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Alphonse THUET (1875-1903)

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    Que de fois, dans nos montagnes, j’ai vu le petit oiseau s’ébattre joyeusement : les échos résonnent de son chant, il sème partout le sourire et la vie ; mais le sombre épervier l’a distingué de son regard perçant, comme un trait il fond sur la frêle victime ; à peine a-t-elle le temps de laisser échapper un cri d’angoisse, déjà l’oiseau de proie de son bec de fer lui a ouvert la poitrine : le charmant petit chantre des bois n’est plus ! – Telle est l’impression que m’a laissée la mort du cher et regretté M. Thuet. Hier encore, il était joyeux et plein de vie, il faisait de nombreux projets d’évangélisation ; et la mort planait dans l’air, elle l’avait déjà marqué de son regard et l’au revoir que je lui disais en le quittant devait être un éternel adieu.

     

    Enfant de la chère Alsace, il naquit dans la famille d’un riche cultivateur. Aîné des garçons, il se trouvait dès lors le préféré de son père. Ses petits doigts pouvaient à peine tenir les rênes, que déjà son papa, tout fier, le faisait monter près de lui dans la voiture et lui en confiait la direction. La campagne lui souriait, et les belles journées passées jadis à faner les foins et à conduire les chars débordants avaient laissé dans son cœur une douce impression qu’il aimait à se rappeler. De plus, il garda de cette éducation première un grand sens de la vie pratique, qui lui rendit les plus grands services durant les quelques années qu’il passa dans la mission du Laos tonkinois.

    Mais ses parents avaient compris qu’il était fait pour des destinées plus hautes que celles de simple cultivateur ; aussi décidèrent-ils de l’envoyer à Strasbourg pour y faire ses humanités. L’enfant fut placé dans un de ces collèges qui rappellent encore les écoles du moyen âge. Logés en ville, les élèves ne sont réunis que pour les cours ; en dehors de ce temps, ils sont libres de toute règle et vivent dans le monde, se formant à la vie pratique en la vivant. Cette méthode, excellente à certains points de vue, peut présenter aussi des inconvénients. L’étudiant est exposé à toutes les tentations et, pour y résister, il doit pouvoir trouver en lui-même les énergies nécessaires. Le jeune Thuet réussit à merveille, et une mère de famille, qui avait un enfant du même âge qu’Alphonse, ne trouva rien de mieux à faire pour conserver son fils bon et vertueux, que de lui donner notre futur missionnaire pour modèle et compagnon. Tous deux, logés dans la même chambre, travaillaient consciencieusement ; tout au plus, pour se distraire un peu, allaient-ils vider une cruche de bière à la brasserie voisine. Les études finies, notre écolier se posa la question de sa vocation. Un moment, il rêva la vie pauvre et mortifiée des Capucins, mais Dieu le voulait autre part. Après une retraite, sur le conseil de son directeur il se dirigea vers les Missions-Étrangères. Ses parents, chrétiens dans l’âme, ne s’y opposèrent pas. Peut-être même n’étaient-ils point fâchés de voir un des leurs quitter pour devenir un fils de la France, patrie toujours aimée.

     

    Au séminaire de Paris, les Directeurs, ayant remarqué sa vertu, lui confièrent la charge de sacristain. Bientôt pour lui sonna l’heure du départ. Il fut d’abord destiné au Su-tchuen, mais les troubles dont la Chine était le théâtre, nous valurent de le posséder au Tonkin.

    Il étudia la langue annamite à Phat-diem. Ayant fait des progrès rapides dans cette étude, et, d’un autre côté, jouissant d’une florissante santé, il fut envoyé au Laos. Mais, hélas ! dans nos forêts, souvent les constitutions les plus robustes sont celles qui résistent le moins. Trois mois après son arrivée à Ban-nghiu, où M. Rey l’avait installé, il fut terrassé par la fièvre des bois. Des vomissements quotidiens, s’ajoutant à une constipation tenace, lui eurent bientôt enlevé ses forces, et il dut reprendre le chemin du delta du Tonkin. Il pensait que le changement d’air et de régime suffirait pour le remettre, aussi fut-il vivement étonné quand Monseigneur se décida à l’envoyer à Hong-kong. « Comment, disait-il, je suis arrivé à peine depuis un an, et il me faut partir pour Hong-kong, moi qui n’ai pu rendre encore que des services bien médiocres à la mission ! » Il lui en coûtait d’abandonner pour longtemps le poste où la Providence l’avait placé, et ce n’est qu’à la suite des exhortations des confrères qu’il finit par se résigner à ce qu’il croyait être « son malheureux sort ».

