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François TOQUEBOEUF (1922-2000)

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    En France

    Huit enfants virent le jour dans la famille Toqueboeuf. François, le sixième, naquit le 30 juillet 1922 à Langéac, département de la Haute-Loire, petite ville du diocèse du Puy-en-Velay. Les parents, un maçon et une bergère, avaient quitté leur petit village de Lozère, après leur mariage en 1910. Ils étaient « montés à Paris » car le réseau des Chemins de Fer P.L.M. embauchait des manoeuvres.

    C’est en 1920 que le cheminot de la région parisienne arriva à Langeac, cité ferroviaire importante, où il accéda à la qualification de Chef de Train jusqu’à sa retraite en 1940. Après quelques déboires de logement, la famille s’installa dans une maison blanche aux volets verts, “la Gaieté”, avec un grand jardin où les enfants étaient heureux de jouer.

    François fut baptisé et confirmé dans l’église paroissiale, collégiale romane du XIème siècle. Il fit sa Première Communion dans la chapelle du Monastère des Dominicaines, où est vénérée et priée la Bienheureuse Mère Agnès de Langeac.

    À cinq ans, François entre à l’école enfantine. Il ne s’ennuie pas et joue de bons tours aux petits copains. Aussi, à la distribution des Prix en fin d’année scolaire, il lui est attribué le “Prix d’esplièglerie”!

    À sept ans, il devient élève à l’école primaire St Joseph, tenue par les Frères des Ecoles Chrétiennes. Quand il en a l’âge, il demande son inscription aux cours de musique. Le voilà attiré par les baguettes et le tambour. Il est très fier de jouer en défilant dans les rangs de l’”Avant-Garde Langeadoise”. À cette époque de sa scolarité, François est heureux de devenir “enfant de choeur” et de se présenter à l’autel revêtu de la soutane rouge et du surplis blanc. Il sert la Messe avec joie, mais il aime particulièrement agiter la sonnette, à temps…et un peu à contretemps, afin de faire rire sous cape les orphelines de Saint François.

    Le jour anniversaire de ses 10 ans, le 30 juillet 1932, François connaît son premier grand chagrin, face à la mort. Son frère Lucien, de 3 ans son aîné, décède d’une grave maladie évolutive des os. Ce douleureux souvenir ne s’est jamais effacé de sa mémoire.

    De 1934 à 1940, François va en pension. Il fait ses études secondaires, d’abord au Petit Séminaire de “La Chartreuse”, près du Puy, et ensuite au Petit Séminaire des Missions Etrangères à Beaupreau, dans le Maine-et-Loire. Pourquoi cette nouvelle orientation? D’abord, le P. Savel, aumônier du Monastère et ancien aspirant M.E.P., lui parlait des Missions d’Asie et il lui lisait la vie de Théophane Vénard. Plus tard François l’a déclaré lui-même : “Quand j’avais 13 ans, mon frère aîné Pierre partait comme missionnaire en Corée. Le bateau quittait le port de Marseille et moi, sur le quai, je lui ai crié ‘J’irai te rejoindre!’”

    Le 9 octobre 1940, il est admis dans la Société des Missions Etrangères, et il partit enfin pour le Grand Séminaire, où il passa deux ans. À son retour, il doit entendre l’”Appel de la Classe 42”, comportant départ pour S.T.O., Service du Travail Obligatoire en Allemagne. François y a échappé! Lors de la visite médicale, il écoute le diagnostic surprise : atteinte inquiétante des ganglions pulmonaires, contractée insidieusement durant la débâcle de juin 1940. Les soins sont ordonnés immédiatement et vont se prolonger deux ans (1943-1944). C’est au pays natal, en famille, que François recouvre la santé. Les heures de repos sont longues et le “patient” découvre la poésie - il en compose un recueil - et les calembours, expression de son coeur simple, joyeux et généreux.

    La vocation est solide, et pour parfaire sa guérison, il accepte d’entrer au Grand Séminaire du Puy pour deux ans (1944-1946). Et c’est avec une grande joie qu’en octobre 1947 il arriva au Grand Séminaire des MEP, rue du Bac, pour sa dernière année de Théologie. Sous-diacre le 28 juin 1947, puis diacre le 20 décembre de la même année, il est ordonné prêtre le 29 juin 1948. Toute la famille était présente et recevait, très émue, la première bénédiction de François…ainsi que sa destination de missionnaire heureux : le Japon, diocèse de Fukuoka.

