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Jean TESSON (1798-1876)

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    SÉMINAIRE DES MISSIONS-ÉTRANGĒRES

    _____                                                                    Paris, 24 mai 1876

    LETTRE COMMUNE No 4.

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    À Nosseigneurs les Vicaires Apostoliques et à Messieurs les Missionnaires de la Société des Missions-Étrangères.

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    Nosseigneurs et Messieurs,

     

    En vous annonçant dernièrement la mort de M. Tesson, nous vous promettions quelques détails sur la vie de ce cher et regretté confrère , qui laisse un grand vide au séminaire des Missions-Étrangères dont il était directeur depuis 1833. Nous remplissons aujourd’hui cette promesse. Un coup d’œil rapide jeté sur cette longue carrière rappellera à tant de missionnaires qui l’ont connu celui qui fut leur ami ou leur père ; il sera en même temps un témoignage de reconnaissance de la part d’un de ses confrères qui doit beaucoup à son affection et à ses conseils.

    M. Jean Tesson naquit à Cléville, au diocèse de Bayeux (Calvados), le 16 juin 1798, de parents véritablement chrétiens, et qui, n’ayant que trois enfants, les donnèrent tous généreusement au Seigneur, Jean devint le missionnaire dont il est ici question, et ses deux sœurs embrassèrent la vie religieuse dans la congrégation du Bon-Sauveur, de Caen. L’une y est morte vingt et un ans avant son frère, et le même jour que lui ; l’autre y continue encore son œuvre de zèle et de dévouement.

    Lorsque le jeune Tesson vint au monde, le culte catholique en France était encore proscrit et les églises fermées. Il reçut le baptême dans une grange, des mains d’un vénérable prêtre resté fidèle à son devoir . Bientôt le Concordat de 1801 mit fin à la tourmente révolutionnaire et à l’ère de persécution qui avait accumulé tant de ruines sur la France. Le jeune enfant put ainsi recevoir, dans sa paroisse et sous les yeux de ses parents, une éducation chrétienne, et montra dès lors dans sa conduite les plus heureuses dispositions pour la piété.

    A l’âge de douze ans, il perdit son père, demeuré toujours chrétien fidèle au milieu des épreuves qu’avait subies l’Église. Son curé et l’instituteur, qui l’affectionnait beaucoup, lui donnèrent les premières leçons de la langue latine, et le pieux enfant, qui déjà se sentait appelé quelque chose d’inconnu, priait et cherchait à savoir dans quelle voie le Seigneur voulait le conduire ; c’était bien la vie apostolique, quoique le jeune élu n’eût jamais entendu parler de missions ni de missionnaires.

    Les établissements d’éducation catholique venaient de renaître de leurs cendres, et préparaient péniblement à l’Église des ministres fidèles pour remplir les vides nombreux faits par l’exil ou la mort. M. Tesson obtint de sa pieuse mère la permission d’aller continuer au petit séminaire de Lisieux ce qu’il avait commencé dans la maison paternelle, des études entreprises pour connaître la volonté de Dieu, sur lui et répondre à son appel. Mais la maladie vint bientôt les interrompre et le forcer à quitter cet établissement pour aller se rétablir.

    Quand son état se fut amélioré, il fit une nouvelle tentative au petit séminaire de Bayeux. Mais là encore de nouvelles épreuves l’attendaient. Presque tous les ans il était obligé de devancer l’époque régulière des vacances pour procurer à sa santé délabrée les soins si dévouées de sa mère, et ces absences du collège durent se prolonger une fois pendant plusieurs années.

    C’est à cette époque de sa jeunesse qu’eut lieu le fait qu’il rappelait encore lui-même quelques mois avant sa mort. « Si j’avais su tailler une plume, disait-il, toute ma vie j’aurais été maître d’école. » En effet, voyant sa santé toujours chancelante et l’impossibilité où il croyait être d’arriver jamais au terme de ses études ecclésiastiques, il se présenta à l’examen pour obtenir un brevet d’instituteur.

    Dans ce temps, le programme n’était pas encore bien compliqué, mais il paraît qu’il contenait un article d’après lequel le candidat devait savoir tailler une plume, sans doute parce que l’invention des plumes métalliques devait encore longemps se faire attendre. M. Tesson avait subi avec succès toutes les épreuves scientifiques du programme, mais il échoua dans cette dernière et fut refusé. Dieu, sans doute, le voulut ainsi, parce qu’il l’appelait à autre chose, et voulait mettre dans ses mains l’Évangile et la Croix pour l’envoyer aux extrémités du monde.

