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François THIRION (1824-1892)

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    François-Joseph Thirion naquit à Neuilly-le-Grand (Haute-Marne)  le 25 octobre 1824.

    Parti du séminaire, le 20 août 1852, en compagnie des PP. Bo­lard, Digard et David, destinés comme lui à travailler dans la Mission de Pondichéry, le nouvel apôtre débarqua sur le littoral indien, le 26 décembre 1852.

    Une chaire, au collège colonial, se trouvait justement vacante à ce moment-là. Le P. Thirion fut désigné pour l’occuper. À peine installé, notre jeune missionnaire se mit à l’œuvre avec toute l’ardeur de son caractère. Mais bientôt son zèle dévorant pour le bien se trouva trop à l’étroit dans l’enceinte de sa classe. Il fallait lui trouver un nouvel aliment qui pût le satisfaire. Le jeune professeur ne fut pas longtemps à chercher. L’œuvre admirable de Saint-Vincent de Paul n’avait pas encore été établie dans la capitale des Éta­blissements français de l’Inde. Se mettre en campagne, trouver quel­ques personnes dévouées à qui il pût faire partager ses idées fut l’affaire de quelques jours.

    Pondichéry vit bientôt fonctionner, avec un entrain admirable, la nouvelle institution de charité qui venait d’éclore dans ses murs. Personne ne savait résister à notre aimable quêteur. Cependant celui-ci ne tarda pas à remarquer que ses charitables sollicitations allaient toujours atteindre la bourse des hommes. Il fallait à tout prix que la femme eût aussi une part active dans l’organisation de l’œuvre. Mais comment y arriver ? Le P. Thirion eut recours à une heureuse combinaison. Un comité sous le nom de « Comité des Dames de Miséricorde » fut institué pour l’œuvre des vieux habits. Cependant ce n’était pas seulement ce qui avait été mis au rebut qui venait échouer dans la lingerie du nouveau comité : quelques riches personnes de la ville auraient pu le certifier, en voyant se renouveler si souvent leur garde-robe. Mais on faisait semblant de ne s’apercevoir de rien pour laisser au Père tout le plaisir de ce qu’il appelait  « ses tours de passe-passe ». Cette nouvelle source d’aumônes permit de soulager bien des misères.

    Les lépreux de l’hospice fondé par M. Richemont-Desbassayns, ancien gouverneur de Pondichéry, eurent une grande part aux largesses du charitable missionnaire. Car, il faut bien le dire, pour lui le meilleur titre à sa bienveillance était la misère la plus rebutante.

    L’œuvre désormais pouvait marcher toute seule. La divine Providence appela donc son dévoué serviteur sur un autre théâtre. Le P. Thirion fut envoyé à Darmaboury, district éloigné de Pondichéry de 150 milles. Ce district, avec sa population chrétienne de plus 4.000 âmes, est un des plus difficiles à administrer. Cela n’a pas empêché le P. Thirion d’y rester à peu près toute sa vie.

    Nous avons vu notre missionnaire à l’œuvre dans les villes. Le P. Pachod, qui a vécu avec lui, pendant trois ans, va nous faire connaître son nouveau genre de vie, au milieu du troupeau qui lui avait été confié. Debout dès quatre heures du matin, le cher P. Thirion commençait immédiatement sa méditation qu’il prolongeait jusqu’à vers cinq heures et demie. Elle se terminait par de ferventes aspirations ou oraisons jaculatoires, suivies de la « récitation de Prime et de Tierce. La célébration de la sainte messe, à 6 heures, était accompagnée d’une longue action de grâces et de la récitation Sexte et de None. Puis un déjeuner peu substantiel, toujours pris à la hâte, et debout à certains jours, servait de transition entre l’office de la prière et celui du travail. Ainsi doublement fortifié, il munissait d’autres armes pour procéder à son travail d’administration : de son implacable martinet pour les rebelles ou endurcis, et menue monnaie pour le pauvre, l’orphelin et l’affamé : Utile dulci!

