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Julien THIRIET (1839-1897)

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    La mission de Cochinchine occidentale a fait une perte très douloureuse et très vivement ressentie dans la personne de M. Julien Thiriet, provicaire apostolique et supérieur du séminaire de Saïgon.

    Le défunt était âgé de 58 ans ; né en 1839 dans le diocèse de Nancy, il appartenait à une de ces vieilles familles chrétiennes qui deviennent de plus en plus rares en France ; ses pieux parents donnèrent toujours l’exemple de la fidélité aux commandements de Dieu et de l’Église. Un de ses frères, plus jeune que lui, est curé dans le diocèse de Nancy, et l’un de ses neveux est missionnaire apostolique dans la mission voisine du Binh-dinh.

    Dès les premières années de sa vie, M. Thiriet manifesta cette tendre piété qui, au témoignage de l’Esprit Saint, est utile à tout : pietas ad omnia utilis est. Il était d’un caractère doux et obéissant ; il avait un vif attrait pour l’église et pour les cérémonies saintes ; en un mot, c’était un de ces enfants prédestinés, un de ces jeunes Samuel qui apportent en naissant les marques de l’élection divine.

    La lecture des Annales de la Propagation de la foi faisait dès lors ses délices, et il n’est pas douteux, pour moi, qu’il n’ait entendu de très bonne heure, au fond de son cœur, l’appel mystérieux à l’apostolat.

    Vers l’âge de 11 ans, un bon prêtre du voisinage lui commença le latin et le conduisit jusqu’en troisième. En 1854, il entra au séminaire de Pont-à-Mousson, où il acheva ses études. Il fut non pas un brillant élève, mais, ce qui vaut mieux, un bon élève, travailleur et appliqué à tous ses devoirs. Sa régularité et son bon esprit lui valurent constamment l’estime et la confiance de ses maîtres.

    À la fin de ses études, aux vacances de 1857, il fit à pied, en compagnie d’un de ses amis, le pèlerinage de Mattaincourt et celui de Notre-Dame de Sion, pour recommander à la Très Sainte Vierge et au Bienheureux Pierre Fourrier la grave affaire de sa vocation. À la fin des vacances, il entra au grand séminaire de Nancy, où il fit un an de philosophie, puis il partit, au mois d’août 1858, pour le Séminaire des Missions-Étrangères, sans se donner la consolation d’embrasser les siens. Bien que d’un caractère affectueux, son âme naturellement austère était morte à toute consolation sensible ; peut-être aussi voulut-il, en brusquant son départ, épargner à ceux qu’il aimait la tristesse et les amertumes de la séparation.

    C’est à cette époque que je fis sa connaissance. J’entrai, au mois d’août 1859, au Séminaire des Missions, et je puis dire qu’à partir de cette époque, je l’ai toujours suivi dans la vie et ne l’ai jamais perdu de vue. Dès le premier jour, nos deux âmes se comprirent et se soudèrent l’une à l’autre d’une de ces amitiés qui durent autant que la vie, et que la mort elle-même ne peut briser. Bien que plus avancé d’un an que moi, nous nous retrouvâmes dans le même cours, parce qu’il fut retardé à cause de sa jeunesse.

    Il fut constamment parmi nous un séminariste modèle, aimable et pieux ; chez lui, rien d’extraordinaire ou de saillant, mais, à l’exemple des saints, il faisait les actions de la vie commune d’une manière non commune ; on comprenait qu’un solide fond de vie intérieure était le principe et le mobile de toutes ses actions.

    Il fut ordonné prêtre à la Trinité 1862, et destiné immédiatement à la mission de Saïgon, qui sortait à peine de la grande persécution. Il fut un des derniers partants qui, au lieu de passer comme aujourd’hui par l’isthme de Suez, fit le tour du continent africain, en sorte que le voyage dura près de sept mois, et que M. Thiriet n’arriva dans sa mission que dans les premiers jours de 1863.

