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Germain TESTEVUIDE (1849-1891)

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    M. Germain-Léger Testevuide naquit à Thivet, paroisse de ce beau diocèse de Langres dont les enfants se retrouvent dans la Société des Missions-Étrangères à tous les postes de dévouement. Ses parents de condition modeste, mais excellents chrétiens, prirent soin de former de bonne heure l’âme de leur fils aîné. Ils furent d’ail­leurs grandement aidés dans cette tâche par le naturel heureux de l’enfant et par le dévouement du zélé pasteur de Thivet, M l’abbé Ferrand, qui administre aujourd’hui encore sa double paroisse avec une vaillance qui semble défier les années.

    Le jeune Germain connut dès l’enfance la pratique du renonce­ment et du travail. Devenu missionnaire, il racontait volontiers que son ancien curé ne gâtait point ses petits paroissiens. Le catéchisme avait lieu de grand matin même en hiver. Il fallait alors se lever sans faute et gagner l’église souvent à travers une neige épaisse qui péné­trait facilement dans les chaussures. Heureux les premiers arrivés pour être voisins du poêle, le meuble le plus apprécié de la salle du catéchisme. La leçon durait longtemps, suivie de la messe et d’une dizaine de chapelet. A peine arrivait-on assez tôt pour l’ouverture de l’école, où l’on grignotait, en se cachant, son déjeuner. Pour être un peu rude, semblable éducation est éminemment plus salutaire que la mollesse et les précautions trop féminines de nos jours.

    À la campagne, il y a du travail pour tous les âges et le jeune Germain sut, par expérience, comment on gagne son pain à la sueur de son front. Sa première communion accomplie dans les meilleures conditions désirables, grâce aux industries sacerdotales de l’excellent curé, fut pour Germain le point de départ d’une nouvelle vie. M. Ferrand avait facilement distingué parmi son petit troupeau, cet enfant à la physionomie ouverte, au regard intelligent et modeste tout ensemble et dont la piété, l’obéissance, l’application pouvaient servir de modèle à ses compagnons. Après avoir pressenti les dispo­sitions de l’intéressé, le pasteur offrit aux parents de donner à leur fils les premières leçons de latin. Tous acceptèrent avec recon­naissance, et le futur missionnaire devint élève de latin.

    Sous la direction d’un maître non moins instruit que pieux, le jeune latiniste fit de rapides progrès. Il compléta ses études littéraires au petit séminaire diocésain, où il obtint presque trop de succès, au gré de son premier maître. M. Ferrand semblait redouter pour ses élèves — et il en a formé plus d’un — les dangers de l’amour-propre aux distributions des prix.

    Au grand séminaire de Langres, M. Testevuide réalisa, dans une mesure plus sérieuse encore, les promesses de ses premières années, Son caractère se mûrit, son amour du travail et de la régularité s’accentua, sa piété grandit... et avec elle, l’amour de Dieu qui se tra­duit par le don de soi-même. Au jour du sous-diaconat, le pas solen­nel de l’ordination impliquait, dans sa pensée, un sacrifice plus com­plet encore ; dans le secret de son cœur , il voulait être missionnaire.

    Une fois diacre, M. Testevuide crut arrivé le moment de réaliser son généreux dessein. Mais des obstacles de plus d’un genre se dres­sèrent devant lui. Sans parler du contre-coup de la guerre de 1870, dont l’Est de la France souffrit si douloureusement, il eut à compter avec des difficultés qui en eussent découragé plus d’un. Fort de sa vocation, encouragé et soutenu par des amis dévoués, il vint à bout de tout concilier ; et quittant sa famille triste mais résignée, il entrait au Séminaire des Missions-Étrangères sur la fin de 1872.

    Prêtre l’année suivante, M. Testevuide recevait sa destination pour le Japon, en même temps que plusieurs autres confrères. On était au lendemain de la relaxation des chrétiens d’Urakami déportés en janvier 1870. Les tablettes proscrivant comme infâme la doctrine chrétienne venaient d’être enlevées ; l’aurore de la liberté et par suite du travail à ciel ouvert, se levait. Aussi les jeunes apôtres débarquè­rent-ils avec bonheur à Yokosuka, le 20 août 1873, jour de la fête du vénéré Mgr Petitjean, alors seul vicaire apostolique du Japon.

