Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Sébastien TORTUYAUX (1854-1891)

Add this

    Nous sommes heureux de pouvoir publier à la louange du cher défunt les notes suivantes rédigées par le P. Frichot, provicaire du Tonkin Méridional :

    « Ce fut comme un coup de foudre pour chacun de nous, quand la désolante nouvelle nous arriva que, le 14 octobre 1891, le P. Tor­tuyaux, parti en barque pour se rendre à Mo-vinh, était tombé à l’eau, vers le soir, et s’était noyé. Au moment où les gens de la barque s’aperçurent de l’accident, la violence du courant profond en cet endroit l’avait déjà emporté bien loin, et ce ne fut qu’après plusieurs heures de sondages pénibles qu’on put enfin ramener son cadavre à bord. Tous les moyens tentés pour le rendre à la vie échouèrent.

    « Le P. Tortuyaux aborda au Tonkin en octobre 1879. Mgr Croc, après l’avoir gardé quelque temps auprès de lui pour l’initier à l’étude de la langue, l’envoya faire ses premières armes à Cua-lo. Peu de temps après, Sa Grandeur lui donna sa destination pour le vaste et lointain district du Bin-chinh, il devait travailler là sous la direction du provicaire. A ce moment, il était à peine remis d’une grave ma­ladie, toutefois il n’hésita pas à obéir joyeusement. Mais quand il arriva à son poste, il se trouva à bout de forces. Grâce à Dieu et à ses chaleureuses exhortations, plusieurs villages qui avaient jadis apostasié rentrèrent au bercail. Celui qui écrit ses lignes a été témoin de son zèle ardent pour confirmer les chrétiens dans la foi et pour travailler à la conversion des païens. Il pouvait à juste titre s’appliquer ces paroles :  Zelus domus tuœ comedit me.

    « En 1885, les troupes françaises abordèrent au Tonkin, pour punir les rebelles. Aux yeux de ces derniers, être chrétien était par là-même s’avouer partisan de la France. Je ne retracerai pas ici le tableau des désastres qui suivirent et que tout le monde connaît. Le P. Tortuyaux eut sa large part de soucis et de périls dans ces moments critiques. Se transformant bien malgré lui, tantôt en guerrier, tantôt en diplomate, il défendit ses chrétiens envers et contre tous. Si à cette époque les chrétientés du Binh-chinh ne furent pas anéanties, on le doit en grande partie à son courage énergique uni à une rare prudence. Il fut un auxiliaire précieux, je dirai volontiers indispen­sable, pour les autorités françaises civiles ou militaires, qui, animées de bonnes intentions, je le veux bien, mais ignorantes des us et cou­tumes du pays, auraient commis sans lui des fautes peut-être irrépa­rables. Il se mit largement et à plusieurs reprises à leur disposition dans leurs pénibles et dangereuses expéditions, leur donnant tous les renseignements désirables et les éclairant dans les cas difficiles. Quelques lignes d’une lettre adressée au P. Tessier par un officier distingué montrent l’estime qu’on faisait de lui.

    « La mort du P. Tortuyaux, écrit cet officier, me navre profondé­ment. J’avais connu ce « Père alors que nous faisions les colonnes du Quang-binh et Ha-tinh. Je me rappelle son « caractère affable et dévoué, son esprit élevé et sa réserve si pleine de modestie. C’est une « grande perte pour la mission, et laissez-moi ajouter... et pour nous.. »

    « Plus d’une fois, le P. Tortuyaux reçut des éloges des autorités militaires. Voici entre autres, ce que lui écrivait un capitaine à la date du 4 mai 1889 :

    « Je vous fais mes compliments pour la façon dont vous avez exprimé les renseignements « que vous avez recueillis. Je vous assure qu’un officier de l’état-major n’aurait pas mieux « fait. Je connais un peu le terrain dont il s’agit. Votre petit topo (sic) me semble parfait. »

    « Le P. Tortuyaux a beaucoup contribué par ses renseignements à la prise de l’ex-roi      Han -nghi dont les nombreux partisans favori­saient la révolte et retardaient la pacification. Reconnaissant ce bien­fait, le roi régnant fit parvenir à notre confrère une médaille d’or nommée Kim-thanh. A cette occasion, le Résident supérieur de Hué écrivait au résident de Dong-hai chargé de remettre cette décoration au destinataire :