    Pendant 25 ans et plus, il fut, pour les chrétiens et même pour quelques païens, le conseiller et le juge. Donnant accès à tout le monde, recevant toute plainte et tout procès, il passait souvent des heures entières à avertir, juger ou punir. Connaissant à fort les usages du pays et le caractère indien, il saisissait merveilleusement le point faible d’une querelle, d’une dispute ou d’un procès, parvenait généralement à calmer les esprits, à redresser les torts, en un mot, à donner satisfaction à tous. Je ne citerai qu’un exemple. Deux riches païens se faisaient une guerre à mort et fatiguaient les cours civiles de leurs procès. L’un avait eu gain de cause au tribunal de première instance, l’autre l’avait emporté en appel. Bref, depuis deux ans que les tribunaux s’occupaient d’eux, ils avaient dépensé des sommes considérables pour frais de procédure et d’autres plus fortes encore pour gagner les juges. Un pauvre chrétien, mêlé à leur dispute, avait perdu sa terre et se trouvait complètement ruiné. Ce chrétien devint incidemment la cause d’une réconciliation entre nos deux païens. Juste au moment où le dernier vaincu allait porter l’affaire à la haute cour de Madras, il vint en parler au Père. Celui-ci, plein de commisération pour ces pauvres gens, résolut de tenter un effort pour tâcher de les accorder ensemble. À force d’adresse, il parvint enfin à les attirer à sa barre. Ils arrivèrent, la haine dans le cœur l’un contre l’autre et bien décidés à soutenir leurs prétentions mutuelles. Mais ils n’eurent point à ouvrir la bouche pour attaquer ou se défendre ;  le Père, qui était au courant de tout, parla seul, rétablit les faits, fit prévoir les conséquences d’un nouveau procès à la haute cour et proposa un arrangement. Puis, comme dans d’autres circonstances difficiles, prévoyant que l’amour-propre ne voudrait céder d’un côté ni de l’autre, il s’engagea à payer les frais de la réconciliation. Une roupie de bétel fut le coût d’une injustice répa­rée et d’une amitié qui ne se démentit plus jamais. L’un rendit la terre au pauvre chrétien, et l’autre ne voulant pas céder en géné­rosité lui donna 50 roupies. Ils reprirent ensuite tous les deux le chemin de leur village, heureux d’une telle solution et bien déter­minés à ne plus s’engager dans aucun procès.

    De tels succès donnaient au cher Père une telle autorité dans le pays qu’il suffisait souvent de prononcer son nom pour empêcher les querelleurs de porter leurs plaintes devant les tribunaux civils. Mais si « le grand Soucéapper », comme on l’appelait, était un bon conseiller pour ce qui avait trait aux choses matérielles, il était encore un guide sûr pour le bien spirituel des chrétiens. Il em­ployait tour à tour la douceur, la persuasion, la rigueur et l’indignation. Et quand parfois tout semblait avoir échoué, il finissait par trouver des arguments invincibles plus éloquents et plus con­cluants que n’importe quel syllogisme, ne reculant devant rien pour retirer quelque malheureux de la fange du péché.

    Cependant les points qui semblent surtout avoir attiré son atten­tion et son zèle, sont l’instruction religieuse des enfants et des nouveaux chrétiens, l’assistance à la messe du dimanche et la fré­quentation des sacrements. Persuadé que les enfants et les nouveaux « néophytes ne retiennent guère les explications savantes, il s’atta­chait principalement à faire apprendre les prières et le catéchisme d’une manière correcte et s’assurait par lui-même que « chacun en possédât la lettre et le sens.

    L’avancement spirituel des anciens chrétiens marchait de pair avec la formation des néophytes ; à ce point de vue, on peut dire que ses appels réitérés et ses efforts constants ont été couronnés de succès. Et vraiment c’était consolant de voir pareille foule à la messe de paroisse, au tribunal de la pénitence et à la sainte Table. Avec quel bonheur le Père venait, vers midi, en certains jours de fête, épuisé mais radieux, dire à son vicaire « Eh bien ! belle  fête aujourd’hui » ; puis ajoutait : « mais vous ne savez pas ce qu’il m’en a coûté d’efforts pendant vingt ans. »

    Les loisirs que pouvaient lui laisser le ministère et la maladie (car une fièvre tenace lui fit la guerre pendant de longues années), il les employait volontiers à des questions de théologie ou d’histoire pour lesquelles il avait un grand attrait et qu’il développait avec entrain,

    Tant de travaux, de fidèles et loyaux services joints à un suprême dédain des choses de la terre et à une charité efficace, soutenue par de grandes ressources personnelles (toujours employées pour les autres pendant qu’il se refusait à lui-même non seulement l’utile mais encore le nécessaire) auront sans doute valu une couronne de gloire immortelle à l’apôtre de Darmaboury.

    Son souvenir restera longtemps gravé dans le cœur de ses chré­tiens dont il fut toujours, d’après leurs propres expressions, au tem­porel et au spirituel, le guide, le soutien, le défenseur et le père.

    La charité que M. Thirion se plaisait tant à pratiquer n’eut pas pour seules limites celles de son district. Le cher Père avait compris que l’instruction et l’éducation donnée aux jeunes filles qui en avaient été privées jusque-là, seraient un puissant levier non seulement pour relever la condition de la femme dans ce pays-ci, mais encore pour la mettre à même de travailler petit à petit à faire monter le niveau de la famille et, par là même, celui de la société. Aussi, toutes les fois qu’il était question de fonder un couvent ou d’ouvrir une nou­velle école, le bon Père se hâtait d’offrir une assez forte somme afin de lever toute hésitation. La Congrégation des Sœurs indigènes du Saint Cœur de Marie lui est en particulier beaucoup redevable sous ce rapport.