    M. Testevuide était arrivé sur le terrain où la Providence l’avait destiné à se dévouer, pendant ses dix-huit années de vie apostolique. C’est à Yokohama qu’il va se former et travailler d’abord, c’est de là qu’il rayonnera ensuite dans le vaste district où lui survivent aujour­d’hui ses œuvres.

    Les deux premières années, M. Testevuide s’adonna, avec l’application et l’esprit de suite qui le caractérisaient, à l’étude de la langue et des usages japonais. Doué d’une intelligence prompte, d’une mémoire non moins heureuse, d’un esprit pratique remarquable, le jeune missionnaire eut vite de l’acquit. L’exercice aidant, il mania la langue japonaise avec une aisance qui facilita beaucoup son ministère.

    Un séjour assez limité à Tokio où la mission était dans un pro­visoire tout apostolique, initia M. Testevuide à la vie de privations qui l’attendait plus tard. Mgr Petitjean le rappela bientôt à Yokohama d’où il desservit la colonie de Yokosuka, composée d’une quaran­taine de Français (ingénieurs et contre-maîtres de la marine) préposés à la direction de l’arsenal japonais. M. Testevuide se concilia vite l’estime et l’attachement de ses nouveaux paroissiens ; son caractère sympathique. sa réserve édifiante, ses sermons dont la forme châtiée faisait valoir une doctrine solide, firent regretter M. Testevuide à Yokosuka, quand sonna pour lui l’heure de l’évangélisation propre­ment dite.

    Dans l’intervalle, un incendie aussi rapide que violent avait détruit à Yokohama la résidence des missionnaires. Comme ses con­frères, M. Testevuide perdit là son modeste avoir ; pour lui égale­ment, la perte la plus sensible fut celle de ses manuscrits (français ou japonais). Il y a des travaux qu’on ne peut recommencer et qu’on regrette toujours.

    Vers le milieu de l’année 1875, M. Testevuide aborde donc le travail de missionnaire vis-à-vis des Japonais. Il débuta, Dieu sait en face de quel inconnu et de quelles difficultés ! Pas encore de chrétiens, pour ainsi dire, partant point de catéchistes ; il fallait tout inaugurer et pour cela tâtonner, s’ingénier à trouver le meilleur mode de pro­cédé pour réussir auprès des indigènes encore peu rassurés sur les dispositions du Gouvernement.

    M. Testevuide se donna tout entier à ce travail aussi pénible qu’ingrat d’abord. Il réunit, pour tenter d’en faire des catéchistes, quelques jeunes gens autour d’un néophyte déjà mûr qu’il avait instruit de son mieux. De là sortirent plusieurs auxiliaires bien impar­faits, sans doute, mais il fallait se contenter de peu. Le missionnaire se répandit avec eux dans divers quartiers et aux alentours de Yokohama. On y fit des connaissances parmi lesquelles se déclarè­rent des catéchumènes, et peu à peu, Dieu aidant, le zélé mission­naire eut la consolation de voir se grouper autour de lui un petit noyau de fidèles.

    Mais pour cela que de courses fatigantes, que de déceptions et de crève-cœur parfois ! Que de conférences données bien tard et dans des conditions matérielles fort pénibles ! À cette époque, il était souvent impossible de loger dans les hôtelleries peu habituées aux étrangers et craintives de s’attirer des affaires. Il fallait donc trop souvent, après une journée laborieuse, terminée par une conférence tardive, rentrer à Yokohama et l’on n’arrivait guère avant minuit. Dieu seul connaît les labeurs des débuts de M. Testevuide, chargé par surcroît pendant dix-huit mois de la procure de la mission.

    Pour combattre l’influence protestante à Numazu, M. Testevuide y transporta quelques bâtiments que la mission possédait dans le voisinage, puis plaçant ses jalons en esprit, il travailla, aidé de caté­chistes, à fonder plusieurs centres religieux le long du Tokaido surtout.

    Nous ne le suivrons point dans tout le détail de ses travaux et de ses excursions souvent renouvelées ; mais on peut affirmer sans exagération que M. Testevuide a jeté dans toute cette région des semences de salut dont ses successeurs recueilleront encore les fruits. Rien n’est perdu de ce qu’on fait pour la gloire de Dieu. Sou­vent on n’est pas moins surpris qu’encouragé de constater après un assez long temps, que telle démarche, telle instruction, inutile en apparence sur le moment, a cependant atteint son but.