    C’est le 15 décembre que sonne l’heure du grand départ. François quitte la France à Marseille sur le paquebot “Le Champollion”, après avoir fait ses adieux à son pays natal et à sa famille. Enfin, le 6 février 1949, il pose les pieds sur la terre japonaise qu’il aimait déjà.

     

    Au JAPON

    Arrivé au diocèse de Fukuoka, il fut accueilli au district du Nord-Kyushu par le P. Benoit, qui résidait à l’époque à la paroisse du port de Moji. C’est là qu’il commença à étudier le japonais, en compagnie du P. Emile Mauget et du P. Pierre Aïnciart. Vers 1950, fut bâtie une maison spacieuse à étages à Yahata Hachiôji, qui devint par la suite la “Maison Locale des MEP” pour le Nord-Kyushu. C’est là que le P. Toqueboeuf vint habiter. De là, il prit contact avec la paroisse de Kokura, dont le curé était le P. Drouet. Il y avait là un modeste presbytère, un Jardin d’Enfants et – un peu plus importante – une école de couture, dite “Ste Thérèse”. L’ensemble, construit en bois, donnait l’impression d’un baraquement de planches. Le dimanche, c’était la salle de jeu du Jardin d’Enfants qui faisait fonction d’église paroissiale.

    En 1952, le P. Toqueboeuf fut nommé curé de Kokura à la place du P. Drouet. L’exiguité des lieux – cuisine et chambre à coucher mal éclairées – avec les seaux pour récupérer les eaux de pluies tombant des plafonds -  n’était pas pour déplaire au Père qui avait en forte estime la pauvreté. Curé de la paroisse, il avait en outre, en tant que Directeur, la responsabilité du Jardin d’Enfants et de l’école de couture…, lui qui racontait avec humour qu’il n’avait jamais été capable de coudre, ne serait-ce qu’un bouton!

    Enfourchant allègrement sa bicyclette, le Père déclarait : “Je vais faire la Visite au Saint Sacrement!”, et il se rendait dans des quartiers de chiffonniers ou de personnes logeant dans des baraques bâties au bord de la rivière Murasaki, et vivant de restes ramassés sur le bord des routes. Ou bien, il allait visiter, du côté de Hiagari, des personnes âgées, réfugiées dans des tranchées ou d’anciens abris anti-aériens. Il allait également à Miyano, dans des quartiers de “vieux chrétiens”, venus de Nagasaki, qui avaient quelques vaches et s’adonnaient au dur travail du défrichage des terres, et il leur prodiguait des paroles d’encouragement.

    Les bâtiments étaient vieux et par trop exigus; il devenait urgent de rebâtir le Jardin d’Enfants et l’église. Mais à ce moment là, le Japon était épuisé par la guerre, et les chrétiens, qui étaient pauvres, ne pouvaient assumer une grosse charge financière. Aussi, lorsque le Père prit son congé en France au bout de 10 ans, il alla prêcher et quêter dans les églises de France. Parfois, debout au porche de l’église, vêtu d’un “hakama” et d’un “haori” (sorte de pantalon à jambes amples et veste très ample à manches carrées, vêtements traditionnels au Japon) , un éventail à la main, il invitait les gens à verser une obole pour la construction de son église. C’est en partie grâce à ces quêtes et ces dons que l’église actuelle de Kokura fut construite et bénie en novembre 1958.

    Ces congés au pays (1968-1977-1985-1992) furent l’occasion de nouvelles rencontres, de conférences sur le Japon, d’explications sur sa “naturalisation”. En 1985, le 7 juillet à Montbeton, ce fut la fête à l’occasion des 50 ans de sacerdoce de son frère Pierre, entouré ce jour-là de François et de la petite soeur cadette, Gaby.

