu’il n’y ait plus « d’espoir, faudrait-il vous désoler ? Tout au contraire. Il faut toujours se soumettre à la « volonté du bon Dieu ; et puis, c’est le rapprochement : ici, j’étais loin ; je serai à « Passonfontaine, près de vous, puisque le Ciel est là  où est Jésus, et Il est dans toutes les « bonnes paroisses,  dans le Tabernacle... On ne vous enverra cette lettre que si je meurs ; ne « pleurez pas en la recevant ; réjouissez-vous au contraire, j’ai eu un tel désir d’étendre le « royaume du Christ que je puis bien espérer en sa miséricorde et obtenir une petite place dans « son paradis ».

    M. Tournier avait donc une parfaite connaissance de son état ; il n’eut plus, désormais, qu’une préoccupation, celle de se préparer à bien mourir. Le mardi matin, il reçut, avec de vifs sentiments de foi et de piété, le saint Viatique, l’Extrême-Onction et l’indulgence plénière.

    Au milieu de ses souffrances, il montra une grande patience et une entière soumission à la volonté de Dieu, à qui il offrait ses souffrances et sa mort pour la conversion des païens de son district. La dernière nuit, sur sa demande, les chrétiens furent admis à venir prier près de son lit ; à 4 heures du matin, M. Lucas récita avec eux les prières des agonisants et, vers 9 heures, ayant reçu une dernière absolution, M. Tournier rendait son âme à Dieu.

    Notre consolation est de penser que notre regretté Confrère a reçu la récompense promise aux bons ouvriers et que, du haut du ciel, il obtiendra pour nous des grâces de force et pour ses chers Coréens des grâces de conversion.

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 2640
    • Pays : Corée
    • Année : 1902