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Henri THOMINE (1896-1945)

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    Nous empruntons à la Semaine Religieuse du diocèse de Coutances, avec le regret de les abréger quelque peu, les pages si pleines d’émouvants souvenirs rédigées par la sœur aînée de notre regretté confrère :

     

    « C’est au matin du 11 mai 1896 que Henri vit le jour, cinquième et avant-dernier enfant de notre nichée. » […]

     

    « Placé à l’externat des Frères des Ecoles chrétiennes, Henri très vite prit au sérieux la discipline scolaire, sur laquelle ma mère, si indulgente pourtant, se montrait inflexible. De l’obéissance intégrale aux devoirs religieux qui lui fut inculquée de bonne heure elle aussi, le père et la mère donnaient l’exemple.

     

    « En 1904, la santé de ma mère ayant été très touchée par la mort de l’aîné de mes frères, à 21 ans, mon père envisagea de prendre sa retraite l’année suivante et d’aller habiter les Pieux, son pays natal ; les aînés suivraient leur voie, les deux plus jeunes resteraient avec leurs parents en attendant de choisir la leur. Henri reconnut tout de suite les Pieux pour sa vraie patrie. » [...]

     

    « Vie intérieure continuellement pénétrée de la sobre beauté des choses, vie familiale plus intime, vie paroissiale resserrée autour du clocher, c’était le climat favorable à l’éclosion d’une vocation élevée, et si bon le terrain pour ce qu il plairait à Dieu d’y faire germer ! Un cœur prompt, une raison déjà solide, une volonté capable d’atteindre et même de dépasser un objectif. Enfant pétulant à ses heures, mais sérieux quand il le fallait, prenant sans peur le parti du bien, Henri avait déjà donné des preuves indiscutables, dangereuses parfois, de son cran et de sa force de caractère.

     

    « Il fit sa première communion en mai 1907. [...] C’est la retraite de confirmation qui devait orienter sa vie. Quand il revint à la maison après l’exercice final, il se trouva que nous étions seuls. Il marchait de long en large, très absorbé, et j’admirais la transformation de l’âme qui se lisait sur le jeune visage. Soudain, comme s’il se répétait à lui-même les paroles qu’il méditait : « Avec le caractère que vous avez, je ne vous vois dans l’avenir que marin ou prêtre » et je crois que c’est vrai ! Qu’en penses-tu ? — « Ce qui est sûr, c’est que tu as toujours été attiré par les choses de la mer, et que la vocation de prêtre tient de celle du marin plus qu’il n’apparaît. A toi de réfléchir ! » Et ce fut le complet silence. En cette âme que Dieu se destinait peut-être, la question ne se posait-elle pas parce qu’elle était déjà résolue ? Secret d’une âme, secret de Dieu ! Le Maître choisirait son heure.

     

    Ce fut un dimanche de septembre, au retour des vêpres. « Henri, dit papa, la rentrée approche, il est temps de savoir ce que tu veux faire. La marine, l’armée, qu’as-tu choisi ? » Il se tenait immobile, très ému, les lèvres tremblantes : la réponse qu’il avait à faire dépassait tellement la question ainsi posée ! Papa s’en aperçut ! « Aurais-tu le désir d’être prêtre ? Alors dis-le ! » — « Oui, je serai missionnaire. » Et alors il s’enfuit avec sa joie. Toute autre parole eut été superflue : il n’en avait qu’une, et n’était-il pas assuré d’un fervent appui ? ainsi que d’un maître d’élite pour éclairer ses débuts, l’abbé Doucet, vicaire aux Pieux, qui en l’espace d’une année fit travailler son élève, de sérieuse formation primaire et remarquablement doué, le programme des trois premières années secondaires. En octobre 1950, Henri Thomine, élève de troisième à l’institut Saint-Paul se classait premier dès la rentrée à la composition en version latine.