    Ayant recouvré assez de santé pour reprendre ses études, il rentra au petit séminaire de Bayeux et put, malgré son état languissant, les mener à bonne fin. Son cours de théologie fit sans trop d’interruptions, et, en même temps qu’il avançait vers le sacerdoce, il écoutait cette voix intérieure qui déjà s’était fait entendre à lui dès son enfance sans qu’il en connût la portée, et qui maintenant semblait l’appeler à un ministère plus qu’ordinaire.

    Dès lors ce n’était plus la France seulement qu’il embrassait dans son zèle ; c’est vers les plages lointaines, vers les nations encore assises à l’ombre de la mort qu’il aimait à porter ses désirs et ses espérances. Le 12 juin 1824 il avait reçu la tonsure cléricale des mains de Mgr Duperrier, évêque de Bayeux ; le 18 décembre de la même année il reçut les ordres mineurs, et le 28 mai 1825 il se consacra définitivement au Seigneur par l’ordre du sous-diaconat. Ordonné diacre le 17 décembre de la même année , il arriva enfin au sacerdoce le 20 mai 1826.

    Sa détermination pour l’avenir était déjà prise et d’une manière irrévocable ; ce n’est pas une paroisse qu’il fallait à son cœur , mais un pays sur les entrailles duquel eût encore à peine coulé le sang de Jéus-Christ.

    A cette époque, le clergé n’était pas très-nombreux, néanmoins M. Tesson laissait assez de frères dans le sacerdoce pour relever de ses ruines l’Église de France. Pour lui, il se croyait appelé de Dieu à aller prêcher la foi à des peuples infortunés qui doivent, eux aussi, entrer dans le berçail de l’Église catholique.

    Pour réaliser son dessein, avant d’arriver à la prêtrise, il s’était adressé au supérieur du séminaire des Missions-Étrangères, lui faisant part de ses dispositions et lui demandant d’être admis au nombre des jeunes ecclésiastiques qui se préparaient dans cette maison aux travaux et aux fatigues de l’apostolat parmi les infidèles.

    La réponse ayant été affirmative, et le sacerdoce reçu avec les sentiments de la foi la plus vive et de la piété la plus tendre, il chercha à préparer sa mère et ses sœurs à la séparation qui devrait être prochaine. Déjà , par ses conversations et la lecture qu’il faisait en famille de la vie de saint François-Xavier, il leur avait fait entrevoir le champ lointain vers lequel se dirigeaient ses aspirations. Mais elles ne voyaient dans ces élans que des projets vagues qu’elles croyaient plus réalisables en d’autres qu’en lui.

    Lorsque le moment fut venu, notre jeune prêtre, à peine sorti du séminaire, leur parla clairement de son dessein arrêté et de son projet de départ pour Paris. Les sœurs se lamentèrent et versèrent des larmes ; la mère, plus forte et plus généreuse, reçut cette communication avec courage. Elle en souffrit beaucoup ; mais, heureuse de faire à Dieu le sacrifice de ce qu’elle avait de plus cher au monde, elle consentit à tout, regrettant même de n’avoir qu’un fils à consacrer à un ministère si sublime. Elle fit un pèlerinage à la Délivrande, afin d’y demander une consolation pour elle-même, et d’y obtenir un heureux voyage pour son cher enfant.

    M. Tesson voyait ainsi tous ses liens brisés et ses vœux prêts à se réaliser. Il avait quitté le séminaire de Bayeux vers la fin du mois de mai 1826.  Ses adieux faits à sa mère et à ses sœurs , le cœur plein de joie et d’espérance, il prit la route de Paris où il arriva le 13 juin.

    Le séminaire des Missions-Étrangères ne possédait point encore cette salle si connue depuis lors, sous le nom de Salle des Martyrs, et où nous autres, venus plus tard, et tant de fidèles avec nous, avons pu vénérer les ossements de nos courageux confesseurs de la foi, les linges trempés dans leur sang, les chaînes qui les étreignaient dans leurs prisons, les cangues qu’ils portaient en allant à la mort, en un mot tous les instruments de leur supplice. Tout parlait néanmoins dans cette demeure, et le cœur du jeune apôtre, en parcourant ces galeries devenues presque silencieuses et désertes à cause des ravages causés en France par les persécutions religieuses, évoquait le souvenir de tant généreux missionnaires, qui, depuis plus d’un siècle et demi, l’y avaient précédé .