    Les provinces de Sagami, de Suruga, d’Idzu, de Totomi, de Mikawa (et d’Owari temporairement) ont vu le voyageur apostolique sur toutes leurs routes et dans maintes localités trop longues à énumérer.

    En général le missionnaire voyageait avec un catéchiste qui lui servait d’assistant et lui servait la messe. À l’arrivée dans une ville ou un bourg où l’on avait déjà des connaissances et des néophytes, le travail était vite organisé. Quand on abordait un terrain neuf et inconnu, la chose n’était plus aussi facile. Parfois le propriétaire de l’hôtel où l’on était descendu, se refusait, même moyennant finances, à ce qu’on fît chez lui une conférence religieuse. D’autres fois, c’était la police qui par une crainte exagérée refusait l’autorisation de réunir des auditeurs ; il fallait alors recourir à un fonctionnaire plus élevé et aux vues moins étroites.

    Bref, quand toutes les difficultés sont aplanies, le missionnaire secondé par le catéchiste, peut donner une ou deux conférences reli­gieuses. Mais comme les Japonais ne sont vraiment libres qu’après leur repas et leur bain du soir et que d’ailleurs, ils semblent ignorer le prix du temps, la séance ne commence guère avant huit ou neuf heures. Les auditeurs restent facilement plusieurs heures de suite à écouter ; ils ont, comme délassement, leur pipe minuscule qui ne les quitte jamais. Pour les orateurs, la question est différente, surtout quand ils sont interrompus soit par des demandes d’explication, soit par les objections de mauvaise foi de quelque bonze hargneux et insolent.

    Après la séance tout n’est pas fini ; il faut s’entretenir familière­ment avec les auditeurs plus ou moins nombreux qui demeurent pour s’éclairer, pour faire connaissance d’une façon plus sérieuse. Trop souvent minuit a sonné quand le pauvre missionnaire devient libre, il est plus que temps de gagner son lit ; mais comment dormir avec la surexcitation et la fatigue, suite naturelle de la soirée ? Et pour pouvoir célébrer paisiblement avant le va-et-vient de la maison, il faudra se lever de grand matin.

    C’est ainsi que, in angustia temporum, la bonne nouvelle fut répandue à Yokohama et dans nombre de localités environnantes. Pour nous borner, citons seulement (depuis la création du Japon septentrional et sous le gouvernement de Monseigneur Osouf) Yokosuka, Kanagawa et Odawara, où la mission put installer, d’une façon modeste , mais convenable, un lieu de réunion et un ora­toire pour les néophytes.

    Un peu plus tard, la grande plaine de Hachioji fut visitée par M. Testevuide. Il réussit notamment à fonder deux chrétientés aux environs de la ville, l’une à Sunagawa où l’on possède une chapelle ; l’autre à Ichibugata. Celle-ci offre cette particularité que composée d’anciens yéta (corroyeurs) elle se trouve comme isolée au milieu des villages environnants. Le gouvernement a officiellement supprimé, il est vrai, la ligne de démarcation qui existait entre ses sujets ordi­naires et les yéta, sorte de Parias, mais il faudra du temps encore pour faire disparaître, en pratique, la répulsion séculaire qui éloigne des yéta même les gens de basse condition.

    Quoi qu’il en soit, en suivant la devise de l’Apôtre : Omnibus omnia factus sum, M. Testevuide réussit à convertir bon nombre des habitants d’Ichibugata. Il y établit un oratoire et une école, et par leur vie chrétienne, ces humbles néophytes dédommagèrent lar­gement le missionnaire de ses travaux dans ce milieu en apparence peu attrayant.

