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Charles THIRION (1872-1919)

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    M. Charles Thirion naquit à Mackern, canton de Saint-Avold, dépar­tement de la Moselle, diocèse de Metz, le 5 mars 1872. Cette date nous explique pourquoi le jeune Charles n’habita pas longtemps son pays d’origine. Son père, M. Joseph Thirion, bon Français autant que bon catholique, se fit un devoir d’abandonner un pays arraché à la France, il vint s’installer en Vendée, dans la commune de la Flouellière.

    Après avoir fait son service militaire, Charles Thirion, se sentant appelé à la vocation apostolique, entra au Séminaire des « Missions-Étrangères » où il fut ordonné prêtre le 28 juin 1896.

    Il reçut sa destination pour la Mission du Kouytcheou et s’embarqua à Marseille le 29 juillet.

    À Kouyyang où on l’envoya il fut confié à un vieux missionnaire dont il exerça souvent la patience, car il éprouvait une grande difficulté pour prononcer le chinois ; mais, grâce à son énergie et à l’inflexibilité de son latiniste il triompha de toutes les obstacles.

    Au petit Séminaire où il poursuivait ses études du chinois, M. Thirion mit également à l’épreuve la patience du supérieur. Les meubles de sa chambre de travail n’étaient jamais placés suivant son goût, et chaque jour il leur donnait une disposition nouvelle ou les transportait dans une autre chambre, mais son maître de langue avait vite fait de le rappeler à ses livres et la leçon recommençait.

    Pendant ses moments libres, M. Thirion faisait des parties de chasse, mais rarement avec succès ; il s’obstinait à vouloir abattre des oiseaux à coups de revolver, malgré sa forte myopie. Pour comble de malheur, il ne s’apercevait pas que dès qu’il s’apprêtait à viser, son compagnon lançait une pierre et faisait s’envoler le gibier.

    M. Thirion aimait aussi à monter le cheval qui tournait au petit Séminaire la meule à décortiquer le riz. Il le montait à poils quand il ne pouvait trouver une selle et, comme il n’était pas très habile en équitation, il en résultait des scènes dont se divertissaient les témoins.

    Après quelques mois d’études, M. Thirion fut envoyé au pays dioy avec résidence à Ouangmon. Mais il devait préalablement s’installer à Tchenfong, à côté d’un vaillant missionnaire, un véritable apôtre celui-là, auprès duquel il devait se perfectionner dans l’étude de la langue et faire ses premières armes dans le ministère. Etouffant dans cette résidence, il emmenait son maître de langue au haut d’une mon­tagne et là, respirant à pleins poumons, il lançait aux échos sa leçon de chinois,

    Le curé de Tchenfong, M. Alphonse Schotter, était d’ailleurs pour M. Thirion un vrai modèle de missionnaire et infatigable travailleur. Quand celui-ci- revenait de ses longues tournées apostoliques qui resteront légendaires au Kouytcheou, au lieu de prendre un repos bien mérité, il se jetait sur les livres et travaillait avec acharnement à une longue dissertation sur la culture du pavot, ou à sa fameuse thèse sur les six jours de la Création. A côté de lui, et sous le même toit de l’humble résidence, M. Thirion ne mettait pas moins d’ardeur à l’étude du chinois. Bel exemple pour le jeune missionnaire que celui de ces deux vaillants et studieux apôtres !

    Mais M. Thirion avait hâte de se dépenser, de voler de ses propres ailes. Il fallut lui permettre de s’établir à Ouangmon. Et là il dut apprendre une nouvelle langue, celle des indigènes dioy.

    Arrivé dans son premier district, le jeune missionnaire pouvait donner libre cours à son activité. Le champ était vaste en effet, trop vaste pour un seul homme ! À en croire M. Aloïs Schotter, le district comptait 743 villages avec 42.000 adorateurs. La résidence du Père avoisinait la demeure seigneuriale d’un vieux chef du pays. Celui-ci ne vit pas d’un bon œil  l’Européen s’installer à ses côtés et lui disputer son influence sans contrôle. Cet ombrageux voisin ne manquait pas une occasion de témoigner sa mauvaise humeur et, chaque jour, le Père trouvait dans sa cour, un libellé injurieux lancé à son adresse par-dessus le mur de séparation. Mais le jeune missionnaire ne se laissait pas intimider et, pour en imposer à son orgueilleux voisin autant que pour attirer à lui les populations, il résolut de construire une belle église qui proclamerait bien haut les gloires du « Seigneur du ciel ». Aussitôt il se mit à l’œuvre.