    Le P. Toqueboeuf aimait bien les enfants, et ceux-ci, d’ailleurs, le lui rendaient bien. Il eut à coeur de leur donner une éducation et une formation religieuses, les groupant dans des associations diverses, correspondant à leurs âges. Il en fut de même pour les étudiants, les jeunes gens et jeunes filles, les faisant participer à des mouvements d’Action Catholique – JOC ou JOCF - fondés au Kyushu par le P. Murgue – et qui se développèrent pour former plus tard des groupe d’ACO.

    En 1961, le P. Toqueboeuf quitta la paroisse de Kokura pour celle de Kurosaki. C’est pendant son séjour dans cette paroisse que le Père – qui parlait fort bien le japonais et s’exerçait à la calligraphie…au point d’obtenir le diplôme officiel d’enseignant -  se décida à prendre la nationalité japonaise. Il prit le nom de “Tokuyama” – ce qui signifie “Montagne de la Vertu” – et le prénom de “Noboru”, qui veut dire “monter”. Le nom et le prénom semblent avoir été inspirés par sa spiritualité carmélitaine, qu’il essayait de vivre chaque jour. Il ajoutait quelquefois, avec humour et humilité, qu’au lieu de gravir cette Montagne du Carmel, il lui arrivait d’y faire de bonnes glissades.

    Comme à Kokura, à Kurosaki aussi il consacra une bonne partie de son temps et de ses forces aux enfants, essayant de susciter parmi eux des vocations à la vie religieuse ou sacerdotale. Chaque année, en été, il organisait avec son staff de catéchistes des camps de vacances pour les groupes d’enfants-de-choeur et de filles du primaire. Chaque année, il emmenait tout ce monde en autobus au Grand Séminaire de Fukuoka pour la journée des vocations. À l’occasion de Noël, il invitait les familles à venir écouter les “représentations” exécutées par chaque groupe de catéchisme. Après avoir parlé sur le mystère de la Nativité, il exécutait à son tour “son numéro”, en imitant avec la bouche le son de la trompette, tout en frappant sur son tambour, ou en imitant aussi bien le cri de plusieurs animaux.…à la grande joie de tous les enfants. Il insistait aussi auprès des familles pour qu’il y soit créée une ambiance favorable à l’éclosion des vocations. A certains foyers assez défavorisés financièrement, il prodiguait une aide généreuse. Tout cela aboutit à quelques entrées dans des Maisons religieuses ou au Petit Séminaire.

    Il eut aussi le souci des personnes âgées et des malades. Presque chaque jour il allait visiter des familles et des hôpitaux, semant partout, par sa foi et son humour, la joie, l’espérance et la paix.

    Chaque année, il administrait de nombreux baptèmes.  À Noël et à Pâques, l’église était comble. Se conformant aux directives liturgiques de Vatican II, il fit mettre l’autel face au peuple. Afin que les mamans, avec des enfants en bas âge, puissent assister à la Messe avec une certaine tranquilité d’esprit, il fit aménager au fond de l’église une pièce vitrée, que les chrétiens appelèrent la “salle des pleurs”.

    Pour entrer davantage en contact avec la population, il prit l’initiative de participer aux “Associations de quartier”, distribuant volontiers les feuilles d’information dans les familles. Il gagna ainsi la confiance des gens qu’il contactait. D’ailleurs, son regard ne se confinait pas seulement à la paroisse et au quartier, mais était ouvert sur le monde. Ainsi participait-il activement au groupe catholique d’études sociales, lancé par le P. Murgue, et chaque année se rendait-il, avec plusieurs paroissiens de Kurosaki, au séminaire qui avait lieu à Yokohama. On y traitait de problèmes divers : travail, environnement, nuisances, bien-être public, éducation, famille, économie, etc..

    Avec l’essor économique apparurent un peu partout des problèmes nouveaux, de pollution ou d’environnement, qui prenaient chaque jour de plus en plus d’ampleur. Notamment dans des endroits comme Yahata ou Kurosaki, dans la ville du Nord-Kyushu, où la concentration d’usines sidérurgiques et chimiques empestait l’atmosphère, provoquant des maladies comme l’asthme, etc. , et entraînant parfois la fermeture d’écoles.