    Le supérieur du séminaire était alors le vénérable M. Langlois, ancien confesseur de la foi dans les missions du Tong-King, et qui, revenu en France après nos désastres, réussit par son zèle, son dévouement et des efforts de tout genre à ranimer la Société des Missions-Étrangères, presque éteinte par la tempête qui avait emporté tant d’œuvres françaises.

    Au séminaire des Missions-Étrangères , M. Tesson se trouva dans son véritable élément. Ses supérieurs ne tardèrent pas à remarquer les qualités solides qui pouvaient faire de lui un instrument précieux pour l’œuvre à laquelle ils travaillaient. Après huit mois de séjour, considérant sa piété, son amour de la règle, son âge un peu avancé et les besoins urgents des missions, ils le jugèrent mûr pour le ministère apostolique.

    La Société était alors chargée de l’évangélisation de cinq immenses missions : le Su-Tchuen en Chine, le Tong-King et la Cochinchine dans l’empire Annamite, le royaume de Siam et Pondichéry , comprenant tout le sud de la presqu’île indienne. C’est pour cette dernière mission que le jeune aspirant reçut sa destination dans le courant de janvier 1827. Il quitta le séminaire des Missions-Étrangères le 20 février, pour aller, avec un confrère, M. Badailh, du diocèse de Bordeaux, prendre le navire qui devait les transporter à leur mission lointaine.

    Nous ne parlerons pas ici d’un voyage qui alors n’était pas sans danger, et se demandait pas moins de cinq à six mois. Ce n’était pas sans effroi qu’on sillonnait ces terribles mers du Sud, et l’expérience montrait souvent que le cap de Bonne-Espérance méritait bien son premier nom de cap des Tempêtes. Mais la pensée des âmes à sauver, et le désir d’étendre le règne de Jésus-Christ au milieu des nations infidèles, faisaient supporter avec joie les fatigues et les périls de la route, et l’on se jugeait heureux et dédommagé , lorsque, après six mois de navigation au milieu de l’Océan, on jetait un premier regard sur la rive étrangère , objet de tant de vœux . Sans regret on disait un dernier adieu au pont du navire, et on s’élançait avec joie sur une terre qu’on devait arroser de ses sueurs et au besoin féconder de son sang.

    M. Tesson arriva à Pondichéry vers la fin de 1827. A cette époque, cette vaste mission, dont le territoire forme aujourd’hui sept vicariats, et qui avait plus de 200,000 catholiques, comptait à peine pour la cultiver une quinzaine d’ouvriers apostoliques. Ils travaillaient sous la direction de Mgr Hébert, évêque d’Halicarnasse, vieillard auquel son âge et ses infirmités ne permettaient plus de sortir de la ville.

    A son arrivée, le jeune missionnaire fut immédiatement chargé de la direction du collège de la mission. C’était le seul établissement d’éducation ouvert aux Français qui habitaient Pondichéry , et aux indigènes qu’on avait l’espérance de conduire à l’état ecclésiastique pour en faire les auxiliaires des missionnaires. Dans cette fonction, qu’il remplit avec le plus grand zèle et le plus grand dévouement, M. Tesson rendit à la colonie et au vicariat des services dont on a longtemps conservé le souvenir. Plus de trente ans après qu’il eut quitté l’Inde, plusieurs de ses anciens élèves , lui faisant part de leurs travaux, lui transmettaient encore l’expression de leur reconnaissance et de leurs regrets.

    Après avoir passé quelque temps dans l’enseignement, il fut envoyé à Karical, et chargé de l’administration de cette importante chrétienté. Cette ville française et ses environs ne comptaient pas moins de quatre à cinq mille catholiques. Le nouveau missionnaire avait étudié la langue tamoule avec ardeur ; sa santé, autrefois chancelante, s’était complètement rétablie ; plein de force et de courage, il se consacra tout entier au soin de ses  néophytes et à la diffusion de l’Évangile au milieu des païens . Mais des difficultés ne se firent pas longtemps attendre.

