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Alphonse THÉVENIN (1864-1902)

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    Alphonse-Marie Thévenin naquit à Saint-Just-d’Avray, diocèse de Lyon, le 1er juillet 1864. Ses parents se distinguaient par un grand esprit de foi, et ils surent donner à leurs trois enfants une éducation vraiment chrétienne.

    La piété tendre d’Alphonse-Marie et son amour des cérémonies de l’Église décidèrent sa famille à la confier au vénérable P.Chevrier, fondateur et premier supérieur du Prado à Lyon. L’enfant dut montrer des signes particuliers de ferveur, car le bon P.Chevrier lui dit un jour : « Toi, Alphonse, tu seras missionnaire. » Cette prédiction se réalisa pleinement. En effet, ses études classiques achevées, M.Thévenin allait tout droit au séminaire des Missions Étrangères.

    C’est au mois de mars 1886 que je connus M.Thévenin à la rue du Bac. Sans être précisément intime avec lui, j’aimais à le voir, à le fréquenter ; ses réparties vives, sa gaieté exubérante suffisaient à réjouir tous ceux qui l’approchaient. Il était réellement de ceux dont on aime à conserver  le souvenir, à cause de leur amitié sincère et désintéressée, et tous ses confrères disaient de lui : M.Thévenin fera certainement un bon missionnaire.

    Ordonné prêtre en septembre 1887, il reçut sa destination pour la Cochinchine occidentale. C’est alors qu’à Saïgon (capitale de la Cochinchine) commençait à fleurir le collège Taberd, fondé et dirigé par notre Société ; et, en toute franchise, je dois avouer que nous redoutions à la rue du Bac d’être envoyés à Saïgon où il fallait être professeur en arrivant. En comptant  M.Thévenin nous étions quatre désignés pour la Cochinchine occidentale. Naturellement nous eûmes à subir, de la part des autres aspirants, quelques plaisanteries, quelques taquineries, fort inoffensives d’ailleurs, sur notre futur professorat, mais qui nous agaçaient  un peu.

    Le mercredi, 16 novembre, eut lieu la cérémonie des adieux, et les parents de M.Thévenin qui, depuis son départ de Lyon, étaient venus se fixer à Meudon, tinrent, malgré leur peine, à y assister et à offrir à Dieu ce dernier sacrifice. Le 20 novembre, nous nous embarquions sur le « Sindh », un vieux bateau, qui se comporta néanmoins très bien pendant toute la traversée.

    Le 20 décembre, nous étions à Saigon. Il faisait nuit, et, en apercevant les longues lignes de lumière qui éclairaient la rivière et les quais, nous nous croyons encore sur les bords de la Seine. Des professeurs de l’école de Taberd et du séminaire nous attendaient à l’appontement ; ils nous emmenèrent au séminaire.

    Après un repos de quelques jours, M.Thévenin reçut sa nomination : il ne serait pas professeur au collère Taberd, mais bien au séminaire Saint-Joseph.

    Dès le premier moment, il prit ses fonctions tout à fait à cœur. C’était un vrai plaisir de voir combien il aimait ses élèves, avec quelle sollicitude il s’occupait d’eux. Il savait aussi parfois leur procurer d’agréables distractions. Son goût pour les choses de l’église, le bon ordre et une certaine élégance qui régnaient dans sa chambre le firent nommer bientôt maître des cérémonies et sacristain. Dans l’exercice de cette double charge, il se montra constamment attentif à ne négliger aucune prescription du cérémonial, si petite fut-elle. Aucune infraction ne trouvait grâce à ses yeux. Quelques vieux professeurs disaient bien qu’il exagérait, qu’il était trop sévère, mais il répondait tpujours, le cérémonial ou le rituel à la main, et il fallait s’incliner.

    Il y avait déjà deux ans que M.Thévenin était professeur quand il fut envoyé à Dat-do, pour se former sous la direction de M.Combalbert au ministère des paroisses. Sur ces entrefaites, le poste de Thu-duc étant devenu vacant par le changement de titulaire, M.Thévenin en fut chargé. Thu-duc n’était plus le séminaire : la maison du missionnaire était à peu près convenable mais l’église quelle différence avec la jolie chapelle de Saint-Joseph ! Notre confrère ne trouvait devant lui qu’une vieille construction annamite, toute en bois et presque complètement dévorée par les fourmis blanches. Les pièces de bois ne tenaient plus ensemble et le moindre coup de vent pouvait tout renverser.

    Sans perdre courage, M.Thévenin entreprit de remplacer cette pauvre bicoque par une jolie chapelle en briques. Sa paroisse était pauvre, lui-même n’avait rien à donner, et ce que la mission pouvait lui procurer était à peu près nul. Néanmoins, à force de privations, de démarches, en Cochinchine et en France, auprès des personnes pieuses qu’il connaissait, il réussit à mener à bien sa difficile entreprise. Et maintenant, quand on a passé la rivière de Saïgon au bac de Thu-duc, traversé le marché et qu’on arrive au pied de la colline qui domine tout le pays, c’est avec une véritable joie et un sentiment d’admiration qu’on aperçoit, à mi-côte, la jolie petite tour qui orne la façade de la nouvelle église.

    Couronnée de créneaux, très simple, très élégante, avec ses fenêtres et ses arceaux gothiques, elle présente une large nef que les rayons du soleil, filtrant à travers les vitraux, enrichissent de toutes les nuances de l’arc-en-ciel. De beaux autels d’une décoration très sobre et quelques riches statues font de ce sanctuaire un des plus beaux de toute la mission.

