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Louis THINSELIN (1841-1895)

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    M. Louis-Jules Thinselin naquit le 2 mai 1841, à Lamath, petite bourgade du diocèse de Nancy, d’une famille connue dans toute la contrée pour sa probité et son honorabilité. Il sentit de bonne heure naître en lui la vocation à l’état ecclésiastique ; il fit ses études classiques au petit séminaire de Pont-à-Mousson, et suivit les cours de théologie au grand séminaire de Nancy,où il reçut l’onction sacerdotale des mains de celui qui devait être plus tard le cardinal Lavi­gerie. Il fut aussitôt nommé vicaire de Saint-Sébastien, dans la ville épiscopale ; il y retrouvait comme curé le vénérable M. Adrian, son ancien supérieur du grand séminaire, et comme collègues M. Midon, le futur évêque d’Osaka, et M. Pano, aujourd’hui curé de Moyen. « L’abbé Thinselin se mit à l’œuvre, écrit M. Pano, avec toute l’ardeur de son caractère, de son zèle et de sa jeunesse ; il s’occupa surtout des pauvres. Il faisait partie du bureau de bienfaisance de la ville de Nancy, et j’ai pu, en lui succédant dans ces fonctions, me rendre compte du bien qu’il avait fait sur ce terrain ». Se sentant appelé à la vocation apostolique, M. Thinselin quitta Nancy, son vicariat, sa famille et ses amis en septembre 1868, pour entrer au Séminaire des Missions-Étrangères. Après y avoir passé une année, il partit, le 6 juillet 1869, pour la Mission de la Cochinchine française à laquelle il était destiné. MM. Midon et Pano étaient venus à Paris, le jour du départ, pour assister à la cérémonie des adieux, et ils l’accompagnèrent jusqu’à la gare de Lyon. Deux mois après, sans avoir prévenu son ancien collègue, M. Midon entrait à son tour au Séminaire de la rue du Bac, et lui écrivait qu’il venait de prendre sa place comme aspirant ; ils devaient se revoir à Saïgon, au mois de septembre 1870.

    Avant de quitter la France, en juin 1869, notre missionnaire avait eu la joie de marier son unique frère qui aujourd’hui habite Lamath. Quand ce dernier lui écrivait pour lui annoncer la naissance d’un de ses enfants : « Ah ! disait-il à ses amis, quelle bonne eau bénite je lui ai « donnée ! » L’aînée des filles de son frère, après avoir fait son éducation à l’abbaye bénédictine de Flavigny-sur-Moselle, est ren­trée comme postulante dans cette sainte maison, où elle est mainte­nant religieuse, sous le nom de Mme Marie-Louise.

    M. Thinselin arriva donc à Saïgon peu de jours avant le 15 août, en compagnie de plusieurs confrères qui, comme lui, avaient une belle et forte voix. En ce temps-là, on célébrait encore la fête de l’Empereur ; après la messe, chantée par le Vicaire apostolique et à laquelle assistait M. l’amiral Ohier, entouré de son état-major et de tout le corps officiel, on entonna le Te Deum ; les voix de nos confrères voyageurs furent très remarquées, car la maîtrise de la cathédrale n’était pas alors composée comme aujourd’hui.

    Le nouveau missionnaire fit ses débuts dans la chrétienté de Thu­thiem, située en face de Saïgon, de l’autre côté de la rivière ; tout en apprenant la langue annamite, il put se rendre utile aux œuvres fran­çaises qui commençaient à prospérer en Cochinchine. En juillet 1871 ,il fut envoyé dans la province de Vinh-long, à Bai-xan, grosse chrétienté de 1.200 âmes, établie sur les bords d’une des bouches du Mékong, appelée Co-chien. Les épreuves ne lui manquèrent pas dès la pre­mière année de son séjour dans cette localité. Le 6 décembre, un typhon renversa l’église nouvellement construite ; l’année suivante, le 24 octobre, le presbytère fut à son tour jeté à terre par l’ouragan. Aussi avions-nous nommé ces deux typhons, le premier, le typhon de Saint-Nicolas, et l’autre celui de Saint-Raphaël. M. Thinselin reconstruisit son église et son presbytère et administra, pendant six ans, la chrétienté de Bai-xan, qui a gardé de lui le meilleur souvenir.

    Sur ces entrefaites, M. l’amiral Duperré, gouverneur de la Cochinchine, demanda à Mgr Colombert un missionnaire pour remplacer MM. les aumôniers de marine, qui, depuis l’occupation française, desservaient l’hôpital militaire de Saïgon. M. Thinselin fut appelé à occuper ce poste, et on peut dire que le choix du Vicaire apostolique était heureux. En effet, depuis le jour de son installation, en mai 1877, jusqu’à sa mort arrivée le 22 juin 1895, il a rempli ces fonctions délicates et difficiles d’aumônier avec un tact, une réserve et un zèle admirables. Tous ses malades, soldats, officiers et civils, avaient pour lui la plus affectueuse vénération. Il leur procurait des livres de lecture, les visitait assidûment, surtout ceux qui étaient alités, et les traitait avec une condescendance toute paternelle. Chaque dimanche, il leur annonçait la parole de Dieu, et préparait soigneusement ses instructions ; de plus, pendant le Carême et le mois de Marie, il les réunissait à la chapelle trois fois par semaine. Il était orateur, aussi était-il invité à prêcher, au moins tous les deux ans, la retraite aux Sœurs de Saint-Paul et aux Frères des écoles chrétiennes. Ses sujets étaient bien choisis, sa diction absolument correcte ; le débit ne laissait rien à désirer ; on reconnaissait l’éloquent vicaire de Saint-­Sébastien de Nancy. Nos communautés religieuses garderont long­temps le souvenir du bien qu’il leur a fait par sa direction et ses prédications ; car il était aussi leur confesseur extraordinaire aux Quatre-Temps. La tâche était rude et demandait près d’une semaine chaque fois, car les Sœurs de Saint-Paul et leurs novices indigènes sont très nombreuses à Saïgon et dans les environs.