    Les peuples de l’Inde ont des mœurs si différentes des nôtres, des coutumes si singulières, des pratiques si bizarres, que les esprits les mieux intentionnés se sont longtemps partagés pour en expliquer l’origine et en apprécier la nature. Ce n’est qu’après trois quarts de siècle de discussions et de luttes que le Saint-Siège, traçant la limite entre la superstition et les usages purement civils, termina d’une manière définitive cette importante controverse, sauvegardant d’un côté les principes immuables de la foi, et ménageant de l’autre les préjugés sociaux de ces nations diverses.

    Mais, si la paix était faite sur le terrain du droit , pratiquement le doute n’en restait pas moins encore pour plusieurs dans le domaine de certains faits. M. Tesson était un de ceux qui craignaient de laisser mêler aux saintes cérémonies de l’Église certains rites de la gentilité. Ses correspondances de cette époque témoignent de cette inquiétude, et nous montrent combien il était scrupuleux pour la pureté du culte et de la doctrine.

    Les directeurs du séminaire de Paris, auxquels il avait fait part de ses impressions, certainement exagérées, ne se montrèrent pas insensibles à sa peine. Ils connaissaient ses qualités, et voulaient, tout en ménageant ses scrupules, utiliser son zèle et son dévouement pour l’œuvre générale des Missions. Ils le destinèrent à la procure que la société entretenait alors à Macao, et dont M. Legrégeois était en ce moment le titulaire. Cette nomination connue dans l’Inde, Mgr d’Halicarnasse voulut retenir dans son vicariat un ouvrier dont il avait un si grand besoin, et s’opposa à son départ pour Macao.

    L’année suivante, 1832, les directeurs persistèrent dans leur dessein de faire sortir M. Tesson de la mission de Pondichéry , mais cette fois ce n’était plus pour l’envoyer à Macao. Ils lui écrivirent pour lui faire part du choix qu’ils avaient fait de lui comme directeur au séminaire des Missions-Étrangères , dont le personnel dirigeant se trouvait considérablement réduit. Ils l’engageaient à profiter du premier navire en partance, lui annonçant que, deux nouveaux ouvriers apostoliques étant envoyés à cette Mission, son départ ne la laisserait pas en souffrance.

    Notre cher confrère, pouvant ainsi se rendre à l’appel de ses supérieurs, dit un dernier adieu à un pays où il avait travaillé pendant cinq ans avec zèle et succès, et reprit la route de l’Europe. Il arriva au séminaire de Paris en 1833, et y fut reçu et installé comme directeur, poste qu’il a occupé jusqu’à sa mort. Durant cette longue carrière nous l’avons tous vu à l’œuvre, et il n’a pas cessé de prendre une part très-active à l’administration du séminaire et de la Société .

    Lorsqu’il partit pour les missions en 1827, la Société n’avait que cinq évêques et environ 40 missionnaires secondés par une centaine de prêtres indigènes appartenant aux diverses nations de l’Extrême-Orient . A sa mort, elle compte 24 évêques, et 540 missionnaires , ayant sous leur direction 400 prêtres indigènes. Alors, le séminaire ne comptait que de rares élèves ; depuis longtemps ils dépassent toujours la centaine. Alors, on était heureux lorsqu’on pouvait envoyer annuellement à la vigne du Seigneur cinq à six ouvriers ; maintenant, de quarante à cinquante, – nombre encore bien insuffisant, hélas ! – vont, tous les ans, combler les vides et pousser plus loin les conquêtes de la Croix.

    Ce développement rapide de notre Société , qui a pour but unique de continuer au milieu des infidèles le ministère des apôtres, est, avant tout, l’ouvrage de la Providence et de son auxiliaire l’œuvre admirable de la Propagation de la Foi , si efficacement secondée depuis par l’œuvre de la Sainte-Enfance. Mais il convient de ne pas oublier non plus dans ce résultat la partie due au zèle et aux efforts de ceux que le Seigneur a bien voulu s’associer pour cette fin, et parmi eux M. Tesson aura une large part dans les travaux et les succès d’une œuvre à laquelle il a consacré 49 ans de son existence.