    Il eut à surmonter beaucoup de difficultés à cause de son inexpérience, mais enfin le succès couronna ses efforts, l’église fit l’admiration de tous. Malheureusement, à la suite de pluies torrentielles, l’édifice menaça ruine et il fallut le démolir.

    M. Thirion se consola en redoublant d’activité auprès de ses chers indigènes. Il les évangélisa avec tout son cœur et gagna l’affection de tous. Mais la fièvre qui règne dans ces parages finit par compromettre sa santé. Il devint nécessaire de l’envoyer dans un pays plus clément. En 1899, il s’établit à Tongtcheou. Ce district comptait un certain nombre de vieilles stations qui formaient un bon noyau, et le zèle de M. Thirion pouvait encore s’exercer là sur une grande échelle. Il s’attacha très vite à son nouveau troupeau.

    Favorisé par une belle santé, il déborda même plusieurs fois hors de son district. Sur un simple désir, on le voyait ajouter à la visite de ses chrétiens celle du district d’un confrère indisposé, ou retenu par des travaux de construction. Selon le mot d’un confrère, son zèle ardent, sa parole de feu, avaient déclenché dans le district un mouvement de conversions qui ne cessait de s’étendre. Treize ou quatorze ans après, le nombre des chrétiens de là-bas avait triplé.

    Prêcher ne le gênait pas. Il connaissait suffisamment les nombreux caractères chinois pour lire avec aisance presque tous les livres de doctrine ; ceux qui ont quelques connaissances du chinois savent ce que cela représente d’étude patiente ! Il trouvait dans ces lectures de quoi alimenter ses sermons, ses catéchismes ; et, parfois il empruntait à la belle langue de Confucius, quelques mots d’un style relevé pour donner plus d’éclat à son éloquence.

    Il fut bon et peut-être ne le fut-il pas toujours sans excès. Quelques-uns de ses voisins ou successeurs, d’esprit plus rigide, auraient préféré le voir refuser certaine dispense de mariage ou différer certain baptême d’adulte. Il arrive, en effet, que trop de dispenses de disparité de culte introduisent de nouveau le paganisme dans les familles. Quant au baptême, bien qu’il soit le fondement de la vie chrétienne, s’il tombe sur des âmes médiocrement instruites et mal préparées, il est à craindre qu’il n’y dépose que le caractère indélébile du sacrement. C’est peu pour fonder une station chrétienne et la rendre prospère.

    En 1902, M Thirion quitta Tongtcheou pour Ganchouen, où il devait venir en aide au vieux Père Lamy. En 1905, il fut nommé à Kiensy où, pour satisfaire ses goûts d’architecte, il put construire une résidence confortable. En 1917, il est appelé à Tsintchen auprès de M. Ignace Eslinger, rongé par la maladie. En 1910, il est chargé du district de Touchan où il ne reste que trois ans. En 1913, enfin, il devient titulaire de Tinfan et il y meurt le 8 août 1919.

    De sa première éducation, il lui était resté un goût de la correction, un amour de la bonne tenue que n’avaient pu entamer vingt années de vie dans la brousse.

    Il s’adaptait très vite dans les districts où il venait d’arriver et se mettait de bon cœur au travail. Il se pliait volontiers aux nécessités administratives. De bonne heure il montra du goût pour la construction et, après son essai de Ouangmou, devint bon constructeur.

    Sa piété était des plus vives, elle se manifestait jusque dans le soin qu’il mettait à parer son église. Et cette beauté qu’il réalisait dans son église, il la voulait aussi dans le cœur de ses chrétiens. Il ne se ménageait pas pour eux. Il leur faisait le catéchisme tous les jours après la messe, il allait à domicile visiter les tièdes et les apostats. A ces derniers il envoyait même des friandises et des revues pieuses. Quand un chrétien d’une station éloignée venait le voir, il l’obligeait doucement à se confesser et à communier. Il était vraiment zélé pour le salut des âmes ! Souvent on l’entendit gémir parce que tel ou tel gros village ne donnait pas de conversions. En revanche, les succès de ses confrères lui causaient de la joie.

    Ses rapports avec ses confrères furent toujours d’une souriante cordialité, comme on pouvait les attendre d’un tel cœur. L’anecdote suivante, que nous tenons d’un confrère, nous peint son dévouement.

