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Pierre TISSANDIER (1857-1910)

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    M. Tissandier naquit, le 12 juillet 1857, à Lanobre, dans le diocèse de Saint-Flour. Attiré vers Orléans par la renommée de Mgr Dupan­loup, il fit ses études au petit séminaire de cette ville. En 1879, il fut reçu au Séminaire des Missions-Étrangères, rue du Bac.

    En 1880, des circonstances particulières ayant décidé le Conseil du Séminaire à se procurer un établissement hors de France, nous trou­vons M. Tissandier parmi le petit groupe d’aspirants qui, sous la direction de M. Péan, prit le chemin de Bolognano, dans le Tyrol Autrichien. Tout en continuant ses études, en quelques mois, il apprit à parler l’italien couramment. Son séjour fut marqué par un terrible accident : monté un jour sur un arbre pour cueillir des cerises, la branche, sur laquelle il s’appuyait, cassa. Le jeune aspirant tomba si malheureusement qu’on dut l’emporter sur un brancard : « Que c’est lourd, une bête ! » dit tranquillement le blessé. Un moment, sa vie fut en danger. Il se remit pourtant, mais resta infirme.

    Rentré à Paris, il reçut le sous-diaconat le 4 mars 1882 et la prêtrise le 22 septembre de l’année suivante. Sa santé laissant beaucoup à désirer, — conséquence probable de sa chute, — les directeurs lui conseillèrent d’ajourner son départ pour les missions. Mgr Coullié, évêque d’Orléans, le nomma vicaire à Ferrières-en-Gâtinais. M. Tissandier y resta un an, et, à la fin de novembre 1884, il s’embarqua pour Pondichéry, où il arriva le 19 décembre.

     

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    Il fut d’abord envoyé au Collège Saint-Joseph, et, bien que son séjour dans cette Maison n’ait été que de huit ou neuf mois, il acquit une connaissance assez étendue de la langue anglaise. Rappelé au petit séminaire, il fut chargé de la classe de seconde, puis de celle de rhétorique. Ses élèves aiment à rappeler l’entrain qu’il mettait à leur enseigner la littérature française, le latin et même le grec.

    L’étude de cette dernière langue surtout leur semblait fort difficile, et les progrès étaient, au gré du professeur, d’une lenteur désespérante. Un beau jour, M. Tissandier leur annonce que, dorénavant, matin et soir, on fera du grec. Il les initie à ses secrets de mnémotechnie, insiste sans relâche sur les racines des mots, sur le sens que ces racines prennent, en se combinant avec une douzaine de prépositions, rabâche la grammaire, et fait si bien que, au bout de quatre mois, ses élèves traduisaient Sophocle aperto libro et étaient à même de jouer une pièce grecque.

    Lui-même mettait en pratique, pour la langue tamoule, la méthode dont il usait avec ses élèves, et, en peu de temps, il savait assez de mots pour comprendre et lire les livres tamouls. Mais il fallait parler et surtout arriver à prêcher. Monseigneur l’avait chargé d’aller dire la messe, le dimanche, à Tattodousounamboukalavai. Il écrivit un petit sermon et l’étudia avec soin. Après l’évangile, quand il se retourna pour le débiter, il fut pris de peur ; il lui sembla que la mémoire lui faisait complètement défaut. Se rendant compte cepen­dant que la timidité devait y être pour beaucoup, et voulant à tout prix en triompher, il se contenta de dire : « Mes chers frères, dimanche prochain, je prêcherai en tamoul. » S’étant ainsi engagé, il fit honneur à sa parole, et la crainte de parler en public disparut.

    En 1890, M. Tissandier tomba sérieusement malade. La fièvre, puis la dysenterie l’épuisèrent à tel point que le médecin ordonna de le conduire à la montagne. Deux mois passés à Balmadès, avec, sous les yeux, un panorama lui rappelant un peu celui du pays natal, lui suffirent pour se remettre sur pied. Sur ces entrefaites, M. Bernard, vicaire de Chandernagor, étant mort, M. Tissandier alla prendre sa place. Le curé, M. Bottero (depuis évêque de Kumbakonam), le reçut à bras ouverts, c’est-à-dire avec son amabilité ordinaire, et dès le premier jour ils furent, l’un avec l’autre, ce qu’ils n’ont pas cessé d’être, de véritables et intimes amis. L’étude du bengali et de l’hindoustani ne furent qu’un jeu pour M. Tissandier : après quelques mois,il pouvait confesser, faire le catéchisme aux enfants, prêcher, vaquer à tous les devoirs du ministère paroissial. Le temps qu’il passa à Chandernagor fut pour lui l’âge d’or, et il n’en parla jamais que pour le regretter.

    En 1893, M. Bottero fut appelé à Pondichéry, pour y prendre la direction de l’imprimerie, et M. Tissandier resta seul en charge de Chandernagor. Il y fut réellement bon pasteur, tout dévoué aux orphelins, catéchisant, visitant l’hôpital et les malades à domicile, prêchant, chaque dimanche, en anglais, en français et en bengali, profitant de toutes les occasions pour faire connaître notre sainte Religion. Il aimait ses paroissiens et il en était aimé. Il entretenait une amicale et régulière correspondance avec M. Bottero, le plaisantait malicieusement, parfois, sur son malheur d’être condamné aux travaux forcés : « Sera-ce à perpétuité ? écrivait-il, espérons que non ! Il ne croyait pas si bien dire. L’imprévu arrive quelquefois ; ce fut ici le cas.