    Après quelques mois passés dans les postes de l’intérieur, pour apprendre la langue et se former à la pratique du saint ministère, il fut placé, dès le commencement de 1864, au séminaire de Saïgon, où il devait passer 33 ans de sa vie et mourir. Il se donna de toute son âme à cette belle œuvre de la formation du clergé indigène, qui est le premier but de notre Société, et d’où dépend l’avenir de nos chrétientés. Pour l’initier à cette noble tâche, il trouva un homme hors ligne, M. Wibaux, fondateur du séminaire de Saïgon ; il s’en fit, avec son humilité et son dévouement ordinaires, le collaborateur assidu et le bras droit; en sorte qu’à la mort du saint fondateur, il fut nommé pour lui succéder (octobre 1877) et continuer ses traditions. L’œuvre de son vénéré prédécesseur ne fit que prospérer et fleurir entre ses mains. C’est le meilleur éloge que l’on puisse faire de son administration.

    Comme professeur de théologie morale et comme supérieur, M. Thiriet a formé tout le clergé indigène de la Mission ; pendant plus d’un quart de siècle, il s’est efforcé de faire passer dans ces jeunes âmes quelque chose de son grand esprit de foi, de son zèle, de sa vie intérieure et de son expérience du ministère apostolique.

    Frappé de la difficulté qu’éprouvent nos prêtres indigènes à exposer clairement et avec précision les vérités du dogme et de la morale évangéliques, il composa et fit imprimer à leur usage 4 volumes de sermons comprenant, pour chacun des dimanches de l’année, cinq ou six plans de sermons, où tout est tiré des Pères et des meilleurs commentateurs, travail qui suppose d’immenses lectures. M. Thiriet n’était rien moins, pourtant, qu’un esprit brillant, et il n’avait pas ce travail facile ; mais son grand esprit d’ordre et l’austère régularité de sa vie suppléaient à ce qui lui manquait du côté de la vivacité de l’esprit. C’est l’éternelle fable de la tortue qui triomphe du lièvre à la course ; tant il est vrai que les dons brillants de l’intelligence sont un ornement très appréciable, mais influent peu, au fond, sur l’homme moral ! Ils ne sont qu’un accessoire dans la pratique quotidienne de la vie, et peuvent être suppléés très avantageusement par l’application au travail. Labor improbus omnia vincit.

    On a comparé bien des fois le grand ministère de la formation sacerdotale à un enfantement plein de souffrances et de mystérieux labeurs. Il faut beaucoup souffrir pour mettre au monde un homme ; mais qui dira les douleurs de l’enfantement surnaturel ? Donner à l’Église des prêtres, à l’apostolat des ouvriers, prendre ces natures asiatiques si molles, si réfractaires à toute vie intérieure, et les transformer au point d’en faire de bons prêtres, il n’est rien dans l’Église de plus grand et de plus fécond ; mais aussi, il n’est rien de plus douloureux. Le bon P. Thiriet a connu dans toute leur amertume ces souffrances de la maternité : Mulier quum parit tristitiam habet. Quand après bien des dégoûts, bien des déceptions, il voyait arriver pour ses fils spirituels le grand jour de l’ordination, alors sans doute son cœur affectueux tressaillait de joie à la pensée d’avoir donné un prêtre à l’église de Cochinchine ; mais ensuite, que de sollicitudes pour suivre dans leur carrière chacun de ses fils spirituels, pour leur donner sans respect humain les conseils qu’il croyait utiles, pour prévenir les chutes et relever ceux qui étaient tombés ! Quelle tristesse, quand il voyait s’écarter de lui ceux-là précisément qui auraient eu le plus besoin de son assistance et de ses avis. Il faut aimer les âmes comme les aimait le cher M. Thiriet pour apprécier tout ce qu’un pareil ministère a de pénible et de dur au cœur. Certes, il pouvait bien sans présomption s’appliquer à lui-même le mot de l’apôtre : Filioli mei quos iterum parturio, donec formetur Christus in vobis.