    « J’ai l’honneur de vous remettre en un paquet séparé un Kim-thanh (décoration royale), « décerné au R. P. missionnaire Tortuyaux par Sa Majesté Tan-thai. Je vous prie de bien « vouloir, en remettant au Père cet insigne et le brevet qui lui est joint, lui exprimer mes « félicitations les plus vives pour le concours si dévoué et si énergique qu’il n’a cessé de nous « donner pendant toutes les opérations faites au Quang-binh contre les partisans du prince... »

    « Je le dis parce que je le sais et tous mes confrères aussi, si ces distinctions et ces éloges touchèrent un peu son cœur , ce fut unique­ment parce qu’elles le mettaient à même de faire le bien sur une plus grande échelle et avec plus de facilité. Elles lui conciliaient en effet l’estime et la confiance des autorités françaises et indigènes que, grâce à son jugement pratique, il sut presque toujours mettre d’accord au grand profit des chrétiens et de l’influence française.

    « C’est avec bonheur que je transcris ici un extrait d’une lettre du P. Roux qui concerne le P. Tortuyaux et a trait aux événements qui suivirent la crise par laquelle nous avions passé. Les faits cités par le P. Roux sont une nouvelle preuve du bon cœur de M. Tor­tuyaux, de son zèle infatigable et de sa charité aussi inépuisable qu’intelligente et industrieuse.

    « A cette époque (juillet 1887), écrit le P. Roux, le père entreprit de rapatrier les chrétiens « exilés. Les paroisses de Hoa-ninh, Vinh­-phuoc, Con-nam, Troc, Khe-gat, Tam-trang furent « successivement rétablies. Les cures furent refaites, d’une manière provisoire il est vrai, mais « l’essentiel était de pouvoir ramener les chrétiens chez eux, les y établir pour reprendre en « paix la culture des champs, afin d’alléger leur misère et de diminuer aussi les charges de la « mission obligée jusque là de leur venir en aide. On se rappelle comment le Père courait jour « et nuit de chrétienté en chrétienté, de poste en poste, consolant les affligés, secourant les « plus malheureux, et arrangeant les petits différends de chacun. Dieu seul sait les peines et « les fatigues que dut alors endurer le Père déjà affaibli par une cruelle maladie. Il ne se « ménageait pas, et tout en soignant les corps, il n’oubliait pas les âmes. A cette époque, usant « du pri­vilège qui lui était accordé, il donna plus de mille confirmations dans cinq « paroisses. La petite chrétienté de To-ka vit tripler le nombre de ses néophytes. Après bien « des soucis et des tracas occa­sionnés par les païens de cette localité, il put enfin baptiser plus « de 120 nouveaux chrétiens. La cure de Kim-lu était la seule de tout le district qui ne fût pas « rétablie. Pendant qu’il m’envoyait à Lim-son instruire ce village qui récemment avait « demandé à se convertir, il monta lui-même à Kim-lu (août 1888). Malheureusement, les « chrétiens de cette paroisse, très éloignés de la principale résidence des missionnaires, « avaient apostasié en partie. Il eut la joie de les ra­mener tous au bercail. La réconciliation de « ces enfants prodigues étant terminée, son intention était de refaire la cure. Dieu ne lui en « laissa pas le temps. Pris de fortes fièvres, il dut revenir à sa résidence pour de là aller bientôt « demander sa guérison au Sana­torium de Béthanie. Novembre 1888.

    « Il revint de notre sanatorium de Hong-kong parfaitement rétabli. Quelque temps après il « visitait le district et donnait la confirmation à plus de 1,200 personnes disséminées dans « quatre paroisses. »

    Cependant la mort du P. Chalmeton, procureur de la mission, laissait un grand vide, Monseigneur appréciant les aptitudes du P. Tortuyaux pour cette position aussi pénible que délicate,  l’y appela en juillet 1890.

    « J’ai connu assez particulièrement le Père, ajoute M. Roux, et je dois à la vérité de dire « que j’ai toujours trouvé en lui un excellent confrère au cœur d’or, toujours disposé à se « sacrifier pour ses chrétiens qui, du reste, le payaient de retour. Mais il avait  une prédilection « spéciale pour les pauvres et les indigents, comme le prouvent les faits suivants.

