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Alphonse TÊTU (1846-1907)

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    Alphonse Têtu naquit à Mervans, au diocèse d’Autun, le 3 juin 1846, d’une famille aisée et foncièrement chrétienne. Son père, forgeron de son état, était un de ces hommes à la foi robuste, qui réalisait à la lettre cette belle maxime : Travailler c’est prier, et prier c’est travailler. L’enfant trouva donc, dans l’intérieur de sa famille, ce qui est une des plus grandes grâces de Dieu, l’exemple de toutes les vertus.

    De ces premières années, nous savons peu de chose. Nous pouvons dire seulement qu’il commença ses études de latin assez tard, chez un saint prêtre, curé d’une paroisse voisine et qui dans la suite fut nommé à Mervans même. Ce bon curé parlait toujours avec le plus grand enthousiasme de son cher élève d’autrefois.

    Pendant trois ans, le futur missionnaire, pour prendre ses leçons, a fait, chaque jour et par tous les temps, la route qui sépare les deux paroisses : c’était plus de quatre kilomètres.

    Le jeune Alphonse donnait déjà une preuve de cette énergie de caractère qui restera la marque particulière de la physionomie de M. Têtu.

    Avec cette force de volonté et une vive intelligence, il. fit de rapides progrès.

    Au petit séminaire d’Autun, « s’il ne fut pas précisément, écrit un digne prêtre qui l’a connu, un élève brillant, toujours du moins il fut un élève intelligent, travailleur, classé parmi les bons. Son bon esprit, son caractère aimable, franc et décidé, sa piété solide lui con­cilièrent l’estime et l’affection de tous ses maîtres. »

    « Ses camarades l’aimaient et virent toujours en lui sinon le mis­sionnaire qu’il devait être, du moins le futur prêtre se préparant simplement et généreusement à répondre à l’appel de Dieu. »

    Après avoir terminé son cours de philosophie au grand séminaire d’Autun et reçu la première tonsure, l’abbé Têtu entra aux Missions-Étrangères le 7 septembre 1869.

    Pendant la guerre, les aspirants furent renvoyés dans leurs familles. M. Têtu rentra à Mervans, où il fut un grand exemple de piété et de foi pour toute la paroisse. Le souvenir qu’il a laissé dans tous les esprits, durant ces vacances forcées de quelques mois, y est resté profondément gravé.

    « L’impression que produisit sur nous surtout, enfants, écrit un missionnaire qui lui attribue sa vocation, ce jeune aspirant à la tenue grave, me restera toute la vie. Je ferme les yeux et je le vois encore dans sa stalle, les mains jointes, appuyées sur le prie-Dieu, et ne remuant pas plus que la statue de saint Joseph, qui se trouvait dans sa niche, au-dessus de nous. Fascinés sans doute par cette vision, nous demeurions tous très sages. »

    Après la guerre, M. Têtu rentra au séminaire des Missions-Étran­gères. Diacre le 25 mai 1872, il fut ordonné prêtre le 21 septembre et partit pour le Su-tchuen occidental le 6 novembre de la même année. Il arriva dans sa mission en mai 1873.

    Quelques mois d’étude de la langue chinoise suffirent au jeune et ardent missionnaire pour le rendre capable de commencer le saint ministère. Son évêque, Mgr Pinchon, lui assigna le district de Mou­pin, pays montagneux, célèbre dans les annales du Su-tchuen. Sa situation topographique l’avait fait choisir par les premiers vicaires apostoliques et les premiers chrétiens comme lieu de refuge aux temps troublés des persécutions. Le séminaire y avait été installé : tout autour s’étaient groupées des familles chrétiennes, en nombre suffisant pour exiger la présence d’un missionnaire à poste fixe. M. Têtu fut ce missionnaire. Jeune, vif, alerte, il escaladait sans peine, pour l’accom­plissement de son ministère, les sentiers de chèvres de ce beau pays. Aux heures de repos, il venait frapper à la porte du séminaire, où Mgr Dunand, alors simple missionnaire et supérieur de l’établissement, son guide et son mentor, le recevait à bras ouverts et lui faisait goû­ter les charmes de la plus cordiale hospitalité.