    En 1972, année où le P. Tokuyama lança aussi au Nord-Kyushu un groupe d’études sociales, - en tant que prêtre aumônier de ce groupe – il se vit amené à participer à des actions diverses. Par ex. pour la protection de l’environnement naturel mis en danger à Okagaki par des tirs de missiles par les jets supersoniques d’une base aérienne, et égalemet pour la protection contre les bruits assourdissants de ces appareils qui décollaient et atterrissaient sans cesse. Autre action : aide morale et financière à des personnes rendues infirmes par l’absortion d’une huile contaminée – dite de Kanemi -  et aide à des personnes ayant contracté des maladies en travaillant dans des mines, ou encore à des victimes de maladies professionnelles dans la ville du Nord-Kyushu ou d’ailleurs. Le Père, tout en participant activement à ces actions, a toujours gardé une attitude pleine de modération.

    Pour répondre à l’esprit de Vatican II, le P. Tokuyama eut à coeur de prendre part au mouvement oecuménique en entrant en relation avec des pasteurs protestants et leurs communautés. Il participait à des actions communes d’aide à des personnes sans logis ou à des quêtes dans les rues, effectuées à la fin de l’année en faveur des plus défavorisés au Japon ou à l’étranger. Il mit aussi l’église de Yahata Tenjin Machi à la disposition de catholiques et protestants voulant se réunir pour des “prières matinales”, suivies d’un frugal petit déjeuner. Ces réunions se poursuivirent pendant 7 ans au couvent des Religieuses de Kurosaki.

    Le P. Toqueboeuf fut également l’aumônier du groupe du Tiers 0rdre du Carmel. Une fois par mois, il y célébrait la Messe, priait avec le groupe et donnait une conférence spirituelle.

    À partir de 1985, et pendant 5 ans, il résida à la Maison Locale Mep du Nord-Kyushu, et profita de ce temps pour aller donner des retraites aux prêtres et aux Religieuses qui faisaient appel à lui.

    En 1991, il devint curé de la paroisse du port de Moji, où il travailla jusqu’en 1994, année où il fut nommé aumônier des Carmélites de Fukuoka, à Imajuku. Mais depuis un certain temps le Père ne se sentait pas bien. Il commençait à avoir de sérieux ennuis de santé et des pertes de mémoire. Cela alla en s’aggravant, et il dût abandonner le Carmel pour rejoindre la Maison commune de Yahata en octobre 1995. Après un certain temps de tergiversation et beaucoup de regrets, il décida de partir du Japon pour retourner en France.

     

    De retour en France

    C’est le 15 avril 1996 que François revint définitivement, accompagné par le P. André Bertrand. La maladie de la dégénérescence du cerveau devait progresser, irréversible. François accepta la décision de ses Supérieurs. Le 19 avril, il est accueilli dans la Maison de retraite et de soins des Mep, à Montbeton (Tarn et garonne), où il retrouve son frère aîné. Sa soeur, Religieuse à Clermont, lui fera des visites toutes les cinq semaines. avec son amour fraternel indéfectible. Au début de ce séjour, François plaisantait et imitait le coq ou le chat, ce qui amusait beaucoup le personnel de la Maison. Il priait, ne se plaignait jamais, était très reconnaissant aux personnes qui s’occupaient de lui, et accueillait ses confrères avec son bon sourire.

    Le 29 juin 1998, François et le P. Pons, confrère du Japon, fêtèrent leurs 50 ans de sacerdoce, chacun dans son fauteuil roulant. Au moment du baiser de paix, François, qui ne parlait plus depuis un certain temps, émit un “merci!” inattendu, mais clairement prononcé. Dans les années 1999 et 2000, il y eut une avancée de la dépendance et de l’amaigrissement. Peu à peu, François entra dans un total silence, le mystère de Dieu.

    Le 16 octobre 2000, à 10h du matin, Mgr Urkia, appelé d’urgence, est auprès de lui pour recevoir son dernier soupir. “Bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton Maître!”

    La Messe des funérailles, qui réunit la Communauté et la famille autour du P. Antoine de Monjour – confrère du Japon, alors en congé en France – fut priante et émouvante. L’accompagnement au cimetière fut recueilli, dans l’Espérance. Le Ciel prenait François pour l’Eternité et dans la Lumière.

    En Dieu, cher François-Noboru, tu restes avec nous.

     

     

     

    • Numéro : 3830
    • Pays : Japon
    • Année : 1948