     

    Dès qu’il fut de retour, il voulut réparer au plus tôt un temps qu’il croyait perdu. Il se remit à l’étude du laotien et bientôt put se faire comprendre des chrétiens. Le zèle le dévorait et les trois à quatre cents fidèles confiés à son ministère ne pouvaient suffire à son activité. Il rêvait des conquêtes plus grandes. Une tribu, située à trois heures environ de son poste, lui tenait surtout à cœur ; il cherchait par tous les moyens à la convertir. Après s’être entendu avec les habitants, il fit l’acquisition et y installa un catéchiste. Déjà cinq familles avaient demandé à étudier, des chrétiens venus d’autres postes s’étaient établis dans les environs, et le missionnaire allait bâtir une maison provisoire pour pouvoir passer quelque temps au milieu d’eux, quand la mort est venue le surprendre. Appelé pour administrer un malade dans cette même tribu, il s’y rendit et en revenant il fut pris de la maladie qui devait l’emporter.

     

    Notre cher confrère avait un caractère aimable et gai : aussi aimable et gaie était sa société. Il était très hospitalier, très charitable pour les confrères. Tout le temps qu’il resta au Laos, il fut mon plus proche voisin et mon fidèle ami, nous nous voyions environ tous les mois. Si la bonne Providence nous avait, dans l’intervalle, envoyé quelque douceur, on la gardait de part et d’autre pour le jour de la rencontre. Pendant un mois, ni lui ni moi n’avions eu l’occasion de parler français : nous nous dédommagions alors et souvent, le premier soir, l’horloge marquait plus de onze heures quand nous nous décidions à aller prendre notre repos. Que de fois, dans ces causeries intimes, M. Thuet me parla de son Alsace bien-aimée et de ceux qu’il avait quittés pour aller aux missions !

    Le regretté défunt avait un caractère énergique ; il ne regrettait jamais sa peine quand il s’agissait de la gloire de Dieu. Il donnait aussi sans compter, mais non sans discernement ; d’un jugement sûr, il était bon sans faiblesse et le temps aurait fait de lui un missionnaire de choix.

    Cher et aimé confrère, il est parti pour le ciel alors que j’étais loin de lui. J’avais appris à le connaître et à l’apprécier ; il m’eût été doux de lui fermer les yeux pour son dernier sommeil. Jésus l’a trouvé mûr pour le ciel et l’a cueilli. Il se souviendra de notre amitié, trop tôt brisée, et m’aidera par ses prières à porter ma croix avec courage. Puisse-t-il préparer là-haut le lieu de notre prochaine réunion !

     

    Voici quelques détails que me fournit M. Bertrand sur les derniers moments de M. Thuet :

    « Le dimanche, 23 novembre, il alla voir un malade, à trois heures de route de Ban-nghiu. Il partit très fatigué et déjà malade lui-même. Le moribond administré, notre confrère éprouva des vomissements en revenant chez lui. Arrivé à ban-nghiu, il se coucha et il se sentit mieux. Le lendemain, il prit un purgatif, nais son estomac ne put le supporter. Alors il s’administra une dose d’émétique qui ne produisit que trop d’effet. Étonné de la fréquence des vomissements et de la faiblesse du malade, je lui donnai du laudanum qui le calma un peu ; mais il restait agité, voulait se lever, se retournait et se découvrait. Dès lors, je dus le veiller. Dans la soirée du mercredi 24, sa respiration me parut pénible ; en dehors de cela, je ne remarquai rien d’anormal. Bientôt néanmoins, une forte sueur se déclara. Voulant lui aider à changer de linge, je fis allumer une lampe et alors je vis son visage pâle, très pâle ; la respiration devenait de plus en plus difficile ! Hélas ! notre cher confrère se mourait. Je lui donne à la hâte l’absolution, l’extrême-onction et l’indulgence plénière in articulo mortis. Il n’était que temps : un quart d’heure après, le bon M. Thuet était mort. »

     

     

    A. BOURLET,

    Missionnaire du Tonkin maritime.

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 2528
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1900