    La vie apostolique dans les montagnes n’est pas sans douceurs, mais elle exige une santé robuste. Il est peu de missionnaires qui ne soient obligés, au bout de quelques années, de descendre dans la plaine. Le stage de M. Têtu avait duré huit ans.

    Monseigneur l’envoya à Fen-tcheou, pays de transition entre les montagnes et les pays de rizières. Comme à Mon-pin, notre cher apô­tre s’y dépensait sans compter avec ses forces, lorsque, quatre ans plus tard, il fut appelé au poste de procureur. Pour remplir avec succès les délicates fonctions de caissier et de fournisseur des missionnaires, il faut une dose peu commune d’ordre, de régularité, de charité patiente. M. Têtu avait ces qualités.

    Pour alimenter son activité, il cumula la charge de procureur avec celle de curé de la paroisse de l’ancien évêché. Ses 300 chrétiens conservent encore le souvenir de son zèle et de sa paternelle affection.

    La mort de Mgr Pinchon et l’avènement de Mgr Dunand en 1893 ame­nèrent quelques changements. M. Têtu, fatigué de feuilleter le « grand livre » et de manœuvrer l’abaque, obtint le district de Tsong-kin-tcheou. Ce devait être sa dernière étape ici-bas, la plus appropriée, d’ailleurs, à son tempérament et à son caractère.

    Tsong-kin-tcheou, à une journée au sud-ouest de Tchen-tou, est une ville essentiellement bourgeoise. Loin des grandes lignes de comnu­nications, elle abrite de gros propriétaires fonciers. Aussi son com­merce se limite à ce qui est nécessaire à leur entretien et à leurs commodités. Quand M. Têtu arriva à Tsong-kin-tcheou, il trouva, au point de vue religieux, le district fondé sur de solides bases, grâce à la succession longue et ininterrompue de missionnaires européens. Lui-même était bien doué pour continuer la tradition. Homme d’intérieur, à l’air grave et solennel, il se trouva dans son élément : preque cha­que jour au confessionnal, il prêchait, catéchisait devant un auditoire attentif et instruit, et déployait la magnificence des pompes liturgiques dans une église trop petite aux jours de grandes fêtes. Pendant qu’il exerçait tout son zèle dans ce ministère du bon pasteur au milieu de ses brebis, voici que le démon suscita tout d’un coup la persécution de 1895.

    Tchen-tou donna le signal ; et, comme la province a un peu partout l’ambition d’imiter la capitale, l’incendie allumé dans cette grande cité s’étendit bientôt de plusieurs côtés à la fois.

    Arrivée comme un coup de foudre à Tsong-kin-tcheou, la nouvelle de la destruction des églises de Tchen-tou y jette la consternation. Les vaillants chrétiens de la ville se terrent et ne paraissent devant leur curé que pour l’exciter à la peur et à la fuite. M. Têtu tient bon et essaie de relever les courages abattus. Peine perdue ! Voyant l’inuti­lité de ses efforts et devant l’évidence des faits et l’imminence du dan­ger, il consent à battre en retraite. A la faveur des ténèbres, il franchit, nouveau saint Paul, les murs de la ville. A défaut de corbeille, une longue toile roulée en cordeau, et solidement attachée sous les bras du patient, lui tient lieu de funiculaire et d’ascenseur. En dépit de la gravité de la situation, ceux qui ont connu la solennité du voyageur dans la vie ordinaire ne peuvent, à ce souvenir, réprimer un sourire. Hélas ! le salut n’est pas au bout de la corde. Malgré sa myopie, M. Têtu doit faire à pied plusieurs kilomètres à travers les étroits talus bordant les rizières. Enfin, il arrive au but sans encombre et se calfeutre dans l’étroit réduit d’une modeste paillote, où M. Carton venait bientôt partager sa captivité.