    Ce n’était là pourtant qu’une part de ses sollicitudes pastorales. A côté et en face du séminaire de Saïgon, s’élèvent les bâtiments du Carmel et le vaste établissement des sœurs de Saint-Paul de Chartres, dont il eut toute sa vie la haute direction. Chaque semaine, deux jours entiers étaient consacrés par lui à entendre les confessions des sœurs ; il était, de plus, le confesseur extraordinaire de toutes les communautés religieuses situées aux alentours de Saïgon, et tous les trois mois, plus d’une semaine était appliquée à ce ministère ; il avait encore à diriger chaque année de nombreuses retraites. Pendant l’unique mois de repos qui est accordé aux professeurs du séminaire, il prêchait deux, trois et quelquefois quatre retraites, soit à Saïgon, soit dans les communautés religieuses de l’intérieur. C’était là ses vacances et l’unique repos qu’il s’accordât. Enfin presque tous les dimanches, il prêchait à la Sainte-Enfance, et pendant plus de dix ans, il a ainsi prêché sans se lasser et sans lasser les Sœurs  qui venaient l’entendre, de Saïgon et des environs.

    Pourtant M. Thiriet n’était nullement orateur, dans le sens littéraire qu’on attache d’ordinaire à ce terme ; mais selon le mot de Platon, il était naturellement plein de discours, et pour être éloquent, il n’avait qu’à laisser parler son âme et qu’à livrer à son pieux auditoire les trésors de son expérience et sa connaissance approfondie des voies intérieures. Aussi beaucoup mieux que des prédicateurs plus éloquents, il captivait son auditoire par sa parole simple, pleine d’onction et toujours pratique.

    Là du moins, il ne connut que les joies du ministère apostolique. Sa direction très appréciée rencontrait des âmes reconnaissantes et dociles. Nulle part, je le crois, la mort du Père ne fut plus douloureusement ressentie ;  nulle part, elle ne causera plus de regrets et ne produira un vide plus difficile à combler.

    À partir de 1878, le Vicaire apostolique, Mgr Colombert, qui avait confié à M. Thiriet la direction de sa conscience, l’appela au partage de l’administration épiscopale, en lui octroyant des lettres de provicaire apostolique. Dans cette charge délicate, M. Thiriet mérita la confiance et l’estime de tous les confrères de la Mission par la prudence et la maturité de ses conseils. Doué d’un jugement très droit, d’un esprit modéré et naturellement bienveillant, le Père provicaire rendit à ses confrères de nombreux services ; aussi il avait la confiance et l’affection de tous ; au cours des retraites ecclésiastiques, il avait peine à suffire à l’empressement de ceux qui se disputaient le droit de lui ouvrir leur conscience et de lui exposer les besoins de leur âme.

    Du reste, on peut dire qu’il était le confesseur ordinaire de tous les prêtres de Saïgon et des environs. On trouvait auprès de lui une direction un peu austère, très ferme et sans aucun respect humain. Il disait à tous la vérité telle qu’il la voyait, et son affection, très généreuse et très dévouée, ne dégénérait jamais en mollesse et en compromis.

    Dans ses rapports généraux avec ses confrères, il était d’une complaisance infatigable. Avait-on besoin de lui pour prêcher une retraite paroissiale, présider une fête, une cérémonie, il était toujours prêt, bien qu’il fût plus surchargé de besogne que pas un. Non seulement il donnait très libéralement son temps, son travail, mais encore il donnait son argent et ne possédait littéralement rien qui fût à lui. Chaque fois qu’il savait un confrère dans la gêne, il n’attendait pas qu’on lui demandât, il donnait sans compter, généreusement, avec cette bonne grâce et cette discrétion qui sont plus de la moitié du don. A sa mort, il ne laissait rien, et son exécuteur testamentaire trouva à peine quelques piastres égarées sur son bureau et dans ses papiers. Sans avoir fait comme les religieux le vœu de pauvreté, il est mort parfaitement pauvre, comme il a toujours vécu.

    La vie de M. Thiriet s’écoula ainsi tout entière dans la pratique du bien et l’obscurité voulue d’une existence où rien de saillant n’attirait l’attention. Dicite justo quoniam bene. Il faisait bien chacune de ses actions et sa haute sainteté n’avait rien d’extraordinaire, rien qui pût attirer sur lui les regards des hommes. Ceux-là seuls qui vivaient dans son intimité savaient quels trésors d’humilité, de simplicité, de dévouement et d’esprit intérieur il y avait dans ce cœur.

    Depuis quelques années, M. Thiriet commençait à sentir plus lourdement sur lui le poids du jour et de la chaleur.