    Pour un coup d’essai, c’était superbe. Aussi comme tous ceux qui aiment à bâtir, M.Thévenin trouvait son œuvre insuffisante : il lui fallait autre chose. Les Frères des Écoles chrétiennes, qui, quelques années auparavant, avaient dû quitter la colonie où ils tenaient les écoles du gouvernement, venaient d’être rappelés par Mgr Colombert et avaient pris la direction du collège Taberd, au commencement de 1890. Ces bons Frères, malgré tout leur dévouement, ne pouvaient suffire à la tâche, et ils sentaient le besoin de s’adjoindre des auxiliaires annamites. Mais où établir le noviciat ? A Saïgon, la place manquait au collège, et puis, la vie est trop chère en ville. Loin de Saïgon, la maison eût été difficile à diriger. M.Thévenin vint au secours des Frères et leur proposa de s’installer auprès de l’église de Thu-duc. M.Gernot, supérieur de la mission, depuis la mort de Mgr Colombert, ayant donné son consentement, le missionnaire se mit aussitôt à l’oeuvre  et , en très peu de temps, il contruisit une belle et vaste maison, qui a réellement fort grand air et qui est loin de déparer la jolie église auprès de laquelle elle est placée.

    Tout en s’occupant de sa paroisse principale, M.Thévenin ne négligeait pas ses petites chrétientés. Gocong n’avait qu’une chapelle délabrée : sans hésiter, notre confrère choisit un emplacement convenable, dressa un plan, et Go-cong eut bientôt sa nouvelle église, plus modeste, il est vrai, que celle de Thu-duc, mais cependant assez belle et surtout très solide.

    M.Thévenin espérait sans doute se reposer après tous ces travaux, mais il n’est point ici-bas de demeure permanente. Le district de Tha-la étant venu à vaquer, le missionnaire dut en prendre la direction. Là, plus de constructions à faire : l’église, le presbytère, tout est neuf ; mais en revanche, de nombreuses chrétientés à administrer. En tilbury, en charrette à bœufs, M.Thévenin allait de l’une à l’autre, se dépensant sans compter, s’occupant des chrétiens, instruisant et baptisant les catéchumènes, donnant un nouvel essor à l’œuvre de la Sainte-Enfance.

    Après plusieurs années de ce ministère pénible, la santé de notre confrère se trouva ébranlée ; de plus, certaines difficultés qu’il ne put surmonter, jetèrent en son esprit  une sorte de lassitude. On lui conseilla d’aller se reposer à Hong-Kong, ce qu’il fit. A son retour, il administra la petite paroisse de Phu-hiep, située à une heure de Cai-mong. Depuis longtemps M.Gernot, provicaire de la mission et curé de Cai-mong, pensait à reconstruire les bâtiments et la chapelle du couvent de ses religieuses indigènes ; c’est lui qui avait demandé que M.Thévenin fût placé à Phu-hiep, dand le but de lui confier les travaux à exécuter pour sa communauté.

    Voilà donc notre confrère redevenu architecte et bâtisseur. Pendant qu’il s’occupe des fondations de la chapelle du couvent, il relève l’église annamite de Ba-vat, qui venait d’être brûlée, surveille une importante construction à My-tho , et ose encore entreprendre de refaire complètement son église de Phu-hiep. Mais Dieu ne lui permit pas de voir la fin de tous ces travaux. La fièvre le tourmentait souvent ; il était parfois sans forces et éprouvait de violentes nausées. Malgré la quinine et les vomitifs, la fièvre revenait sans cesse. Alors le cher malade demanda la permission de passer quelques jours au sanatorium du cap Saint-Jacques.

    Après avoir mis en ordre ses affaires temporelles et spirituelles, il quitta Phu-hiep et traversa Saïgon presque sans s’arrêter.

    Ceux qui le rencontrèrent , en voyant on embonpoint et sa belle mine, étaient loin de le croire gravement atteint. « C’est de la fatigue, lui disait-on : un peu de repos, et vous vous porterez mieux que jamais. »

    Cependant la fièvre reprit plus fort que jamais, accompagnée de vomissements et d’un abattement général. M.Simon, directeur du sanatorium, n’était pas sans inquiétude. Mais comme le médecin ne voyait pas de danger immédiat, le directeur de la maison crut pouvoir attendre au lendemain pour parler à M.Thévenin des derniers sacrements.

    Pendant la nuit, trois jeunes gens furent chargés de garder le malade ; mais le voyant assoupi et tranquille, ils s’endormirent eux-mêmes. À deux heures du matin, l’un d’eux, s’étant réveillé, s’aperçut que M.Thévenin venait de mourir.

    C’était le mardi 13 mai. Le cher défunt avait été empoisonné par un épanchement subit de bile. Le corps entra presque aussitôt en décomposition : il fallut lui donner la sépulture le jour même.

    Je n’en doute pas, le bon Dieu a fait miséricorde à notre cher confrère, car, depuis que je le connais, je l’ai toujours vu fidèle à ses exercices de piété. Il se confessait très régulièrement, et sur le point de quitter Phu-hiep, quelques jours avant sa mort, il avait fait l’humble aveu de ses fautes. M.Thévenin savait que le bon serviteur, auquel est promise la récompense, est celui qui se tient constamment éveillé pour ouvrir lorsque le divin Maître se présente.

     

    "Domine, dilexi décorum domus tuae et locum habitationis gloriae tuae "

     

     

    • Numéro : 1761
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1887