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Victor THIRY (1911-1995)

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    Victor, Lucien Thiry était né à St-Max, près de Nancy, le 27 juillet 1911, six jours après la fête de son saint patron, dont le nom lui fut légué par son père. Celui-ci, mécanicien de son métier, avait épousé Marguerite Nederlender dont il eut cinq enfants : trois filles (dont l'une, Odile, sera la correspondante du futur missionnaire, à son arrivée en Chine) et deux garçons : Victor et François (qui sera fait prisonnier en 1940).

     

    Victor fut porté sur les fonds baptismaux de l'église de St-Max, en la fête de la Transfiguration du Seigneur, le 6 août 1911. C'était un enfant doué d'un esprit éveillé, ce qui lui permettra d'acquérir une solide base d'études primaires, avant son entrée au petit séminaire, sollicité par lui et accepté par sa famille, en octobre 1924. Il y fera d'excellentes études secondaires classiques, jusqu'en juillet 1928. Il s'y montra même assez brillant élève, pour mériter d'être classé second en version grecque, sur 105 concurrents, au concours de l'Alliance des Écoles chrétiennes, tandis qu'il s'était classé le premier en excellence sur 22 élèves et avait gagné tous les tableaux d'honneur de la classe de première.

     

    Son passage au grand séminaire diocésain de Nancy à Bosserville, en septembre 1928, ne fit que confirmer son aisance, dans les disciplines littéraires, puis philosophique et théologique. Il trouva le moyen, entre-temps, de se présenter avec succès aux examens du baccalauréat (section philo.).

     

    Au témoignage de ceux qui y furent ses compagnons, ainsi qu'à celui du R.P. Louis Nassoy des M.E.P.,  Victor avait le tempérament typiquement lorrain, à la fois discret et enjoué, humoriste, pince-sans-rire même, ce qui le rendait assez populaire au séminaire, où mûrissait son désir de répondre à l'appel du Seigneur de porter la Bonne Nouvelle aux terres les plus lointaines.

     

    C'est dans cette perspective qu'il adressa, le 26 avril 1931, à Mgr de Guébriant, Supérieur général des Missions Étrangères de Paris, une lettre de demande d'entrée au séminaire de la rue du Bac, non sans mentionner une visite qu'il y avait faite et dont le souvenir lui était cher. Il en franchit les portes en septembre 1932.

     

    Toutefois, il eut d'abord à accomplir son service militaire d'octobre 1932 à octobre 1933. Dès son retour, Victor Thiry se sentit très à l'aise, se montrant, à la fois, aussi peu bruyant et, en même temps, amusant et ironiste que, jadis, à Bosserville. Il savait goûter, sans réserve, tantôt les bons mots, au sortir des cours, tantôt les chansons des chers "voyous", aux oratoires du séminaire de Bièvres ou aux pieds de la "Vierge du Chêne" de Meudon.

     

    Remarqué par Mgr de Guébriant pour ses dons d'intelligence et de cœur, il allait être destiné, dès son ordination sacerdotale, le 5 juillet 1936, à l'une des missions de la Chine du sud-est, celle de Kweiyang, dans la province du Guishow, limitrophe du Tonkin.

     

    Cette nomination, attendue sans impatience ni griserie d'enthousiasme, a comblé, sans nul doute, les aspirations profondes de Victor, reçues de Dieu.

     

    On retrouve quelques échos de cette paix sereine et du désir d'entrer en communion avec le monde des âmes asiatiques - en quête de la Vérité - dans un "journal de bord" rédigé par lui, au cours de son voyage sur l'Aramis, de la Compagnie des Transports maritimes d'Extrême Orient.

     

    Des extraits de ce "journal", expédiés sous forme de lettres à sa famille, après la première, envoyée de Marseille, retracent avec des détails amusants, la promenade en vedette, sur la rade de Marseille, puis, les adieux touchants des "partants" à leur famille, et, plus tard, le dernier regard des voyageurs vers la statue de Notre-Dame de la Garde que la brume estompe peu à peu, au sommet du port.

     

    De son côté, Victor ne perdra aucun détail de la manœuvre des remorqueurs, chargés de guider le paquebot, avant de le laisser prendre en main son destin, alors que le groupe M.E.P. entonne à pleine voix un "Ave maria", suivi du chant "Étoile de la Mer, nous te saluons…"

     

    Par la suite, la célébration des messes au petit matin se fera à la cabine où l'autel improvisé sera la porte, juchée sur les barreaux des lits. Quant au bréviaire, on aura toute la journée pour le savourer.