    Avec ses fonctions de directeur, il a géré pendant plus de 30 ans la procure des Missions de l’Inde dont, plus que tout autre, il connaissait les difficultés et les besoins. Il continuait ainsi ses services au pays qu’il avait évangélisé, et se faisait le correspondant et l’auxiliaire du prélat distingué que la divine Providence avait mis à la tête du vicariat de Pondichéry , et dont il avait été lui-même, pendant cinq ans, le collaborateur. Nous voulons parler de Mgr Bonnand, arrivé dans l’Inde en 1824, homme d’élite, ouvrier infatigable, qui devait , à la suite de Mgr Hébert, porter pendant près de 30 ans tout le poids d’une administration difficile, doter le vicariat de Pondichéry d’établissements de toutes sortes, augmenter de 30,000 le nombre des néophytes , parcourir comme Visiteur Apostolique délégué par le Saint-Siège toutes les missions de l’Inde, et mourir en 1861, à Bénarès, avant d’avoir achevé son œuvre.

    M. Tesson, comme procureur, rendait ainsi de grands services aux Missions ; comme directeur, il travaillait avec tous ses confrères à leur préparer des sujets zélés et dévoués à l’Église et au Saint-Siège. Le séminaire des Missions-Étrangères n’a jamais connu d’autres doctrines que les doctrines romaines. Ses membres partent tous envoyés par le successeur de Pierre, pour aller porter l’Évangile aux nations idolâtres, et si, dans leurs luttes avec le paganisme, ils ont aussi à combattre le schisme et l’hérésie, ils allument toujours le flambeau de leur prédiction à Rome, d’où la lumière se répand jusqu’aux extrémités du monde.

    Sous ce rapport, notre cher confrère eut à se débarrasser de certaines idées gallicanes malheureusement alors trop répandues en France. Cet abandon, fruit de longues études et de réflexions sérieuses, ne coûta nullement à son intelligence et à sa vertu. Plus tard, lorsque ces questions, avant d’être définitivement tranchées, devinrent brûlantes, il avait coutume de dire en se reportant à ses idées d’autrefois : « Je suis Romain du fond de l’âme, mais plein d’indulgence pour ceux qui ont été élévés comme moi ; je n’approuve pas leur résistance, mais je comprends leur illusion. »

    La liturgie romaine a toujours été seule en usage dans toutes nos missions. Aussi, au séminaire de Paris, y ramenait-on, dès leur arrivée, les jeunes lévites venant des divers diocèses de France. Tous les bréviaires particuliers étaient impitoyablement mis à l’index, et les cérémonies locales ou diocésaines faisaient place aux cérémonies romaines.

    Restait encore la diversité du chant ecclésiastique , presque aussi varié que les diocèses d’où sortaient les jeunes apôtres envoyés en mission. Cette diversité, légère en apparence, n’est pas sans inconvénient au milieu des peuples asiatiques évangélisés par la Société , peuples qui vivent de traditions et goûtent peu les changements. Il convenait donc d’établir aussi l’uniformité en cette matière.

    D’un autre côté, des prélats éminents, en ramenant leurs diocèses à la liturgie romaine, cherchaient à compléter leur œuvre par la restauration du véritable chant grégorien. A leur tête on remarquait les cardinaux de Reims et de Cambrai. C’était vers 1848, et les journaux de cette époque parlaient d’ailleurs de la découverte récente, faite à la bibliothèque de Montpellier, d’un manuscrit resté célèbre, et où l’on retrouvait l’œuvre authentique de saint Grégoire.

    M. Tesson était l’homme qu’il fallait pour mener à bonne fin l’ouvrage si désiré de cette restauration. Le cardinal Gousset, qui connaissait son aptitude en cette matière, le pria de prendre une part importante à ce travail, et, pour lui  donner une influence morale plus grande, lui accorda des lettres de vicaire général, en date du 19 janvier 1849.

    Les directeurs du séminaire, tant pour le bien général de la Société que pour correspondre aux désirs exprimés par Leurs Éminences, donnèrent à notre cher confrère d’un an pour aller prendre à Montpellier une copie fidèle du manuscrit dont on n’avait pu obtenir le déplacement. M. Tesson se rendit en cette ville et y remplit sa mision avec succès. Son travail fut ensuite soumis à une commission ecclésiastique désignée par les deux cardinaux et dont il faisait lui-même partie, et la première édition des livres de chant grégorien restauré parut, par ses soins, en 1850, à la librairie de J. Lecoffre. D’abord adoptée dans une dizaine de diocèses , elle a été depuis lors reçue dans près de vingt autres.

    Notre cher confrère, satisfait d’avoir en cela contribué à une œuvre utile à l’Église, ne voulut jamais recevoir aucune récompense humaine de son travail. L’éditeur choisi par les archevêques, homme de foi et de cœur , sut, du reste, se montrer reconnaissant envers les œuvres catholiques et en particulier envers celle de la Propagation de la Foi .