    Hachioji donna lui aussi quelques fidèles ; mais cette population essentiellement mercantile ne se prête guère à l’évangélisation. Cependant (déchargé de la procure depuis l’arrivée de Monseigneur Osouf) M. Testevuide était homme à étendre son action, aussi son évêque lui confia-t-il le soin d’évangéliser plusieurs provinces à l’ouest de la mission. La vie de missionnaire ambulant devenait plus que jamais le partage de cet infatigable ouvrier. Il mit à défricher ce nouveau terrain la même ardeur, aidée de l’expérience acquise dans le passé. Pour atteindre Numazu, premier centre de son district prolongé, il faut traverser la passe de Hakoné, voyage pénible que le missionnaire accomplissait vaillamment et par toutes les températures. A cette époque, une marche de douze ou quinze lieues n’effrayait point le vigoureux piéton ; et cependant la nourriture japonaise, peu fortifiante par elle-même, ne convenait guère à son estomac. Après son premier voyage d’exploration, M. Testevuide disait à ses con­frères de Yokohama : Quand j’aurai pu installer une chrétienté de dix en dix lieues « sur le Tokaido (route impériale qui relie Tokio à Kyoto) et fonder quelques postes dans la « presqu’île d’Idzu, je chan­terai mon Nunc dimittis.

    Dieu a récompensé son serviteur avant la réalisation complète de ce programme ; avec quelques années de plus et l’aide d’en haut, il y fût certainement arrivé.

    Heureusement Notre-Seigneur se montre plus paternel encore que d’habitude vis-à-vis de ses pauvres ouvriers. La sainte messe repose moralement de bien des fatigues et donne du courage pour continuer. M. Testevuide fit toujours l’impossible pour pouvoir célé­brer pendant ses voyages et ne point demeurer seul. Je ne m’arrête point à parler des visites généralement longues à faire ou à recevoir, quand on veut entretenir des relations ; il faut y avoir passé pour en connaître le côté fatigant et parfois fastidieux.

    Aussi quand après trente ou quarante jours de cette vie mouve­mentée de nomade, M. Testevuide rentrait à Yokohama, avait-il droit à un repos bien mérité avant de recommencer.

    Mais il est temps de parler de l’œuvre admirable qui a marqué les dernières années de la vie de ce cher confrère — l’hôpital des lépreux à Gotemba. Lui-même en a rédigé l’histoire dans plusieurs rapports adressés a Monseigneur Osouf et communiqués aux bien­faiteurs de la léproserie.

    M. Testevuide avait offert à Notre-Seigneur le sacrifice de sa personne pour vivre et mourir lépreux, comme le Père Damien, si c’était le bon plaisir de Dieu, La Providence, sans accepter le sacrifice sous cette forme, a jugé bon de terminer presque brusquement la carrière de notre confrère.

    Déjà sur la fin de 1890, il fut contraint de se reposer par suite d’une affection d’estomac qui n’inspirait cependant aux médecins aucune inquiétude sérieuse. Au mois de mars dernier, il prêta volon­lontiers son concours pour une retraite paroissiale donnée à Ogawa­machi (Tokio) et comme toujours y travailla sans ménager sa peine.

    Après Pâques, notre cher confrère se crut assez bien remis pour aller faire remplir le devoir pascal aux chrétiens du Tokaido : c’était son dernier voyage. Il avait trop présumé de ses forces et rentra exténué. Sur l’avis formel du docteur, Monseigneur d’Arsinoë envoya donc le malade au sanatorium de Hong-kong, où deux mois durant, il souffrit plus qu’on ne peut l’exprimer, par suite de la mar­che rapide d’un cancer à l’estomac.

    Nous insérons ici sur les derniers jours et la mort édifiante du défunt les renseignements transmis par M. Holhann qui a soigné notre regretté confrère avec le dévouement qui lui est habituel.

    J’ai peu de détails à donner à Votre Grandeur sur le cher confrère. Les journées se « ressemblaient à peu près toutes, et peuvent se résumer dans le seul mot de souffrance sans « consolation sensible. Voici les quelques notes que j’ai pu recueillir pendant la maladie du Père.