     

    Pour sa part, Victor Thiry semble ressentir la monotonie du parcours d'où sont absentes les "tempêtes" évoquées par Châteaubriant. Le volcan du Stromboli, côtoyé de nuit, ne daigne pas rougeoyer, dans le lointain, tandis que le détroit de Messine, entre la Sicile et la côte italienne, fût-ce entre Carybde et Scilla, n'étalera au regard que la banalité de ses kilomètres de guirlandes électriques.

     

    Pour toute distraction, en ce début de parcours, les quatre repas, servis dans la salle à manger, suivis de parties de cartes et ponctués par la dimension de la pipe dont la fumée emporte les rêves d'aventure.

     

    Le soir, on s'attarde sur le pont, à l'arrière du navire qui file à 17 nœuds, pour observer la phosphorescence du sillage et le reflet de la lune sur la crête des vagues. La journée s'achève par le chant du "Salve Regina" auquel se joignent un certain nombre de passagers.

     

    Port Saïd est le porche d'un monde nouveau, avec ses foules cosmopolites, ses bandes de petits quémandeurs, ses marchands ambulants, centuplant leur pacotille, avant d'en tirer quelques roupies. Les jeunes plongeurs font admirer leurs prouesses et le vieux prestidigitateur arabe, Gali-gala, vous rend le portefeuille qu'il vous a escamoté… La traversée du canal de Suez et de la Mer Rouge se fait à une allure majestueuse qui laisse entrevoir les pyramides célèbres et les temples dédiés aux divinité d'Égypte ou à leurs pharaons. Sur la rive yéménite, le prestigieux mont Sinaï évoque la révélation à Moïse du Dieu de l'univers.

     

    Après l'escale torride de Djibouti, l'Aramis reprendra sa course, dans l'Océan Indien, en direction de Ceylan, non sans affronter, cette fois, le gros temps, si éprouvant pour ceux qui n'ont pas le pied marin. L'arrêt à Colombo fait découvrir un pays luxuriant et une population aimable, adonnée à un bouddhisme, en harmonie avec la nature et son foisonnement végétal et animal.

     

    L'avant-dernière escale avant Saïgon, à Singapour, donne un aperçu de ce qu'est la fourmilière asiatique, en proie au démon des affaires et à la lutte pour la vie. Enfin, la vue du Cap St-Jacques, à l'entrée de la Rivière de Saïgon et la lente remontée de l'énorme paquebot entrouvre aux yeux du Père Thiry cette Indochine française qui sera, plus tard son second champ d'apostolat missionnaire.

     

    La dernière étape maritime de son voyage lui permettra d'entrevoir, le long de la côte vietnamienne, des paysages variés de la Cochinchine, de l'Annam et du Tonkin. À Haï-Phong et dans la Baie de Hà-Long, la Chine est déjà toute proche, grouillante de vie et comme en attente de son rôle mondial de grande puissance.

     

    Le "journal de bord" de Victor Thiry n'est plus qu'un souvenir de jeunesse et les choses sérieuses commencent à partir de Hongkong. La Chine s'ouvre, immense et énigmatique. La province de Kweischow n'a rien d'un "désert des âmes" : des générations de missionnaires l'ont ensemencée de christianisme, depuis le XVIe siècle, au prix d'un lourd tribut de sang versé. L'Église catholique y est solidement implantée, avec ses institutions et sa hiérarchie.

     

    C'est à l'évêché de Kweiyang que le Père Thiry entamera son initiation à la langue mandarine, parlée et écrite dans la Chine officielle. Cela réclame l'oreille musicale - cela nécessite en outre, une patience angélique, pour pénétrer dans le monde des idéogrammes, ces fameux "caractères chinois", plus complexes que les hiéroglyphes d'Égypte. À priori, le missionnaire a tout le temps devant lui pour s'imprégner de cette civilisation millénaire et il n'aura jamais fini de le faire.

     

    La fréquentation des gens simples et, surtout, des enfants permettait à Victor Thiry de faire ses premières armes, non sans de nombreuses bévues, saluées par des cascades de rires "bon enfant". Les sermons, appris par cœur, ne risquaient pas d'endormir les assemblées dominicales. Bref, ces rudes efforts allaient être récompensés par une prise de contact familière avec une population chrétienne de paysans et de petits commerçants, aux préoccupations parfois terre à terre, rehaussées d'une fidélité à toute épreuve, envers ceux qui se dévouent à leur service.