    Cependant les années s’accumulaient sur la tête du vaillant mis­sionnaire, traînant à leur suite le cortège des infirmités qui en sont l’apanage, surtout dans ces pays au climat débilitant. L’idée qu’il serait peut-être un jour obligé d’abandonner son poste le révoltait. Toutefois le moment vint de battre on retraite. Avant de rendre complètement les armes, le soldat du Christ dépensa le reste de ses forces sur un champ de bataille moins vaste. Pendant deux ans, il lutta là encore pour continuer à faire le bien ; mais, à la fin, ses forces le trahirent et il fallut se résigner au repos. Les deux der­nières années de sa vie furent consacrées à se préparer à la mort. L’idée d’aller bientôt paraître devant Dieu, loin de lui enlever sa gaieté ordinaire, ne faisait que l’augmenter de jour en jour. Je ne suis plus bon qu’à garder les bagages, répétait- il souvent, mais il y a encore le drapeau et c’est à son ombre que je veux mourir et  reposer. Il est mort, en effet, à l’ombre de l’étendard du Christ, et aujourd’hui une croix protège sa tombe.

    Nous nous reprocherions de ne pas ajouter quelque chose sur les derniers moments qui ont couronné une si belle vie. Voici donc, touchant la mort et les funérailles du bon Père Thirion, les détails fournis par le Père Teissier de Bangalore, où notre cher malade s’était rendu, sur les conseils du médecin en chef de Pondichéry. Jevoudrais, pour l’édification de « tous les missionnaires, redire le calme, la joie, le bonheur et les ardents désirs du ciel du bon Père Thirion, pendant les huit derniers jours de sa maladie ; mais l’avant-goût du bonheur éternel se sent mieux qu’il ne s’exprime. Le 4 juillet, la bonne sœur qui le soignait m’avertit que le cher malade baissait beaucoup et qu’il serait peut-être temps de le préparer à recevoir les derniers sacrements. Ma tâche était facile ; je n’avais pas à craindre d’épouvanter mon cher confrère. Aussi, à peine avais-je déclaré que les docteurs commençaient à redouter le dénouement fatal, que le Père Thirion, avec son sourire angélique connu de tout le monde, me dit : « Enfin, le jour approche donc. Je suis prêt, qu’il me soit seulement permis de recevoir encore une fois la visite de mon Jésus et je serai content. » Ce fut avec de pro­fonds sentiments de foi et de piété que le cher malade reçut le Saint-Viatique et l’Extrême-Onction. Lui-même répondait aux prières, ou bien de son cœur uni intimement à Dieu laissait s’échapper de pieuses invocations au bon Jésus et à la bonne Mère.

    Il me demanda l’indulgence plénière, puis joignant les mains et élevant les yeux au ciel, d’un ton qui me fit pleurer, il dit : « Proficiscere, anima mea. » Depuis ce moment jusqu’à la fin, le Père Thirion ne fut plus de ce monde. De ses souffrances, de ses douleurs, il n’en parlait pas. Toujours obéissant, toujours soumis, il acceptait les médecines qu’on lui faisait prendre, se contentant quand elles étaient trop amères de dire qu’un peu de sucre aurait été le bienvenu ; mais aussitôt, il ajoutait : « Mon Dieu, que votre volonté soit faite. » La nuit du lundi au mardi, le Père souf­frit beaucoup ; la gangrène, résultat du diabète, faisait des progrès rapides. Il ne restait déjà plus aucun espoir. Une amputation seule aurait pu arrêter le mal ; mais cette dernière ressource elle-même était inutile, vu l’état de faiblesse du cher malade. Le vendredi et le samedi, la faiblesse augmenta encore. Il nous reconnaissait tous, mais la parole était devenue très difficile. Il se contentait donc de sourire pour remercier des petits services qu’on lui rendait ou des invocations que chacun se faisait un plaisir de lui suggérer. La nuit du samedi au dimanche 10 juillet, les souffrances semblè­rent diminuer. Le Père était calme, la respiration était redevenue libre ; en un mot, toute sa figure respirait la sérénité. C’était le com­mencement du calme éternel et de la sérénité du ciel. À six heures, assisté par les Pères Blaise et Baussonnie, l’ami de la Mission de Mayssour, le dévoué missionnaire de Pondichéry, rendait sa belle âme à son Créateur.

    Le corps fut exposé à la cathédrale, et, pendant toute la journée, les chrétiens européens « et indiens vinrent en foule prier auprès de ces restes mortels et jeter un dernier regard sur « cette figure qui semblait encore respirer la bonté et l’affabilité si connues des pauvres.

    Le soir, à cinq heures, les obsèques furent présidées par Mgr Kleiner assisté de tous les « missionnaires de Bangalore.

    « Fiant novissima nostra hujus similia ! »

     

     

     

    • Numéro : 628
    • Pays : Inde
    • Année : 1852