    « Après les tristes événements de 1885 qui ensanglantèrent une partie de l’Annam, les « chrétiens du district, chassés de chez eux, s’étaient réfugiés en grand nombre à notre « résidence de Huong­-phuong, centre de la résistance, où l’on avait amassé, autant que faire « se pouvait, des munitions de guerre et de bouche. Plus de dix mille d’entre eux recevaient « journellement de la mission une petite quantité de riz. Le Père Tortuyaux connaissait tous « ces malheureux ;  il aurait pu les nommer tous par leur nom. Ne pouvant leur venir en aide « au gré de ses désirs, qui auraient voulu égaler leurs besoins, il avait l’habitude de les visiter « en particulier et apportait au moins à chacun l’aumône du cœur, c’est-à-dire les consolations « que réclamait leur position. Il usait de plusieurs ruses pour venir en aide aux plus indigents. « Il avait soin de glisser dans sa ceinture quelques ligatures et d’envelopper dans son « mouchoir quelques bols de riz. Il distribuait ces dons aux plus nécessiteux, mais il le faisait « en cachette, pour ne pas susciter des jalousies mal placées, ou éveiller des susceptibilités. « On peut dire que dans le district, il y a bien peu de chrétiens qui n’aient reçu de la part du « Père quelque marque de bonté de ce genre. Aussi en juillet 1890 lorsque M. Tortuyaux fut « rappelé à Xa-doai à titre de procureur, tous les chrétiens du district se concertèrent-ils pour « envoyer une députation à Monseigneur, priant Sa Grandeur de vouloir bien leur laisser le « Père. Monseigneur ne put accéder à leur désir. Le Père dut partir ; et, comme autrefois saint « Paul, ce fut au milieu des pleurs et des sanglots qu’il fut con­duit à l’embarcadère. Pendant « une heure, les chrétiens rassemblés sur le bord du fleuve, pleurant et sanglotant suivirent des yeux la barque du cher confrère qui avait été leur père et leur sauveur. »

    « Après deux mois de séjour à la procure, il fut pris de la dysen­terie ; le 2 octobre 1890, il partit une seconde fois pour aller se faire soigner à Hong-kong. Il eut beaucoup de mal à refaire sa santé tant de fois ébranlée, et ce n’est que le 19 août de l’année suivante que nous eûmes la joie de le revoir.

    « À son retour, Monseigneur jugeant que le séjourde la procure n’était pas favorable à la santé du Père Tortuyaux, lui assigna le district de Van-loc dont il prit possession, le 12 septembre 1891. Il était heureux, disait-il, de ce nouveau poste, où sa responsabilité était moins grande et où débarrassé de toute préoccupation politique il n’aurait plus qu’à vaquer au salut des âmes. Il ne tarda pas à se faire aimer et estimer de ses nouveaux chrétiens, qui instruits par la renommée de son zèle et de ses vertus l’avaient reçu avec enthousiasme. C’est le témoignage qu’a rendu de lui un prêtre indigène de l’endroit. Aussi on se figure quel fut leur deuil, quand tout à coup ils apprirent que le cher Père s’était noyé dans la petite rivière qui conduit à Mo-vinh. Après lui avoir rendu tous les honneurs en leur pouvoir et avoir entouré son cercueil de leurs larmes et de leurs prières, ils le conduisirent à Xa­-doai où devaient se faire les funérailles. Le Père Aguesse, son com­pagnon de voyage, les présida. Sans parler des confrères et des prê­tres indigènes, le grand et le petit séminaire ainsi que les religieuses de Xa-doai et de Quinh-chinh y assistèrent. Sa dépouille mortelle repose à côté de celle du regretté Père Pargade enlevé si prématuré. ment à l’affection de ses confrères.

    « Si sa mort a été subite, elle n’a pas été imprévue : j’en ai pour garant sa piété si tendre et sa délicatesse de conscience qui m’étaient bien connues. C’est une consolation dans notre douleur.

    « Le 17 octobre, un service solennel fut célébré pour lui par le Père Roux, à Huong-phuong, résidence principale du vaste district du Binh-chinh qui avait été si longtemps le théâtre de sa charité et de son zèle. L’église était trop petite pour contenir les nombreux fidèles qui affluèrent de tous côtés pour y assister et payer au cher défunt leur tribut de prières et de reconnaissance. Là aussi on s’em­pressa de demander un grand nombre de messes pour le repos de son âme. Le Père Tortuyaux est une preuve de cette vérité qu’avec des talents ordinaires unis à un très bon jugement et à une piété solide, on peut faire un bien incalculable et mériter cet éloge qui comprend tout : Dilectus Deo et hominibus. »

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1414
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1879