     

    « M. l’abbé Lamache qui régentait la troisième, discerna vite en cet adolescent, fruste encore, les qualités maîtresses de l’esprit : la clarté, la force, la persévérance ; il obtint de lui le maximum. Brillante couronne de l’année : le premier prix d’Excellence, et en chaque discipline une nomination qui était presque toujours un premier prix. Il en fut de même sans défaillance jusqu’à la fin de la classe de philosophie. — « Elève très intelligent, un peu timide » avait noté le Supérieur sur l’élogieux livret scolaire du candidat bachelier. Mais la timidité chez lui n’était que la réserve d’une âme délicate et fière ; il fut reçu d’emblée à ses deux bachots, et mentionné. Ses années de pré-séminaire avaient été bien remplies.

     

    À la veille de partir pour les Pieux, il me proposa, en souvenir de nos promenades des jours de sortie, de monter au cimetière de Querqueville, un haut-lieu qui lui plaisait, et nous nous assîmes sur une ancienne pierre tombale, à l’abri de l’église, face au large. Il me parlait de cet avenir qu’évoquait l’horizon marin, avenir tout proche : le 14 septembre, il entrerait aux Missions-Étrangères ! Et voici que, déchirant la paix de l’heure, des balles sifflent, claquent à cadence accélérée. Mais à la mi-juillet 1914, qui aurait tiré présage des exercices de tir au Polygone ? Quelques jours plus tard, c’était la mobilisation générale ; Henri s’engagea. Sa préparation militaire fut rondement menée, vite utilisée. Envoyé à l’Ecole de Fontainebleau, sorti aspirant, bientôt après sous-lieutenant d’artillerie, il suivit sur la ligne de feu les déplacements de son bataillon, agent de liaison le plus souvent; avec une souriante bravoure. Quand il nous écrivait —          « Avant l’attaque, j’avais soigneusement ciré mes bottes » — nous savions le pourquoi d’un tel souci d’élégance [...] Jamais il ne sonnait mot de ses citations multiples ; jamais non plus il ne se plaignait de la durée de la guerre, même prolongée d’une campagne de dix mois en Russie du nord, car il la considérait finalement comme un exercice d’endurance au bénéfice de son apostolat futur. Quand c’est la volonté de Dieu qui règle les temps de la vie, qu’importe la lenteur d’une préparation déjà entrée dans le jeu de l’action ? Mais il aurait regardé comme perdu un seul jour ajouté, l’heure venue, aux quelques semaines de détente qui suivirent sa libération. Ma mère elle-même n’insista point pour le retenir. Très atteinte par la mort de notre Georges, engagé volontaire tombé en juin 1918 avant ses 20 ans, elle ne put retenir une plainte à cette séparation, prévue pourtant et si courageusement acceptée. — « Que le Bon Dieu ne l’a-t-il voulu prêtre chez nous ? J’aurais sans doute été trop heureuse ! Que sa volonté soit faite, mais je ne crois pas qu’Il me demande davantage après m’avoir tant éprouvée... Quand tu partiras de France, Il m’aura rendu au Ciel mes deux enfants qui sont morts. » Henri embrassa maman comme il ne l’avait jamais embrassée, s’inclina sous son signe de croix, et s’en alla où Dieu l’appelait. C’était le 29 septembre 1919.

     

    « Jesu tibi sit gloria, qui apparuisti gentibus ! dut chanter son âme quand il s’agenouilla dans la chapelle de la rue du Bac, devant Notre-Dame de l’Epiphanie, pour inaugurer ses années de Séminaire épreuve d’obéissance à la règle souple et sévère, qui forme au pionnier de l’Evangile une âme si largement tolérante sous le regard d’une conscience impitoyable : préparation sacerdotale et missionnaire à la flamme des Apôtres et dans la communion des Martyrs. Il célébra sa première messe le 21 décembre 1924, jour anniversaire du mariage de nos parents, à l’un des autels de la crypte : l’abbé Buhot, son fraternel ami, […] servait la messe ; mon père y assistait au milieu de nous, ma mère morte deux mois auparavant, se tenait aux balustres d’En-Haut, ayant avec elle Edouard et Georges, comme elle nous l’avait prédit.