    La dernière fois qu’il a pu offrir le Saint-Sacrifice était, je crois, le 5 juin, et, peut-être deux ou trois fois, il a pu encore depuis cette époque faire la sainte communion à la chapelle. Il a tenu à réciter le Saint-Office aussi longtemps que possible ; bien que très fatigué, il ne  voulait pas se dispenser de cette obligation. Il a été forcé de suspendre cette récitation après la fête de la Visitation. Pendant le reste du temps, il a dit son rosaire, en tout ou en partie, jusqu’à la dernière quinzaine, où il ne pouvait plus réciter que quelques dizaines ou même quelques Ave Maria. Il a pu recevoir la sainte communion quelquefois, soit à minuit, soit le matin ; mais les vomissements fréquents lui faisant craindre un accident, le for­çaient à se priver de cette consolation. Par une trop grande délicatesse aussi, il ne croyait pas pouvoir se préparer suffisamment à la sainte communion à cause de la fatigue, et n’osait recevoir ce sacrement que sur les instances de ceux qui étaient chargés de le conseiller. Cette privation de la sainte communion a été une des plus grandes pour lui. Il me disait que, pendant sa vie de mission­naire, il s’était toujours arrangé de manière à pouvoir célébrer tous les jours, malgré bien des difficultés parfois, et il se trouvait réduit à ne plus pouvoir même communier!

    Une des plus grandes tristesses de son âme était le souci de son hôpital et la crainte de n’avoir pas mis en ordre ses affaires, et de causer ainsi de grands embarras et de grandes difficultés à Votre Grandeur ou à celui qui serait chargé de l’hôpital. Il avait espéré pouvoir fonder son œuvre sur des bases stables, mais n’avait pas encore pu y arriver. Tout s’annonçait bien au moment où il fallait tout quitter.

    Un de ses regrets non moins vifs aussi a été de mourir loin de sa mission. C’est un sacrifice qui lui a été bien méritoire, autant peut-être même que le sacrifice de sa vie. Les souffrances morales ont été certainement accrues considérablement par suite de cet éloignement forcé et du désir de rentrer mourir au milieu des siens, désir qui a été bientôt irréalisable, vu la grande faiblesse et les douleurs du pauvre malade.

    Le 13 juillet, le docteur constatait que la tumeur cancéreuse était beaucoup plus dure qu’auparavant et s’étendait vers le cardia. Les souffrances augmentèrent pendant la semaine : les nuits surtout étaient très pénibles ; peu ou point de repos, malgré les médicaments donnés à cet effet. Le 18, les vomissements devinrent plus fréquents : le lait était rejeté presque immédiatement. (Il ne prenait plus que du lait et des œufs crus depuis « quelques jours.) Le 22, le cancer se trouve considérablement dilaté. Le docteur permet de faire des injections de morphine pour calmer la douleur et procurer un peu de repos : assez bon résultat pendant deux jours. Le Père peut prendre de la viande crue et un peu de vin, mais l’excitation nerveuse ne diminue pas ; le visage est amaigri, ainsi que le reste du corps.

    Samedi 25. — Journée bien triste pour le pauvre malade. C’est le sacre de Mgr Berlioz, et il se voit absent de sa mission et souffrant, pendant que ses confrères se réjouissent avec le nouveau consacré. Il a fait ce matin la sainte communion à l’intention de Mgr Berlioz, et aussi le lendemain, fête de Sainte Anne, qu’il a donnée comme patronne à un de ses postes. Ses douleurs sont presque continuelles, il prend très peu de nourriture et les liquides même lui font éprouver une vive souffrance, chaque fois qu’ils sont ingérés.

    Lundi 27. — Un peu de mieux. Le malade a pu prendre ce matin deux verres d’eau sans « les rendre ; il a été un peu plus fatigué dans la soirée. À trois heures du soir, il a écrit son testament en entier ; sa main est ferme, son écriture semblable à celle d’un homme en bonne santé. Il a pu écrire ainsi trois pages, et il me dit qu’il lui semblait pouvoir encore écrire davantage. La nuit a été assez agitée.

    28, 29, 30, 31. — À l’exception de la journée du jeudi qui a été moins mauvaise, le cher malade n’a pour ainsi dire pas cessé de souffrir ; il est très faible ; le visage est profondément changé, les yeux caves et entourés d’un cercle noir; il ne quitte son lit que pour quelques instants.

    Lundi 1er août. — Faiblesse beaucoup plus grande, diarrhée, pouls très faible et très accéléré. Le Père n’a pris que deux oeufs, et a pu encore se lever seul pendant la soirée, mais avec beaucoup de difficultés. Le docteur déclare que l’état du malade est très grave et que le dénouement est peu éloigné. Je propose au cher Père de recevoir le Saint-Viatique demain.