     

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    En 1895, Mgr Gandy renvoya M. Bottero à Chandernagor, et M. Tissandier fut appelé à prendre charge de l’imprimerie où il devait rester jusqu’à sa mort.

    On peut bien dire que, à son arrivée, l’imprimerie n’existait guère que de nom. Aujourd’hui, elle a cinq presses, avec machine à rayer, machine à perforer, fonderie de caractères, atelier de reliure au com­plet. Les bâtiments ont été plus que doublés. Tout est l’œuvre de M. Tissandier.

    Ses relations avec la ville étaient continuelles ; non pas qu’il quittât jamais la masure qui lui servait de logis, mais il voyait chaque jour des centaines de personnes qui lui apportaient quelque ouvrage à imprimer ou à relier. Il les recevait si bien que tous, Européens, créoles, indigènes, étaient ses amis. Avait-on besoin d’un service ? On s’adressait à M. Tissandier, et son génie, fertile en inventions, le mettait toujours à même de faire plaisir. Il était aussi un homme de bon con­seil : nombreux sont ceux qui, s’étant adressés à lui dans des circons­tances délicates, lui doivent leur retour à une vie meilleure.

    Il aimait ses ouvriers et alliant la bonté à une juste sévérité, il savait montrer, après les reproches, qu’il ne gardait pas rancune. Il s’intéressait à leur bien-être matériel pour atteindre les âmes. Ses ouvriers, de leur côté aimaient beaucoup leur Père ; ils étaient fiers de lui.

    M. Tissandier a passé ainsi les quinze dernières années de sa vie en faisant le bien autour de lui : Pertransiit benefaciendo ! Le bon Dieu lui aura accordé la récompense promise au fidèle serviteur.

    Enfant de l’Auvergne, M. Tissandier était taillé comme un beau chêne. Doué d’une force musculaire étonnante, il ne tremblait pas devant l’obstacle ; celui-ci devait céder. Se soigner, prendre des pré­cautions, ce n’était pas dans son tempérament. Et pourtant, sujet à de fréquentes crises de fièvre rhumatismale, — Dieu sait s’il en a parfois souffert, — mais dur à la souffrance comme au travail, il s’en plaignait  peu, et continuait à accomplir vaillamment sa tâche de tous les jours.

     

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    Le vendredi 9 septembre, éprouvant une crise d’une violence extraordinaire, il se rendit bientôt compte de la gravité du danger. A un confrère qui lui demandait comment il allait : « Comme quelqu’un qui va finir, » répondit-il.

    Le médecin fut appelé à la hâte ; une médication énergique fit tomber la fièvre ; mais le pouls battait 125 pulsations à la minute. « Vos soins sont inutiles, disait le cher malade, je sens que, cette fois, ce n’est pas comme les autres : c’est la fin ! Laissez-moi mourir tranquille. J’avais demandé à la sainte Vierge de mourir le jour de sa fête. Elle ne m’a pas exaucé hier ; elle me prendra bientôt. »

    Il devait vivre encore toute une semaine dans les plus grandes souffrances. Jour et nuit, — car il ne pouvait avoir ni repos ni som­meil, — jour et nuit, on l’entendait prononcer doucement le saint Nom de Jésus : « Jésus, je vous aime ! Jésus, faites-moi mourir ! Cupio dissolvi et esse cum Christo. » Sans cesse ces invocations revenaient sur ses lèvres, édifiant profondément les confrères et les Sœurs qui ne quittèrent pas son chevet, et lui prodiguèrent jusqu’au dernier soupir les soins les plus dévoués. Ces soins, hélas ! pas plus que les prescriptions des deux médecins qui le visitaient deux ou trois fois tous les jours, ne purent enrayer les progrès de la maladie.

    Il reçut, étant encore en pleine connaissance, et avec la foi la plus vive, les derniers sacrements.

    Le jeudi 15, la maladie prit un caractère typhique, irrégulier mais très grave. Malgré le bonnet de glace et les compresses d’eau glacée, la température monta à près de 41º ; l’estomac se gonflait extraordi­nairement, comprimant les poumons. La respiration devint haletante, saccadée, et le délire s’empara du cher malade.

    « Voyant qu’il n’y avait plus d’espoir humain, écrit M. Pinel, nous fîmes notre possible pour l’aider à mourir saintement, profitant des instants de lucidité et lui suggérant de pieuses pensées. Comme je lui disais de penser au bon Dieu : « Je ne pense qu’à Lui, me répondit-il ; « je L’ai servi toute ma vie. »

    « Deux heures avant sa mort, comme je l’exhortais à avoir confiance en l’assurant du secours de nos ferventes prières, il me dit d’une voix affaiblie, mais encore distincte : « Quand on a tant souffert pour le bon Dieu, on ne peut qu’avoir confiance en Lui ! » Ce fut la dernière parole que j’entendis tomber de ses lèvres. Dès lors la vie parut se concen­trer dans son regard qui semblait déjà fixé sur les régions de l’au-delà.

    « Mais le dernier moment approche ; je presse sur ses lèvres le cru­cifix qu’il tenait entre ses mains, pendant que M. Renoux lui donne une dernière absolution. On entend encore un profond soupir, puis un autre plus léger : l’âme du cher M. Tissandier s’envolait vers un monde meilleur. C’était le samedi, 17 septembre 1910, à  7h. du soir.»

    Tout Pondichéry accourut à son enterrement. Ses ouvriers, qui l’avaient tant estimé et tant aimé, lui firent de magnifiques funérailles, dont ils voulurent payer toutes les dépenses, pour manifester leur vénération et leurs regrets.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1613
    • Pays : Inde
    • Année : 1884