     

    « En février 1925, le nouveau missionnaire vint passer quelque temps aux Pieux avant de partir pour le Laos, le 20 avril. Il avait alors 28 ans. Cinq ans au péril de la guerre, cinq ans de haute formation intellectuelle et ascétique, avaient donné à sa personnalité un relief saisissant, mais qu’il estompait comme à plaisir. Très modeste, très effacé, il ne redoutait rien tant que d’attirer l’attention et, si les circonstances l’obligeaient à paraître, il en souffrait. Il ne pouvait empêcher son front de rayonner d’intelligence, ni son regard clair et discret de déceler son énergie ! mais ses amis seuls, tous de qualité, [...] savaient quelle était la richesse de ce cœur profond. Avec eux, il devenait communicatif, grand rieur à l’occasion, lui, le silencieux ; en réunion cordiale il se lançait volontiers dans la discussion et s’y montrait facilement impétueux. [...] Son expansion toutefois s’arrêtait à l’extrême bord de son âme secrète, dont une pointe d’ironie défendait l’approche : « Avouez que vous me trouvez un peu fou de tout quitter. » Et il se retranchait en ce qu’il tenait, lui, pour sagesse. Car il prenait à la lettre et en esprit l’appel de l’Evangile au désintéressement de soi-même. « Il n’y a, m’écrivait-il de Marseille, le jour même de son départ, qu’à considérer la vie sous un certain angle, celui du renoncement total pour se trouver parfaitement heureux. » Affirmation que ne vint jamais démentir une parole d’abattement. Ses lettres respiraient tant de bonne humeur et d’entrain, qu’on eût pu croire que l’étude du laotien était un agréable passe-temps ; les randonnées à travers la brousse, sur les pistes des forêts ou les diguettes des rizières inondées, la plus attrayante des promenades ; le riz, le poisson séché, les pousses de bambou, le plus délectable des repas, et que ses chers Laotiens, si gais, si bons, si attachants, si dévoués, si fidèles, ne lui causaient jamais de déboires. Quel dur labeur cependant laissent entrevoir ces lignes, écrites au revers d’une photographie représentant l’église de Champhen qu’il venait de bâtir,

     

    « Ce n’est pas un palais, mais crois-moi, elle suppose de longues années d’efforts et de misères. Planter une église n’est pas un travail surhumain, quoique ce ne soit pas si facile en ces pays ; la remplir est autre chose dans ce monde bouddhiste, arriéré, où les pouvoirs publics cachent une hostilité acharnée à toute idée chrétienne. On ne saura jamais ce que la chrétienté, dont cette église est le centre, a coûté de peines et de soucis à mes prédécesseurs. Quatre d’entre eux sont morts à la peine. » Mais les épreuves supportées en toute gaîté de cœur ne sont-elles pas le lot normal du bon ouvrier apostolique ? Aussi eût-il été surpris d’entendre son évêque, Mgr Gouin qui, venu en France vers 1929, nous faisait aux Pieux l’honneur de sa visite, louer le zèle infatigable, l’ardeur conquérante, l’héroïque patience de son jeune missionnaire. Il ne tirait fierté que de ses « victoires diplomatiques » sur les Siamois. Car la Mission du Laos englobe, sur la rive droite du Mékong, le vaste plateau de Korat, zone d’influence plus peuplée de chrétientés que le secteur de la rive gauche, en territoire français. Il avait là des voisins peu sûrs ! » Mais s’il faut, disait-il, un Normand et demi pour venir à bout d’un autre Normand, un Normand suffit pour venir à bout d’un Siamois. » […]

     

    Il revint en France en 1936, comme il l’avait promis à papa : congé de six mois qui coïncidait avec la première communion de sa nièce à Paris et de son neveu à l’institut Saint-Paul. De violents accès de fièvre le faisaient parfois souffrir, mais il n’aurait pas permis, qu’on lui insinuât de demander un sursis de départ ! Il disait au contraire : « J’ai voulu donner une dernière joie à papa qui n’a plus que peu de temps à vivre ; je ne reviendrai jamais ! »

     

    « 20 octobre 1936, sur le quai de la gare de Cherbourg : une poignée de main à nous trois qui étions là, un sourire par-dessus la vitre abaissée du wagon... Et les mots suprêmes s’échangent : Oriens ex alto ? — in viam pacis. Le train s’ébranle ; dans quelques minutes il brûlerait la gare de Courville, d’où le partant pouvait apercevoir encore une fois la fine pointe du clocher des Pieux. Urne dernière pensée au pays de ses plus chers souvenirs, un dernier adieu au père qui, le matin même, avait accepté la séparation d’un si simple, d’un si beau courage, et jamais plus il ne regarderait en arrière.