    Outre cette aptitude particulière pour le chant ecclésiastique , M. Tesson possédait des connaissances assez étendues sur les diverses branches des sciences humaines. Il parlait astronomie comme un homme qui a suivi les leçons de nos savants et étudié leurs systèmes ; il causait agréablement sur la physique et la chimie, et, s’il était question de géologie ou de quelque autre partie des sciences naturelles, on découvrait bien vite en lui un lecteur instruit et toujours au courant des découvertes modernes et des derniers progrès de la science.

    Ces connaissances variées rendaient sa conversation intéressante et la faisaient rechercher des séminaristes. De temps en temps, quelques-uns, réunis dans sa modeste chambre, au milieu des télescopes et des sphères, voyant sur une table des brochures scientifiques, et souvent sur une autre des lettres intéressantes des missionnaires ou le récit des combats sanglants de leur martyre, aimaient à l’écouter. Et lui, comme un père au milieu de ses enfants, il les initiait à des connaissances qui sont souvent très-utiles, comme l’expérience nous l’a appris, au sein des nations évangélisées par nos missionnaires. Il leur enseignait à calculer les éclipses, à prendre les hauteurs, à déterminer la situation des divers points du globe.

    Et après qu’on avait ainsi causé science et voyages, on revenait aux épreuves de l’apostolat, aux combats à soutenir, aux souffrances à vaincre. Alors, le courage des futurs missionnaires s’enflammait, et plus d’un de ses auditeurs a trouvé plus tard l’arène qu’on lui avait prédite ou le coup de sabre qu’on lui avait fait espérer.

    Ces avis qu’il leur donnait, il les leur prêchait aussi par sa conduite, car il a toujours été un prêtre modèle et fidèle à tous ses devoirs et aux exercices de la communauté qu’il a suivis jusqu’à la fin. Les jours qui ont précédé sa mort, il assistait encore, quoique péniblement, aux offices de la Semaine Sainte.

    Il était simple dans ses goûts et sa tenue, d’un détachement admirable et d’une charité sans bornes. Comme il sortait tous les jours pour aller dire sa messe dans une communauté voisine, il était poursuivi dans la rue par une foule de pauvres et de malheureux. C’étaient ses pensionnaires, et quoique quelques-uns aient abusé de ses dons, sa bonté ne lui a jamais laissé supposer qu’ils pussent le tromper. Plusieurs de ces indigents, ignorant sa maladie et sa mort, se présentaient au séminaire les jours suivants afin de s’informer pourquoi on ne le voyait plus dans les rues où on avait coutume de lui tendre la main.

    Sa réserve dans ses conversations à l’égard du prochain n’était pas moins édifiante. Il était scrupuleux observateur des lois de la charité, et si quelquefois l’entretien s’égarait sur des matières qui fussent de nature à lui porter atteinte, il s’arrêtait aussitôt en disant : « Parlons d’autre chose. »

    La situation des missions et des missionnaires le préoccupait toujours ; il voyait d’un côté des confrères qui combattent et qu’il fut soutenir, et de l’autre des âmes qui périssent et qu’il faudrait sauver. Aussi, quelques semaines avant sa mort, étudiait-il anxieusement avec nous les meilleurs moyens de développer la foi catholique au sein de ce vaste empire de la Chine fécondent de leurs sueurs, et de relever la croix dans ces grandes îles japonaises où pendant si longtemps elle est restée abattue.

    Nous ne saurions terminer cette notice sans dire un mot de l’esprit de mortification qui a été des vertus favorites de notre cher confrère. Il tenait aux vieilles coutumes, et jamais on n’a pu l’amener à transiger avec ces ménagements, ces adoucissements pourtant si reçus de nos jours, et auxquels l’esprit de l’Église se prête pour faciliter l’observation de ses lois. Malgré ses soixante-dix-huit ans, il a pratiqué jusqu’à sa mort tous les jeûnes prescrits par l’Église, et n’a jamais voulu user des dispenses d’abstinence assez généralement accordées en France depuis plus d’un quart de siècle . Sans égard à nos sollicitations, il a fait son dernier carême comme il avait fait tous les autres : jeûne rigoureux pendant quarante jours, et abstinence complète pendant quarante-six.

