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Charles TOURNIER (1837-1906)

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    La bonne figure de M. Tournier, qui s’illuminait si facilement d’un sourire, reflétait, sans aucun doute possible, une belle âme. L’impression qu’elle produisait, à première vue, était la même sur tous : c’était un mélange de douceur et de bonté. On n’écrira point sa vie sur des données fournies par lui, car M. Tournier était, par vertu, aussi humble que silencieux.

    Il donnait laconiquement son avis lorsqu’il en était prié, et cet avis était toujours marqué au coin du bon sens pratique. Il suivait attentivement les conversations et semblait y prendre intérêt ; il y allait de son bon sourire, rarement de son bon mot.

    Il fallait donc observer cette nature exceptionnelle qui, sans être ni chagrine ni morose, trouvait ses délices dans le silence prolongé. On pourrait résumer toute sa vie en ces quelques mots : c était un homme de Dieu.

    Levé chaque matin bien avant l’aurore, il faisait pieusement sa méditation. Il s’était réservé comme privilège d’ouvrir les portes de son église le matin, de les fermer le soir et de sonner l’Angelus. Exténué, se soutenant à peine, il se traîna vers sa chère cloche, fondue dans son pays natal, à Morteau, jusqu’au jour où, voulant la sonner, ses mains défaillantes lui refusèrent cet effort. C’était huit jours seulement avant sa mort.

     

    Son ami intime, M. Gernot, qui vécut quarante ans à ses côtés, m’écrit qu’il ne se souvient pas, sauf pendant les quelques mois qui ont précédé sa mort, l’avoir vu assis sinon à table et au confessionnal. Il écrivait debout et lisait également debout, ou en se promenant. La nuit, il lisait son Écriture sainte et récitait matines et laudes, à genoux sur son prie-Dieu. Son vicaire annamite ne se souvient pas de l’avoir vu omettre la célébration de la sainte messe, sauf le jour qui a précédé sa mort. Son âme avait besoin de Dieu, plus encore que son corps n’avait besoin de nourriture.

    Il visitait régulièrement, et plusieurs fois par jour, la grotte de Notre-Dame de Lourdes, qu’il avait bâtie à l’entrée du couvent de ses religieuses. Chaque jour également, il se rendait à son hôpital, afin de réconforter et de maintenir dans leurs bonnes dispositions les malades et les malheureux que sa charité y avait recueillis. Construit par lui, cet hôpital était à sa charge personnelle ; c’était son aumône perpétuelle. De son presbytère à l’hôpital le trajet était assez long ; il ne renonça à ce pèlerinage de charité qu’un mois avant sa mort.

    La sieste, qui dans ce pays passe pour une nécessité, n’a jamais été inscrite dans son règlement particulier. C’est à ce moment, c’est-à-dire aux heures les plus chaudes et les plus pénibles de la journée, qu’il se livrait aux travaux manuels, dans lesquels s’exerçait sa patience et se révélait la tournure industrieuse de son esprit. Il réparait les horloges, les montres, les outils détériorés ou faussés , les objets divers endommagés ou cassés. Il savait les raccommoder artistement parfois, solidement toujours. C’est en travaillant à ces mêmes ouvrages qu’il passait ses récréations. Mais la grande préoccupation de sa vie presque tout entière fut de bâtir, ayant construit de ses mains une église qui ne ferait pas mauvaise figure en France, un couvent avec sa chapelle et toutes ses dépendances, un séminaire, un hôpital, des écoles et un presbytère.

    Lorsqu’on débarquait à Cai-nhum, poste qu’il a occupé près de quarante ans, on devait s’informer de ce qu’il construisait alors, et se rendre sur son chantier afin de le rencontrer. Il descendait de son échafaudage, abordait le visiteur avec un bon sourire, le conduisait au pres­bytère, mettait à sa disposition tout ce qu’il possédait, et demandait la permission de retourner à son ouvrage jusqu’à l’heure du repas.

    Il arriva qu’un jour, pendant qu’il était entre ciel et terre, occupé à construire son clocher, il perdit l’équilibre et tomba de plusieurs mètres de haut. Il aurait pu se tuer. Par une grâce spéciale, il se releva sans contusion grave, à l’endroit même qu’il a choisi pour sa sépulture, peut-être en souvenir de cet accident et de la protection dont il fut l’objet.

     

    Dieu lui a accordé la consolation d’achever tout ce qu’il s’était proposé de bâtir. Il a terminé sa journée et repose à l’ombre de son clocher, au-dessous de cette cloche qui, sonnée par lui, invita si souvent les chrétiens à saluer Marie, et qui, mise en branle par d’autres, a sonné le glas pendant trois jours et trois nuits, pour annoncer son trépas et la douleur de tous.

    On eût en vain cherché un objet de luxe dans tout son mobilier. Tout y était ancien, mais aussi tout y était propre. La disposition de ses meubles, de ses livres, n’a jamais subi de modification. Bien des fois, depuis trente ans, j’ai revu son presbytère si hospitalier ; rien n’y était changé, rien n’y était détérioré, rien ne semblait avoir subi l’injure des ans.

    Lui-même, jusqu’en ces dernières années, paraissait n’avoir été que légèrement frôlé par l’aile du temps. Il avait blanchi et s’était un peu voûté, sans que ses traits eussent pris le masque de la vieillesse. Quant à son intelligence, il l’a conservée lucide et intacte jusqu’au dernier moment. Il s’était si bien préparé à son passage du temps à l’éternité, qu’il a pu voir et suivre toute la route qui mène à la mort.