     

    « Il se remet à la tâche avec une énergie renouvelée ; il se prodigue, se surmène, tout en exagérant les privations jusqu’à se retrancher le nécessaire. Il m’avait fait supprimer les colis au profit des mandats, disant qu’il se ravitaillait aisément sur place, et je l’avais cru. […] Henri avait un tel pressentiment de ce que Dieu finirait par lui demander, qu’il s’entraînait à fond pour faire honneur à l’échéance.

     

    « La grande épreuve commença par l’isolement. Déjà la mort de mon père en 1937, l’avait douloureusement frappé ; en 1939, ce sont les répercussions de la guerre. Jusqu’en mai 1940 les lettres lui parviennent, et avec elles le meilleur réconfort ; puis la correspondance est retournée, jamais plus il ne recevra de lettres de France, nous-mêmes n’aurons de ses nouvelles qu’indirectement et de loin en loin. Puis voici le coup de force que préparaient depuis longtemps les Siamois devenus Thaïlandais ; sur la rive droite du Mékong tout est détruit, saccagé, pillé, chrétientés dévastées, églises brûlées, missionnaires expulsés. Henri emprisonné puis relâché, sort sain et sauf de la bagarre, mais ayant tout perdu : biens de la Mission, objets personnels, précieux souvenirs emportés ou venus de France.

     

    « 1942. — Nous apprenons de source militaire que, mobilisé à Hué comme officier de réserve pendant les premiers mois de 1941, il avait été rendu à l’apostolat et résidait à Savannakhet. Officiers et soldats du 1er bataillon, dont il a été nommé aumônier lui sont cordialement attachés.

     

    « Mars 1944. — Message personnel, transmis pat- le Haut-Commissaire de France : « Tout va bien. » A cette date, mon frère Pierre, arrêté par les Allemands, était emprisonné à Saint-Lô, où il devait mourir trois mois après. Impossible de le lui faire savoir.

     

    « Août 1944. — Par télégramme arrivé de Rome à la Nonciature, les Missions-Étrangères sont informées, après la démission de Monseigneur Gouin, de son remplacement par Mgr Thomine, nommé évêque et Vicaire apostolique du Laos. Fait que nous avons ignoré, vu les circonstances.

     

    « Mars 1945. — La radio annonce la mort de Mgr Gouin et de Mgr Thomine, fusillés par les soldats japonais. Confirmation officielle en est donnée aux Missions le 31 août, avec quelques précisions, peu de détails. Pour en obtenir, il m’a fallu attendre la reprise des relations avec l’Indochine. J’ai pu enfin correspondre avec Monseigneur Bayet ; m’adresser aux amis de mon frère, aux témoins de ses derniers jours, lire les Bulletins des Sœurs Missionnaires de Thakhek, (Sœurs de la Charité, de La Roche-sur-Foron), recevoir ces documents qui donnent aux mots la force des choses : une carte d’identité […], le télégramme arrivé de Rome à Savannakhet, celui-là même sur lequel s’est penché son front consterné d’humilité, puis affermi dans l’acceptation du devoir, et sans doute éclairé d’une pure joie : car il estimait trop la grâce de son sacerdoce pour n’être pas heureux d’en recevoir la plénitude. Le croquis de ses armes : exaltation de la Croix, mais aussi mémorial de tout ce qu’il aimait, l’ancre de marine de l’artillerie coloniale, souvenir de sa carrière militaire, gage d’affection donné au bataillon de Savannakhet ; le rocher des Pieux et la prairie normande coupée d’un chemin rectiligne et montant. « Tout droit, toujours tout droit », avait dit papa vers ses dernières heures, dans un bon sourire à sa vie sans détour qui, du même simple trait s’en allait à Dieu. Parole fidèlement transmise et pieusement traduite En prenant pour souverain guide l’Esprit qui aime la « saveur de la rectitude », le futur évêque mettait à l’honneur de son blason et de sa devise le père qui lui en avait donné l’exemple : Ductore te praevio.