    En Cochinchine, les années comptent double et peu de missionnaires doublent le cap de la soixantaine. Déjà en 1884, une maladie qui nécessitait une opération douloureuse, l’ablation d’une fistule, le força, malgré ses répugnances, à faire un voyage en France. Il fut opéré à Paris, chez les Frères de Saint-Jean de Dieu, auxquels il garda jusqu’à la fin un souvenir reconnaissant. Aussitôt guéri, il se hâta de revenir parmi nous, non toutefois sans s’être donné la joie d’aller au pays embrasser son vieux père et sa vieille mère qu’il ne devait plus revoir en ce monde. Par une coïncidence remarquable, son vénérable père recevait les derniers sacrements, le jour même où son fils rendait le dernier soupir à Saïgon, et les lettres qui annonçaient la mort du père et celle du fils se croisèrent en route. Sa mère, âgée de 86 ans, ignore encore la mort de son fils ; on la lui a cachée soigneusement pour ne pas accumuler deuil sur deuil et désoler son cœur.

    L’année dernière, au mois de novembre, le cher M. Thiriet, tomba très sérieusement malade, et pendant quelques jours, il parut en danger de mort. Les soins de ses confrères, le dévouement de la sœur chargée de l’infirmerie du Séminaire le remirent sur pied, et un voyage de deux mois qu’il fit, au commencement de l’année, à notre sanatorium de Hong-kong achevèrent sa guérison. Il revint prendre au mois de mars la direction du Séminaire et de ses œuvres. Il paraissait bien rétabli et nous espérions le conserver longtemps encore, quand, dans les premiers jours de juillet, une attaque de dysenterie le réduisit en trois semaines à l’extrémité. Cette fois, c’était l’appel du Souverain Maître. L’heure de la récompense venait de sonner pour le bon et fidèle serviteur qui avait dépensé sa vie au service de Dieu et des âmes. Chose étrange ! au lieu de se réjouir, le saint prêtre tremblait à la pensée de la mort et du compte qu’il allait avoir à rendre à Dieu. Cela ne me surprit guère, car je le connaissais à fond, et je savais que c’était une de ces âmes héroïques que Dieu mène habituellement par l’âpre voie du sacrifice et de la désolation spirituelle. Du reste il ne regrettait rien de la vie, et n’eût été la crainte des jugements de Dieu, il eût appelé la mort de ses vœux. Depuis quelques années surtout, il éprouvait la nostalgie de l’exil et le dégoût de la terre. Il me disait quelques jours avant de mourir : « Je sens que je n’ai plus rien à faire en ce monde et qu’il ne me reste « plus qu’à disparaître. » Comme presque tous ceux qui ont longtemps vécu et beaucoup souffert, il ressentait très vivement l’amertume de se survivre à soi-même et à presque tous ceux qu’il avait aimés ici-bas. Aussi, quand la mort se présenta, il lui fit bon visage et il répondit aux exhortations de son confesseur :« Oh ! oui, c’est de grand cœur que je fais le « sacrifice de ma vie. J’ai fait ce sacrifice, il y a 35 ans, je le renouvelle de tout cœur Dieu « l’ordonne. Que son adorable volonté soit faite maintenant et toujours. »

    À l’approche du moment suprême, toutes ses craintes, toutes ses terreurs avaient providentiellement disparu. Le 2 août, à 4 heures du matin, il rendit paisiblement son âme à son Créateur. Sa mort avait été aussi douce, aussi simple que sa vie.

    Ce matin-là, c’était l’aurore de la Portioncule, fête chère aux cœurs de nos chrétiens ; toute la journée, les fidèles devaient se presser dans la chapelle du Carmel, qui est située en face du Séminaire. Après avoir gagné l’indulgence plénière, ils vinrent en foule s’agenouiller au pied du lit funèbre, où le cher Père semblait sourire à la mort, en priant Dieu de lui appliquer l’indulgence qu’ils venaient de gagner. L’éternité ne m’a pas dit ses secrets ; mais l’âme de mon saint ami m’est connue, et je me plais à croire que Dieu n’aura pas fait attendre bien longtemps sa récompense à son fidèle serviteur. Du haut du ciel, j’aime à me dire que le cher et vénéré Père continue à veiller aujourd’hui sur ceux qui lui étaient tendrement unis ici-bas.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 808
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1862