     

    De poste en poste, Victor Thiry se trouva, peu à peu, à la tête d'un joli ensemble de communautés chrétiennes, d'abord à Anshun où il fut vicaire de 1937 à 1939 ; puis à Tsingay de 1939 à 1941. Son stage à la procure de l'évêché compléta sa formation de chef de district, qu'il assuma à Chenming de 1949 à 1952.

     

    On se fera une idée de son rayonnement spirituel en parcourant l'interview qu'un journaliste de Nancy obtient de lui, lors du congé qu'il prit en Lorraine, en 1947. Il y évoque la symbiose de sa vie de pasteur, toute proche de ses paysans pauvres, accrochés aux rizières en terrasses de leurs montagnes arides. Il s'estimait heureux d'avoir obtenu leur estime et leur amitié. Il s'efforçait d'élever, tant soit peu, leur mentalité, imprégnée de matérialisme et d'un fatalisme, hérité des influences bouddhistes. C'est ainsi que ses chrétiens avaient appris à célébrer la fête de Noël, avec une solennité sobre et intime, avant de se livrer aux festivités bruyantes du Nouvel An lunaire, issues des lointaines traditions du culte des ancêtres.

     

    Entre-temps - ne l'oublions pas - la Chine continentale était devenue celle de Mao-Tse-Tung et de son petit "livre rouge".

     

    Seize années, de 1936 à 1952, avaient permis au Père Victor Thiry d'être le bon pasteur, toujours proche de ses ouailles, surtout des plus fragiles et des plus éprouvées. Il dirigeait un important district, à Tsingay, consolidé par des points d'appui très solides, comme celui où 200 chrétiens avaient mérité qu'on leur construise une petite église, dotée d'un logement sommaire, pour le passage du missionnaire. L'ensemble constituait une vraie "famille spirituelle", scellée par les liens de la charité du Christ.

     

    Il n'en fallait pas plus, pour exciter la vindicte du démon…"Frappez le pasteur ; le troupeau se dispersera !… "

     

    La victoire des troupes de Mao-Tse-Tung sur celles de Tchang-Kai-Chek sera celle de l'idéologie marxiste, imposée à cette immense Chine. On se débarrassera des missionnaires étrangers, accusés de crimes imaginaires et passés au crible des "jugements populaires", montés de toutes pièces comme des mises-en-scène grossières et humiliantes, dans un but de propagande.

     

    Le Père Victor Thiry, d'abord assigné à la résidence, dans une auberge du chef-lieu, y attendra le verdict d'expulsion, jusqu'à la Noël 1951 qui fut "la plus triste de sa vie…"

     

    Cet arrachement à ces communautés de chrétiens si fidèles et attachants, ainsi que la constatation de tant de démolitions désastreuses, produiront, dans la vie du missionnaire, comme une "cassure irréparable". Pourtant, il ne s'agissait nullement d'un découragement ou d'un renoncement aux engagements pris à son départ, puisque le P. Victor Thiry accepta, sans discussion, un transfert à la mission de Cochinchine, dans le vicariat apostolique de Saïgon. Cela inclura la déception de constater que, parlant la langue officielle de la Chine, le "mandarin", il ne pouvait guère exercer un ministère à Cholon où les Chinois parlaient le "cantonais".

     

    C'est donc à la cathédrale de Saïgon qu'il fut assigné, comme vicaire, heureux de pouvoir exercer son zèle sur la population française et eurasienne, notamment par le biais d'une chorale de jeunes filles dont il assura brillamment la direction. Aussi, ces jeunes filles regretteront-elles son départ définitif en 1957, quand à l'occasion de son second congé régulier en France, on lui demandera de faire partie du corps professoral du petit séminaire de Ménil-Flin, situé entre Lunéville et Baccarat, établissement qui fut longtemps jumelé avec celui de Beaupréau, en Vendée, pour les M.E.P.

     

    Les anciens succès scolaires du Père Victor Thiry lui permettront d'assumer de façon particulièrement efficace le rôle polyvalent de professeur de grec, de latin et de français et, cela de 1957 à 1965.