    Cette mortification n’était peut-être pas en rapport avec son âge ; elle était certainement au-dessus de ses forces ; aussi, vers la fin du carême, sans vouloir cependant rien diminuer de sa rigueur, se sentait-il affaibli et fatigué. Il espérait que le nouveau régime du temps pascal lui rendrait ses forces et le remettrait sur pied. Hélas ! il touchait presque à sa tombe.

    Le jour de Pâques, M. Tesson put encore célébrer la sainte messe, il parut même au dîner  de la communauté, mais il ne fut pas difficile de s’apercevoir que sa santé était gravement altérée. Il dut bientôt se mettre au lit et ne tarda pas à éprouver tous les symptômes d’une fluxion de poitrine ; la nuit fut mauvaise et le sommeil pénible. Durant les trois jours qui suivirent, les soins médicaux les plus intelligents et les plus dévoués lui furent prodigués par le docteur Revillout, médecin du séminaire. Le docteur Laville, ancien médecin de la Maison, le compatriote et l’ami intime de M. Tesson, quoique malade lui-même, voulut aussi apporter le secours de sa longue expérience.

    Sans pressentir les suites si prochaines de son mal, notre cher confrère en voyait cependant la gravité, et ne se faisait pas illusion sur son état. Après une journée assez calme, la nuit du 19 avril devint alarmante. La respiration était plus difficile, les oppressions plus fatigantes, et la congestion pulmonaire se développa à tel point que le jeudi matin, vers les 6 heures, notre cher malade parut en grand danger. On lui parla alors de l’opportunité de faire appeler son confesseur (il l’avait vu l’avant-veille) et de recevoir les derniers sacrements. « Oh ! oui, répondit-il, qu’il vienne, j’en serai heureux, et, si vous jugez le moment opportun, je désire que vous m’administriez les derniers sacrements. »

    Il les reçut, ces secours religieux, de la main de M. Delpech, supérieur du séminaire, avec toute sa connaissance et les sentiments de la plus grande résignation à la volonté de Dieu, mais dans un état de grande faiblesse. Tous ses confrères se trouvaient réunis autour de son lit de douleur. Il semble que la mort n’attendait plus que cette cérémonie suprême pour achever son ouvrage. Ceux que, pendant toute sa vie, notre vénérable malade avait édifiés par sa piété étaient encore en prières auprès de lui, lorsque, sans effort et sans agonie, il rendit son âme à son Créateur, le jeudi 20 avril, à dix heures et demie du matin.

    La cérémonie des obsèques eut lieu le 22, et fut présidée par M. le supérieur . Le deuil était conduit par Messieurs les directeurs du séminaire, et après eux marchaient, le surplis sur le bras, tous les aspirants de la communauté. Venaient ensuite les frères coadjuteurs, ainsi que de nombreux amis du vénéré défunt.

    Dans ce long cortège conduisant à sa dernière demeure les restes mortels d’un zélé et saint missionnaire , et qui s’avançait dans les rues au milieu d’une foule respectueuse , on remarquait une quarantaine de jeunes orphelines conduites par deux religieuses. C’étaient les pauvres enfants d’une Providence, au bien de laquelle M. Tesson avait consacré, durant de longues années, les moments de loisir que lui laissaient ses fonctions au Séminaire . Elles perdaient en lui un père, et ne pouvaient se consoler de cette séparation suprême ; leurs larmes et les regrets de tous le suivirent jusque dans la tombe.

    C’est là que, dans l’espérance de la résurrection future, il est allé rejoindre plusieurs de ceux qu’il avait eus pour confrères , en attendant que ceux qui continuent son œuvre l’y suivent à leur tour. Heureux s’ils ont comme lui, en ce moment suprême, le témoignage d’une vie employée tout entière aux œuvres de zèle, et surtout à celle qui doit contribuer à étendre le royaume de Jésus-Christ sur la terre !

     

    Veuillez agréer l’expression des sentiments de profond respect avec lesquels nous avons l’honneur d’être, en union de prières et de saints sacrifices.

     

     

    Nosseigneurs et Messieurs ,

    Vos très-humbles et très-obéissants serviteurs .

     

     

    POUR LES DIRECTEURS DU SÉMINAIRE :

     

    A.MAURY,  dir.-assist.

     

     

     

    • Numéro : 359
    • Pays : Inde
    • Année : 1827