    Chaleur, moustiques, manque d’air, privations de toutes sortes, tel était le pain quotidien de notre prisonnier. Cet alimnent est, d’ailleurs, l’ordinaire du grand nombre des missionnaires, même en temps de paix. Le plus pénible pour M. Têtu était d’apprendre la destruction de son église et la dispersion de son troupeau sans pasteur. Les chré­tiens, ses enfants, étaient dans la douleur ; comment ne pas souffrir avec eux ?

    Cependant le bruit courait, à Tchen-tou, du massacre de M. Têtu : son cadavre coupé en morceaux avait été jeté aux quatre coins de la ville. La nouvelle franchit les limites de la mission et, au Su-tchuen méridional, on pria pour le repos de l’âme d’un nouveau martyr. Grâce à Dieu, il n’en était rien, et Mgr Dunand recevait des nouvelles de la main de celui qu’on avait cru mort. Les malheurs de Tsong-kin-­tcheou étaient donc réparables. Fort de l’appui de M. Gérard, alors ministre de France à Pékin, Monseigneur obtint des indemnités conve­nables pour la restauration des églises renversées, tant à Tchen-tou qu’à l’extérieur. Tsong-kin-tcheou, dont le mandarin était hostile à la religion catholique, en général, et au missionnaire, en particulier, eut besoin du concours effectif de la capitale. Ce concours ne lui fit point défaut et lui permit de relever ses ruines.

    Le calme rétabli, M. Têtu se mit à l’œuvre. Architecte, dessinateur, maçon, menuisier, il fut tout cela et avec succès. Son amour de la ligne droite et de la symétrie, qu’il ne sacrifia jamais, même à la commodité, firent sortir de ses mains une église, que tous les Chi­nois s’accordent à regarder comme le plus bel édifice de la mission. De fait, malgré quelques défauts (rien de parfait ici-bas), il est digne de cet éloge et ferait bonne figure dans bien des paroisses de France. L’édifice matériel achevé, il fallait réparer l’édifice spirituel. Ce fut la grande préoccupation de notre confrère, pendant ces dix dernières années.

    En janvier 1906, M. Têtu était présent à la retraite commune annuelle. On fêta ses soixante ans. À le voir plein de santé, chacun était persuadé que le souhait ad multos annos serait exaucé.

    Le mois de juillet le ramena à la capitale : rien d’anormal encore. Au mois d’octobre, à la suite de fréquents vomissements, il vint consulter les médecins français. Ceux-ci, après un sérieux examen, déclarèrent que la maladie était très grave et prescrivirent un régime sévère. Ce régime n’amenant pas de soulagement, le malade, rentré chez lui, abandonna médecins et médicaments européens et se tourna vers les esculapes chinois, gens ignorants mais qui ne doutent de rien. Vers la Toussaint, huit jours de parfaite santé semblèrent lui donner raison. Ce n’était qu’un mieux trompeur et d’alarmantes nouvelles arrivaient à Tchen-tou vers le 13 novembre. Monseigneur n’hésita pas à se rendre auprès du cher malade, qui puisa, dans la présence de Sa Grandeur, un soulagemnent à ses peines et l’illusion d’une prompte guérison. Toutefois, le 19, en repartant, Monseigneur lui promit de revenir passer chez lui les fêtes de Noël.

    Au milieu du mois de décembre une lettre du missionnaire rappelait Monseigneur à sa promesse. Sa Grandeur arriva le 17 à Tsong-kin-­tcheou et reprit les fonctions de curé, qu’Elle avait jadis exercées dans ce poste, pendant une dizaine d’années. La fête de Noël fut splendide ! Près de 400 fidèles s’approchèrent de la sainte table. L’église, que M. Têtu avait construite sur de vastes proportions, était trop petite pour contenir chrétiens et païens accourus, ceux-ci pour voir le « Maître de la Religion », ceux-là pour répondre à la voix de leur premier Père et pasteur. Notre confrère triomphait d’avoir vu ce beau jour.