     

    À son grand regret, au bout de ces huit années, il assistera à la désaffectation de ce petit séminaire et à son rachat par l'administration départementale, tout en sauvegardant l'utilisation de la chapelle, restée ouverte au public, au moins pour les célébrations du dimanche et des jours fériés. Ce service sera assuré fidèlement par le P. Victor Thiry, jusqu'à son dernier jour. Et c'est chez lui que trouvera refuge la statue en bois de N.D. de Mervaville, seul objet de valeur qu'on vénérait en cette chapelle.

     

    Le Père Victor Thiry logeait d'ailleurs au presbytère de l'église de Flin dont il était devenu le recteur. À l'âge de 54 ans, le nouveau pasteur de Flin bénéficiait de sa riche expérience de missionnaire et d'enseignant. Il jouissait d'une bonne santé, tout en déplorant les premières atteintes d'une surdité qui allait s'accentuer et dont il se contentait de dire avec humour "qu'elle se portait bien".

     

    En 1980, à 69 ans, il offrit sa démission de cette fonction pastorale, tout en souhaitant  prendre sa retraite sur place. L'absence d'infirmités majeures lui permit, en effet, d'assumer cette existence de semi-autonomie avec l'aide des religieuses de la paroisse.

     

    Ainsi, chaque jour, le P. Victor Thiry célébrait la messe, soit chez ces religieuses de St-Charles, soit à l'église de Flin. Chaque dimanche, très tôt, il célébrait, dans la chapelle de l'ancien petit Séminaire, une messe très fréquentée par les agriculteurs des environs, et une autre à la paroisse, dans la matinée.

     

    Dès lors, il aura la joie d'offrir l'eucharistie, chaque jour, aux intentions de ses anciens séminaristes, dont il avait si efficacement assuré la formation, sans oublier jamais les chrétiens de la lointaine Chine dont la foi restait soumise à d'héroïques épreuves.

     

    C'est dans la discrétion de cette sorte de vie d'ermite que le Seigneur est venu le chercher.

     

    Le mercredi 6 septembre 1995, le Père Victor Thiry, comme à l'habitude en période scolaire, avait célébré l'Eucharistie pour les enfants, dans l'église de Flin. Vers 11 heures, il rentra au presbytère et prépara sa table, pour le déjeuner. Peu après, une religieuse de St- Charles qui lui apportait un plat chaud trouva toutes les portes ouvertes ; mais, ne le voyant pas, elle pensa qu'il était monté dans sa chambre ; elle déposa donc le mets à la cuisine et s'en retourna…

     

    Jeudi matin, M. Guillaume, l'ancien maire, voisin du séminaire de Ménil, vint en voiture, pour conduire le Père Thiry célébrer chez les Sœurs de St-Charles, à Ménil Flin où elles ont une maison de retraite. Les portes étaient encore ouvertes, ce qui était inhabituel. Le maire pénétra à l'intérieur, mais ne vit personne. Pensant que le Père était à l'église, voisine de la cure, il s'y rendit, sans plus le trouver. Il alla chez les Sœurs pour les prévenir. Celles-ci vinrent en hâte et montèrent à la chambre à coucher du Père Thiry. Celui-ci était assis dans un fauteuil, la tête légèrement inclinée. Il est vraisemblable que, la veille, étant pris d'un malaise, après la messe, il avait voulu monter se reposer dans sa chambre.

     

    C'est à l'heure, connue du Seigneur seul qu'il sera ainsi entré dans son éternité. Infarctus, hémorragie cérébrale ? Le docteur ne s'est pas prononcé. Les Sœurs ont signalé que, depuis quelque temps, le Père Victor Thiry se plaignait de fatigue et que, lors de sa dernière messe, sa voix n'était plus très audible.

     

    Une veillée de prière rassembla la communauté paroissiale le vendredi 8 septembre à l'église où le Père Thiry avait été déposé.

     

    Présidées par le vicaire général du diocèse, entouré d'une vingtaine de prêtres, parmi lesquels se trouvaient le vicaire épiscopal et le doyen, les obsèques se déroulèrent, en cette église bien remplie, dans une ambiance festive et priante.

     

    Le curé du secteur retraça la vie de l'ancien curé de Flin, tandis que le Père Georges Mansuy évoquait les activités de l'ancien missionnaire en Chine et au Vietnam. L'homélie fut prononcée par un ancien condisciple de séminaire de Victor Thiry sur le thème : "On n'enchaîne pas la Parole de Dieu."

     

     

    • Numéro : 3564
    • Pays : Chine
    • Année : 1936