    « Je garderai toujours le souvenir de ce qu’il fit pour moi, dit M. Bacqué, alors que j’étais gravement malade à Kieoutsien. Il vint me visiter sans que je l’en aie prié et voyant que mon mal ne guérirait pas dans ce pays dépourvu de tout, il me céda sa chaise à porteurs et me conduisit à Tonchan, allant à pied pendant trois jours, lui qui n’était pas bon marcheur ! Ce voyage dut lui être fort pénible. »

    Bref, M. Thirion était toute bonté. C’est de l’excès de cette qualité que provenaient ses défauts. Plus d’une fois il fut abusé par ses chrétiens et par ses domestiques, il excusait presque toujours leurs fautes, non par faiblesse de caractère, mais par excessive charité, il était trop bon pour soupçonner le mal chez les autres.

    Comme directeur de conscience, il procédait par coups droits ; ce qu’il disait ne plaisait guère tout d’abord, mais à la réflexion on trouvait ses paroles très justes et on lui donnait raison.

    M. Thirion aimait beaucoup la compagnie des confrères et son grand bonheur était de les recevoir chez lui. Il se plaignait si on restait longtemps sans aller le voir et il insistait tellement qu’on ne pouvait que céder à ses aimables instances. C’est surtout chez lui qu’on apprenait à le bien connaître et à l’apprécier.

    Dès son arrivée à Tinfan, M. Thirion avait ressenti les prodromes de la maladie qui devait l’emporter ; il se plaignait souvent de douleurs au côté et, pendant la nuit, il devait se lever plusieurs fois : il souffrait d’une rétention d’urine. Le Kouytcheou ne possède ni docteur européen, ni hôpital moderne. M. Thirion, il est vrai, aurait pu demander un congé et aller se faire soigner à Hongkong ou ailleurs ; mais le vaillant missionnaire n’y pensa pas un instant. Il continua son ministère dans un district où il devait visiter quarante stations en dehors de sa résidence, ce qui lui prenait cinq mois de l’année.

    Cependant il ne résistait plus à la fatigue comme autrefois et, à bout de forces, il lui fallait quelquefois, écourter ses longues courses à travers la campagne. Voyant son état de faiblesse, Mgr Seguin lui adjoignit un vicaire. Mais néanmoins M. Thirion ne songea pas un instant à se reposer. À son ministère absorbant, il ajouta des travaux de constructions : il agrandit sa résidence par l’achat de terrains voisins ; il reconstruisit ses écoles en les agrandissant. Et il rêvait en outre d’une superbe église pour remplacer sa trop petite chapelle. Les chrétiens s’étaient multipliés, en effet, grâce à son zèle et il avait été assez heureux pour faire de nombreux baptêmes d’adultes.

    Il voulait étendre encore son district de Tinfan déjà si vaste. C’était un vrai, un bon missionnaire ; le Kouytcheou gardera longtemps son souvenir. Il a été un modèle pour nous et nous n’oublierons jamais ses belles qualités. À son arrivée à Tinfan, il avait trouvé neuf cents chrétiens ; en moins de six ans, ce nombre était monté à treize cents.

    Aussi la mort du bon Père survenue brusquement, fut-elle comme un coup de foudre dans la Mission. Il avait dû porter secours à un malade dans un district voisin, dont le titulaire était malade. À son retour il reçut une forte pluie, et son état empira rapidement. Les soins les plus dévoués restèrent inutiles. Alors il se confessa le matin du 7 août et, le soir, il voulut se confesser encore. Il avait toujours, été très scrupuleux à ce sujet. Pour venir se confesser, il faisait souvent trois journées de voyage. Doué d’une conscience délicate, il craignait beaucoup de ne pas traiter assez saintement les choses saintes.

    Puis le mal progressant toujours, il mit ordre à ses affaires et fit ses dernières recommandations à son jeune vicaire. Dans la journée du 8, il voulut se lever et s’asseoir sur une chaise longue, à peine y fut-il installé que l’agonie commença. Le Père Yuen eut tout juste le temps de lui administrer l’extrême-onction ; quelques instants après il rendait le dernier soupir.

    Il repose sur une colline qui domine la ville, face à ce district pour lequel il donna tout son cœur en épuisant ses dernières forces. Il dort son dernier sommeil, côte à côte, avec deux de ses prédécesseurs, deux rudes missionnaires comme lui et, comme lui, morts à la tâche, au milieu de leurs chrétiens, MM. Layes et Preynat qui ont dû, le cœur plein de joie, venir à sa rencontre à la porte du paradis.

    • Numéro : 2235
    • Pays : Chine
    • Année : 1896