     

    « Il fut sacré en l’église de Thakhek, siège du Vicariat depuis la destruction de Nong-Seng, le 12 novembre 1944. « Meilleur choix ne pouvait être fait, note le bulletin des Sœurs Missionnaires, et sans doute le Seigneur a présidé à cette élection que nous saluons comme le prélude d’une ère de prospérité pour le cher pays auquel s’intéressent nos cœurs. Espérons que, étant donné l’âge du nouvel élu, il pourra fournir une carrière que nous souhaitons la plus longue possible. « C’était le vœu de tous ; mais les pensées de Dieu sont au-dessus de celles des hommes. Son premier soin fut de réclamer du gouvernement siamois une autorisation de circuler de façon permanente sur les territoires de la rive droite du Mékong, afin de visiter les chrétientés du plateau de Korat, dont il était séparé depuis la persécution de 1940. Ses chers chrétiens de Champhen lui firent une réception qui le laissa fortement ému ; devant la menace qui planait sur l’Indochine, pensa-t-il qu’il venait de vivre le dimanche des Rameaux ? « A son retour de Bangkok, m’écrivait Mgr Bayet, il avait d’abord projeté de s’arrêter chez moi à Paksé, et d’y demeurer huit jours. Mais la Providence, qui nous dirige, l’a, au dernier moment, détourné de cet arrêt, et l’a ramené rapidement à Thakhek où il est arrivé au début de mars. » Et le 9 mars 1945 les Japonais déclaraient la guerre à la France. Dans la nuit de ce 9 mars, pendant que les derniers combattants luttent avec l’énergie du désespoir, les Japonais s’introduisent dans l’évêché. Mgr Gouin, âgé et malade est brutalement emmené au local d’incarcération ; M. Thibaud, provicaire n’est pas découvert dans sa chambre ; on cherche en Vain Mgr Thomine qui a pu se dissimuler dans une tranchée-abri au fond du jardin. Ayant fait avertir Sœur Supérieure de sa présence, il reste caché toute la nuit et la matinée du lendemain. Mais il ne s’agit plus de gagner du temps : la ville est prise, les maîtres du moment tiennent le pays ; prolonger la situation c’est compromettre d’autres vies que la sienne ; et plutôt que d’être arrêté en fugitif, mieux vaut se laisser prendre à son poste. D’une main déjà dépossédée, car l’anneau du sacre a disparu au cours de la perquisition, il prend ses dernières dispositions, délègue régulièrement ses pouvoirs. [...] Puis s’étant concerté avec M. Thibaud, il écrit au commandant des forces japonaises une lettre qui n’a jamais été remise : le chef de la gendarmerie dont les massacres de Thakhek furent la vengeance personnelle, veut exercer jusqu’au bout ses représailles. M. Thibaud est conduit au bungalow avec les autres prisonniers ; mon frère, gardé tout d’abord au secret, ne les rejoint que le 14. Dès le lendemain première exécution de vingt-quatre prisonniers, le 16 au soir de vingt-deux autres. Ceux qui attendent leur tour de jour en jour, d’heure en heure, n’appartiennent déjà plus à ce monde. « Encore un qui a lié sa gerbe », m’écrivait-il jadis d’un missionnaire qui venait de mourir. Les épis de la sienne avaient été foulés deux fois par la tourmente, mais le bon grain « mort en terre » rendrait au centuple pour la moisson du Père céleste. [...]

     