    Ses relations avec ses chrétiens étaient empreintes de la plus aimable cordialité. Ils pouvaient tout lui raconter sans lasser sa patience ; il écoutait, selon son habitude, beaucoup plus qu’il ne parlait et se rangeait à l’avis exprimé qui paraissait avoir l’assentiment du plus grand nombre, alors même que le sien était différent. Il s’était donné à ses chrétiens corps et âme. Ceux-ci rappellent avec émotion toutes les industries de son zèle, mises en œuvre afin de les porter à l’amour de Dieu, et mentionnent spécialement sa pratique de chaque année de monter en chaire à minuit, dans la nuit du jeudi saint. Là, à genoux, il laissait déborder son âme et parlait, pendant une heure, des souffrances et de l’amour de Jésus pour nous.

    Il se confinait strictement en ses fonctions sacerdotales et son ministère apostolique. Les affaires du village, souvent épineuses, ne le regardant pas, il ne s’en mêlait point. Il voulait bien être maçon pour l’amour de Dieu, il n’essaya jamais d’être un oracle dans la maison commune de son village, et cependant quel sage conseiller il eût été

    Une qualité que nos Annamites prisaient beaucoup chez M. Tour­nier, c’est qu’il ne grondait jamais. Son plus gros mot, quand l’émotion le gagnait, était celui-ci : ky cuc qua ie, qui peut se traduire par cette expression bénigne : « Voilà qui est un peu fort » ; et c’était tout.

    Il supportait la maladie sans se plaindre. « Oui, répliquait-il doucement, je me sens un peu fatigué. » Une grande souffrance n’attirait pas de réponse plus dolente.

     

    En 1903, sa santé s’altéra assez gravement pour faire naître quelques appréhensions. Il n’avait pas encore préparé la fosse où il voulait que son corps fut déposé, il ordonna de la creuser. « Pourquoi songer si tôt à ce triste détail ? lui demanda son vicaire. — Parce que, répondit-il, si ma fosse n’est pas prête à l’avance, on m’enterrera peut-­être ailleurs.., peut-être m’enterrerait-on à l’intérieur de l’église. » Son humilité s’effrayait de cet honneur posthume ; elle s’accommodait mieux du parvis extérieur. Son testament écrit est très explicite : « Je désire, dit-il, être enterré sous le clocher de l’église de Cai-nhum à l’endroit où passent les fidèles pour se rendre aux offices. »

    Sans faire de progrès rapides, le mal ne le quitta plus, mais il déploya toute son énergie pour lui résister, et pour continuer à vaquer à toutes ses occupations ordinaires. Au mois de janvier dernier, il put encore faire le voyage de Saïgon et suivre les exercices de la retraite. Mais hélas ! le mal ne le quitta plus. Il reparut plus violent, au mois de juin. Il faut croire qu’il le secoua rudement, pour que lui, qui ne s’était jamais plaint, s’avouât enfin malade et à bout de forces.

    J’eus la consolation de le voir, huit jours avant sa mort. Je le trouvai bien affaibli et toujours aussi silencieux. Et pourtant, je lisais sur sa figure rayonnante le contentement que lui causait ma visite. Extérieurement, il ne témoigna rien.

    Le dimanche, 1er juillet, il célébra la sainte messe, assisté de son vicaire. Cette messe, la dernière de sa vie, dura une heure. Il fit son action de grâces comme à l’ordinaire, et assista ensuite à la messe paroissiale de 9 heures.

    À midi, M. Gernot ayant, a-t-il dit, le pressentiment que la sainte Vierge allait lui tendre les bras au jour de sa Visitation, vint le voir. Le malade avait-il, lui aussi, le pressentiment de sa fin prochaine ? Quoi qu’il en soit, après avoir fait une dernière confession, il demanda la communion en viatique, et, dans l’après-midi, M. Gernot lui donna l’extrême-onction, entouré des deux vicaires et d’autant de religieuses que sa chambre pouvait en contenir.

    Après avoir reçu les derniers sacrements, il s’assit sur son lit et dit d’une voix très intelligible : « Oh ! mes enfants, efforcez-vous de vivre pieusement. Suivez le sentier que j’ai suivi, moi votre père » ; puis, traçant un grand signe de croix, il leur donna sa bénédiction.

    À partir de ce moment, la douleur ne lui accorda plus aucun répit ; à en juger par ses mouvements continuels, elle paraissait intolérable. Il changeait de place sans cesse, se traînant d’un endroit à un autre. On ne l’entendit pas se plaindre, ses lèvres ne s’entr’ouvraient que pour dire : « O mon Dieu ! » Au point du jour, il dit aux religieuses qui le veillaient d’aller assister à la messe et de prier pour lui. Enfin, vers 2 heures après midi, son vicaire, appelé en toute hâte, aperçut M. Tournier qui se levait pour changer de position. Le prêtre annamite, que cette scène troublait d’autant plus que le vénéré malade était un peu sourd, se demandait ce qu’il pourrait employer le plus efficacement pour lui suggérer quelques pieuses pensées. L’idée lui vint de chanter les litanies de la sainte Vierge. Le malade les chanta avec lui. Les litanies achevées, M. Tournier fit un effort pour se lever et réussit à se tenir debout. Courbé en deux, il voulut entrer dans la chambre qui faisait face à la sienne. Arrivé à la porte, il essaya de lever le pied afin d’en franchir le seuil, il n’y parvint pas. Pris d’un tremblement, il serait tombé à la renverse, si ses deux vicaires ne l’avaient soutenu et aidé à s’asseoir sur son fauteuil. À peine assi, sans autre agonie que ses souffrances précédentes, il pencha la tête et rendit le dernier soupir.

    En ce vénérable missionnnaire, je perds un compatriote et un ami, et tous, nous perdons un modèle ; mais notre mission gagne, j’espère, un intercesseur de plus au ciel.

    Daigne la divine Providence nous envoyer beaucoup de missionnaires qui lui ressemblent !

     

     

     

    • Numéro : 905
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1866