    Dimanche 2. — Nuit très douloureuse. Le Père Testevuide s’est préparé de son mieux à recevoir le Saint-Viatique. À quatre heures et quart du matin, il me demanda de l’eau pour « se laver, puis arrangea avec soin ses cheveux et sa barbe, changea de linge, et, comme je lui faisais observer qu’il se fatiguait beaucoup sans nécessité, il me répondit : Je fais cela pour un homme, et je ne le ferais pas pour vous, mon Dieu ! Je lui rappelai alors l’indulgence de la Portioncule, qu’il pouvait gagner comme tertiaire de Saint-François. Il fit une confession sommaire de toutes les fautes et manquements de sa vie, et reçut l’absolution. Je lui portai ensuite le Saint-Viatique. Il était assis sur son lit, le dos appuyé sur « un soutien, avec une grande fatigue. La faiblesse augmentait visible­ment. Pendant toute cette journée il n’a pris que de l’eau. Depuis plusieurs semaines et ces derniers jours surtout, il était tourmenté par une soif ardente, qu’il ne pouvait soulager à cause de la diffi­culté d’introduire le liquide dans l’estomac. La peau des pieds et des mains était froide, le pouls très agité, très faible.

    Je lui avais déjà parlé de l’Extrême-Onction et lui avais proposé de lui faire administrer ce sacrement par M. Rousseille qui venait à Béthanie le mercredi de chaque semaine. Il avait accepté l’offre ; mais voyant qu’il baissait, je ne crus pas prudent d’attendre et je l’avertis que je ferais la cérémonie moi-même, à quatre heures du soir, assisté du P. Béal. Il me demanda alors de lui laver les pieds et de lui couper les ongles. Puis il ajouta : Oh ! quel moment solennel ! J’ai besoin de recueillir toutes mes forces physiques et morales. Je lui suggérai de s’unir à Notre-Seigneur pendant qu’aurait lieu le Salut du Saint-Sacrement à trois heures et demie, comme préparation à l’Extrême-Onction. Il me dit ensuite en parlant du sacrement à recevoir : C’est un acte de foi. Veuillez appeler tous les confrères, ils prieront pour moi, après quoi je vous embrasserai pour Monseigneur et mes confrères du Japon, pour M. le Supérieur du Séminaire de Paris, pour tous les confrères présents, puis  j’embrasserai le Frère Joseph pour les Frères.

    À quatre heures, tous les confrères étant réunis, j’ai administré le cher malade, qui a suivi les prières et les cérémonies dans un grand calme et recueillement. Après la cérémonie, il me demanda un peu d’eau ; il avait la bouche tellement desséchée qu’il ne pouvait parler. Alors il remercia les missionnaires présents de leur charité, leur demanda pardon des mouvements d’impatience qu’ils avaient pu remarquer en lui pendant sa maladie, ajouta qu’il pardonnait à tous, mais demandait surtout qu’on lui pardonnât à lui-même ce qu’on priât pour lui. Il m’embrassa ensuite pour tous, ne pouvant le faire pour chacun en particulier, et on se retira très édifié de son esprit de foi et de sa résignation.

    Un peu après il me pria de l’aider à changer de lit. Il put encore marcher, quoique assez difficilement et en s’appuyant sur moi. Il me disait en même temps : Ce n’est peut-être pas bien ce que je fais (c’est-à-dire de chercher un soulagement en changeant de position). Il s’étendit sur le canapé et là, il m’embrassa encore une fois pour Votre Grandeur et les confrères du Japon, et pour M. le Supérieur et MM. les Directeurs du Séminaire de Paris.