    « Il a servi un bon Maître » et le Maître qu’il avait servi lui, aussi depuis le oui de ses treize ans, [...] n’était plus éloigné de lui que de la durée d’une Passion déjà commencée, d’avance consommée dans l’acception. Quand je le voyais, jeune séminariste, l’office du samedi-saint à peine terminé, s’élancer tout joyeux, comme s’il bondissait hors des tristesses de la liturgie, pour donner à la chapelle sa parure de fête, je me disais : « Que serait-ce donc s’il venait de chanter l’Exultet de la vraie Pâque. » J’ai trouvé ici la réponse : Bulletin des Sœurs Missionnaires, du mercredi 21 mars. « On est venu nous annoncer que nos évêques, M. Thibaud et cinq autres Français dont M. le Résident ont été emmenés en camion, route de Napé pour être fusillés. Nous interrogeons les témoins amis fidèles, chrétiens sans peur et sans reproche. Ils ont suivi les camions du bungalow au marché, du marché à la gendarmerie, essuyant allégrement coups de pied, de poing, de crosse de fusil des sentinelles japonaises qui entourent nos chers partants. Ils ont voulu témoigner à ces derniers leur attachement fidèle. Au premier camion, nos deux évêques tête nue, en plein soleil, assis côte à côte, ont rendu paternellement le salut à leurs ouailles et donné une large bénédiction à tous. Ils étaient souriants, pleins d’ardeur et de cou­rage, s’en allant vraiment à la gloire. »

     

    Les camions suivent la route de Napé. Au kilomètre 80, arrêt à la maison forestière ; il est 3 heures, les soldats mangent et boivent, pendant que leurs prisonniers agonisent de soif. Au kilomètre 89, après le village de Nakay, à 50 mètres de la route, s’ouvre une petite clairière, c’est le lieu de l’exécution. Une corde nouée aux mains derrière le dos relie les condamnés les uns aux autres, sur deux rangées. Henri qui est en avant a la consolation d’être attaché à Mgr Gouin : unis par vingt ans de labeur commun, ensemble ils se sont préparés à la mort ; ensemble ils attendent l’instant de tomber, comme au jour de leur ordination, face contre terre ; en­semble ils donneront à leur cher Laos tout leur sang, toute leur vie... Une rafale de mitraillette dans la nuque de leurs victimes, et les Japonais les abandonnent sur place où, suprême dépouillement, jusque dans la mort, les Annamites de la région les détroussèrent.

     

    « Le 23 mars, le capitaine Tavernier, qui tenait la brousse avec ses hommes, tomba tout  à fait par hasard sur le village de Nakay ; M. Cavaillier, averti par les indigènes, réussit à les rejoindre. Déjouant à force de patience les patrouilles japonaises, ils purent se rendre à l’endroit signalé, identifier les morts, les enterrer à la hâte avec des outils de fortune. Ainsi par une merveilleuse disposition de la Providence et contre toute prévision humaine, ce sont deux amis de mon frère qui lui ont rendu les derniers devoirs ; il aura été sensible à ce trait de ressemblance avec son Maître. Transféré aussitôt que les circonstances l’ont permis au cimetière catholique de Thakhek, il repose en gage de la résurrection du Laos, dans la ville même où il avait commencé à exercer un épiscopat qui fut si court sur la terre, mais que de Là-Haut, par son intercession il continue.

     

    « Il me souvient, m’écrit M. le capitaine Tavernier, du discours qu’il prononça lors du repas qui suivit son Sacre. Rappelant les dommages que la Mission avait subis en 1940 et depuis, du fait des Siamois, il dit avec force et à plusieurs reprises : « Notre Eglise, nous la rebâtirons. » Et cela d’un ton si pénétré, qu’on sentait que rien ne pourrait arrêter cette promesse. Pourtant la mort est venue, mais n’est-ce pas au fond le sang qu’il a versé, la meilleure base de cette église neuve ? Je suis persuadé de cela, quant à moi. »

     

    Cette parole m’a été dite de vive voix par deux missionnaires laotiens, MM. Tenaud et Mainier, avec la même conviction absolue : « Mgr Thomine nous a promis de rebâtir l’Eglise du Laos, donc nous la rebâtirons ! » Car ils savent la puissance d’une volonté pour qui l’accomplissement du devoir en Dieu a seul compté sur la terre, force spirituelle maintenant directement associée à la volonté éternelle. De fait, les ruines du Laos se relèvent, les chrétientés refleurissent, de jeunes missionnaires sont venus seconder les anciens et remplacer les morts. « Comme les vagues de la mer nous nous suivons » chantent les vétérans du Séminaire aux nouvelles recrues ; le chantent aussi à leurs successeurs dans l’apostolat ceux que le Maître à déjà fait passer sur « l’autre rive ».

    • Numéro : 3269
    • Pays : Laos
    • Année : 1925