    Notre cher confrère, qui jouissait d’une santé robuste et ne con­naissait pas la maladie, ressentit, vers 1885, les premières atteintes de la goutte. Au début, les crises furent très violentes, et deux fois chaque année il était réduit à garder le lit ou la chaise longue pen­dant trois semaines sans pouvoir quitter la chambre. Pour remédier à ces inconvénients, il s’imposa un régime très sévère, et exerça ses jambes par de longues courses à pied qui duraient deux et trois heures ; il parvint ainsi à enrayer le mal, et put, en tout temps, faire son service.

    Cependant la chapelle de l’hôpital était loin de suffire aux besoins du culte, et, malgré le soin que les sœurs apportaient à l’orner et à l’entretenir, elle ne répondait plus aux nécessités de la situation. L’administration l’avait compris, elle avait proposé de remplacer le modeste oratoire par un monument qui ferait honneur à la colonie. Le Ministère approuva le projet, et la direction de l’artillerie fût chargée de l’exécuter. Au bout de quelques mois, le 1er avril 1894, Mgr Colombert inaugurait la nouvelle chapelle qui a coûté de 50.000 à 60.000 francs. Ce fut un beau jour pour notre pieux missionnaire, qui n’épargna rien pour embellir la maison de Dieu ; il l’orna à ses frais de deux grands lustres, de vitraux, d’un bel autel en marbre, et d’un superbe Chemin de Croix qu’il a commandé et payé, mais qu’il ne lui a pas été donné de contempler. On peut, à juste titre, lui appliquer les paroles du Psalmiste : « Seigneur, j’ai aimé la beauté de votre maison, et le lieu où habite votre gloire. » (Ps. XXV, V. 8).

    Depuis quelque temps, M. Thinselin maigrissait à vue d’œil ; la dernière année de sa vie, cet homme fort et robuste, taillé en her­cule, ne fit que dépérir. Un jour, le 13 juin, il fut obligé de garder le lit à cause d’un abcès qui le faisait beaucoup souffrir, c’était la pre­mière fois qu’il était vraiment malade. Le médecin en chef et les sœurs de l’hôpital lui prodiguèrent leurs soins. Le mal s’aggravant, on le transporta pour plus de commodité au pavillon des officiers. On constata alors que le cher malade était atteint du diabète, et son état fut jugé désespéré.

    Le samedi 22 au matin, j’accourus en toute hâte auprès de notre bien-aimé confrère, dont la langue était déjà presque paralysée. J’entendis sa confession, lui administrai le saint viatique, l’extrême-­onction et l’indulgence plénière. Il avait sa connaissance, mais il fallait souvent le faire sortir de sa torpeur et attirer son attention sur chacune de ces saintes cérémonies. Les sœurs, plusieurs mission­naires et quelques officiers malades étaient présents ; nous étions tous attendris jusqu’aux larmes. Les sœurs s’approchèrent ensuite du malade et lui demandèrent en sanglotant sa dernière bénédiction ; il comprit et essaya de lever la main droite sur leurs têtes humblement inclinées. Le Procureur de la Mission nous quitta pour aller au télé­graphe annoncer la triste nouvelle à notre évêque, parti la veille pour My-tho où il présidait les obsèques de M. Faron, décédé deux jours auparavant. Après douze heures d’agonie, M. Thinselin rendit sa belle âme à Dieu ; il était dix heures du soir, le samedi 22 juin. On transporta son corps dans les appartements de l’aumônerie, et on le revêtit des ornements sacerdotaux. Une chambre fut transformée en chapelle ardente ; le dimanche à deux heures de l’après-midi eut lieu la mise en bière, et on transporta le cercueil à la chapelle de l’éta­blissement ornée pour la circonstance et tendue de draperies noires. Le lendemain, lundi 24, une messe fut célébrée par M. Thiriet, su­périeur du séminaire et compatriote du défunt ; toutes les sœurs de Saint-Paul de Saïgon et des environs y assistaient. A 6 heures ¾ ,  le bourdon de la cathédrale fit entendre le glas funèbre, le convoi se mit en marche et traversa la rue de Bangkok et le boulevard Noro­dom. A 7 heures, le clergé, en habit de chœur, était réuni à l’entrée de l’église ; Mgr l’évêque de Benda présidait, assisté du premier provicaire, M. Gernot, et du curé de la cathédrale. Toutes les auto­rités et toute la population de Saïgon étaient là. L’église avait été ornée comme aux obsèques de Mgr Colombert. La maîtrise, accompagnée du grand orgue, exécuta des chants funèbres. Après l’absoute, le convoi se dirigea vers le tombeau de l’évêque d’Adran, où sont enterrés les missionnaires de Saïgon. C’est là que repose le corps de notre bien-aimé et regretté confrère.

    A nous maintenant de marcher sur ses traces et d’imiter ses vertus.

    Moriatur anima mea morte justorum et fiant novissima mea ho­rum similia. (Nombres, XXII, 10.)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1010
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1869