    Il souffrait de temps à autre de violentes douleurs, et comme je lui disais : Vocabis me, et « ego respondebo tibi, il répondit vivement : Adsum, adsum. Il s’assoupit quelque temps et me demanda de l’aider a s’asseoir sur le canapé ; mais il ne put rester dans cette position, et je dus le remettre au lit. Le pauvre Père était tellement amaigri que, sans être bien robuste moi-même, je pus sans difficulté le porter dans mes bras. À la suite de vifs accès de douleur, plusieurs fois je l’entendis répéter : Je croyais que c’était fini, je croyais que c’était fini. À sept heures et demie, il ne savait plus où il se trou­vait, et ne se rendait pas compte de l’heure. À huit heures, après notre prière du soir, je vins dans sa chambre pour passer la nuit près de lui. Il me dit très vivement trois ou quatre fois : Allez vous reposer, allez vous reposer. Ne voulant pas le contrarier, je m’étendis sur le canapé au pied de son lit. La douleur lui arrachait des plaintes malgré lui, et lui faisait trouver toutes les positions intolérables. Un peu avant minuit, je lui donnai l’indulgence plé­nière in articulo mortis. Sa respiration devenait très lente et le pouls de plus en plus faible ; sueur froide aux extrémités, pendant que la tête était brûlante. Je lui suggérai les invocations Jésus, Marie, Joseph ; je vous donne mon cœur etc., qu’il répéta distinctement. Bientôt il ne donna plus signe de connaissance ; mais il devait souffrir beaucoup, car tout le corps tremblait et agitait le sommier du lit. Je récitai les prières des agonisants, lui mis le cierge bénit entre les doigts et le chapelet au cou. Vers cinq heures  l’agitation se calma et une douce agonie commença. Après avoir reçu une dernière absolution, il expirait sans secousse ni râle le lundi matin à cinq heures treize minutes.

    C’était l’heure où les confrères allaient célébrer la Sainte Messe : tous purent ainsi offrir aussitôt le Saint-Sacrifice pour le repos de son âme. J’allai célébrer moi-même, et à six heures je vins le revê­tir des ornements sacerdotaux ; puis, en présence de tous les missionnaires, on le transporta à la chapelle en chantant les prières de la levée du corps. Il resta exposé ainsi jusqu’au lendemain, les confrères se partageant les heures du jour et de la nuit pour veiller près du cercueil.

    Le mardi à sept heures trente du matin, après le chant du premier Nocturne de l’Office des morts, M. Loiselet, son compatriote, chanta la messe pour le défunt, assisté de deux missionnaires du Tong-king, comme diacre et sous-diacre. Tous les confrères de Nazareth et de la Procure, deux Pères Italiens et un Père Dominicain étaient présents. S. G. Mgr Raimondi avait promis de venir donner l’absoute, mais la fatigue l’empêcha de tenir sa promesse. M. Rousseille fit la cérémonie des funérailles à neuf heures et le cher Père Testevuide repose maintenant dans notre nouveau cime­tière près du Père Biet, son compatriote et un des bienfaiteurs de son hôpital.

    La fin prématurée de M. Testevuide est sans contredit, une perte considérable pour sa mission et pour les œuvres dues à son zèle. Notre-Seigneur, n’en doutons pas, a largement récompensé son missionnaire ; mais il nous est bien permis d’exprimer les regrets sincères de son évêque, de ses confrères et des néophytes.

    Ces derniers tant aimés et si paternellement soignés par le défunt lui étaient, en retour, profondément attachés, ils en ont donné des preuves à propos de sa mort. Déjà l’an dernier, quand M. Teste­vuide eut la douleur de perdre sa mère, plusieurs chrétientés de son district députèrent leurs représentants au service funèbre célébré à Yokohama pour la défunte ; démarche qui toucha beaucoup le mis­sionnaire en deuil.

    Son caractère aimable, sa charité toujours prête à rendre service, sa vie sacerdotale au premier chef, son zèle infatigable avaient rendu M. Testevuide sympathique à ceux qui le connaissaient. Il comptait parmi ses confrères nombre d’amis dans toute la réalité du terme.

    Si ce missionnaire modèle était mécontent de quelqu’un, c’était de lui-même. Il craignait toujours de n’avoir point suffisamment accompli son devoir et sa conscience délicate lui faisait voir des déficits là où rien n’était de nature à l’inquiéter sérieusement.

    Toutefois cette propension à une certaine mélancolie passagère ne l’empêchait point d’être ouvert, enjoué même et aimant la bonne plaisanterie. Un jour qu’on devisait familièrement armoiries, un confrère se prit à dire : Si jamais le Père Testevuide en a besoin, ses armes sont toutes trouvées. — Un rossignol sur un saule pleureur.

    Le mot resta, gaiement accepté par celui qu’il dépeignait. Aujourd’hui l’épreuve est terminée, il connaît l’éternelle félicité et les chants de la patrie. Les pleurs de sa famille et de ses amis sont adoucies par l’espérance de le retrouver là haut.

     

     

     

     

    • Numéro : 1158
    • Pays : Japon
    • Année : 1873