    Le 1er janvier 1907 il monta une dernière fois au saint autel. En ren­trant dans ses appartements, il eut une défaillance ; un chrétien le releva et vit des larmes couler sur son visage. Il avait compris sans doute que tout espoir était perdu. Monseigneur, MM. Bailly et Bou­chard, présents, lui offrirent avec émotion leurs vœux de bonne année... bonne dans le sens chrétien du mot, puisque, commencée en cette vallée de larmes, elle devait finir dans l’éternité, de par la volonté de Dieu.

    Le 3, voyant l’état du malade empirer, Monseigneur lui administra les derniers sacrements en présence de MM. Bouchard et Eymard et de quelques chrétiens, les plus fidèles brebis du troupeau.

    M. Têtu, en pleine connaissance, répondit distinctement et avec piété à toutes les prières liturgiques. A 11 heures du soir, après avoir bu de l’eau de Lourdes, il disait à Monseigneur : « Je crois que la sainte Vierge va me guérir. S’il faut encore faire un bail avec la vie, à la volonté de Dieu. » La sainte Vierge,en effet, allait bientôt le délivrer.

    À minuit, une crise se déclarait. Dès lors, il fallait s’attendre à un dénouement prochain. Sa Grandeur et les confrères présents se succé­daient pour suggérer au malade de pieuses invocations et des actes de résignation à la volonté divine. A 4 heures du matin, Monseigneur commença la récitation des prières pour les agonisants. A 6 h. 35, M. Têtu s’endormait sans secousse entre les bras de son évêque, qui, après avoir guidé ses premiers pas dans la vie apostolique, avait la triste consolation de l’accompagner jusqu’au seuil de l’éternité.

    Le corps du regretté défunt, revêtu des habits sacerdotaux, fut exposé dans l’église, où des messes furent célébrées par Monseigneur et les missionnaires , les chrétiens récitèrent l’office des morts.

    L’enterrement devait avoir lieu à Tchen-tou. Le 7, en présence du corps déposé dans l’église du Pee-men, les missionnaires, réunis pour la retraite, chantèrent la messe célébrée par le Père provicaire. Les Frères Maristes, les religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie et un grand nombre de chrétiens étaient venus apporter au défunt, avec leurs prières, un dernier témoignage de religieux attachement.

    À l’issue de la cérémonie, les missionnaires accompagnèrent le corps jusqu’au cimetière chrétien de Mo-pan-chan. C’est là qu’il repose, à la droite de Mgr Pinchon, en attendant la résurrection glorieuse.

    Personne n’est nécessaire et une carrière de trente ans d’apostolat peut sembler suffisante à de jeunes et généreuses imaginations, et cependant la perle de M. Têtu a fait un grand vide dans la mission. C’est que le regretté défunt n’était pas un homme ordinaire. Mission­naire de l’ancien régime, s’il en eut les petites imperfections, il en pos­séda les grandes qualités.

    Ordre, pondération, discrétion, sûreté de jugement, tels furent les traits distinctifs de l’homme public.

    Mgr Pinchon avait su l’apprécier ; Mgr Dunand en fit son premier conseiller.

    D’autres qualités sont plus précieuses devant Dieu. Piété sans osten­tation, régularité dans l’accomplissement des exercices spirituels, zèle apostolique, mortification, voilà ce qui, nous en avons l’espérance, aura ouvert à M. Têtu les portes du ciel. Toutefois ce n’est pas sur ce mot que nous terminerons. Le regretté défunt soupirait toujours, après avoir lu les notices biographiques qui unissent en plaçant dans le ciel un héros, un saint qui gémit peut-être en purgatoire. Ceux qui liront ces lignes voudront bien entrer dans les intentions de notre cher confrère, en lui accordant l’aumône d’une prière.

     

     

    • Numéro : 1144
    • Pays : Chine
    • Année : 1872