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Eugène TESSIER (1876-1946)

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    Le 8 février 1946, M. Tessier avait quitté son poste de Lungniu (Kouangsi) pour se rendre à Hong-Kong, où il pensait se faire opérer de la cataracte, et revenir après trois ou quatre mois. Mais à son arrivée à Canton, se rendant compte de toutes les formalités que le gouvernement de l’île exigeait des étrangers pour pénétrer sur le territoire anglais, il était resté dans cette ville et s’était fait hospitaliser à l’hôpital « Fong-pin », dont les malades sont confiés aux soins dévoués des Religieuses canadiennes de Notre-Dame des Anges. Opéré par un habile chirurgien le 9 mars, tout allait pour le mieux, et le cher missionnaire pouvait, au bout de quelques jours, reprendre la célébration de la sainte messe. Une épidémie de choléra sévissait alors à Canton. M. Tessier fut vacciné, mais c’était trop tard. Vers le 25, les premiers symptômes du mal apparaissaient. Tout de suite il fut en proie à de terribles souffrances et, malgré le dévouement du médecin et des sœurs, il s’éteignit en pleine connaissance, après avoir reçu les derniers sacrements, le 27 mars dans la soirée : « Le Bon Dieu m’attendait ici, » fut ses dernières paroles.

     

    Eugène-Jean-Baptiste-Armand Tessier était né au Poulet, ferme située à deux kilomètres du bourg de la Flocellière (Vendée), le 23 juin 1876. Ses parents, excellents chrétiens, le firent baptiser dès le lendemain de sa naissance. Son père, de nature réservée, avait une foi robuste, et sa mère, femme à l’esprit profondément surnaturel, était aimée de tout de monde tant elle était serviable envers tous. C’est à eux, après Dieu, qu’il dut sa vocation.

     

    Aîné de cinq enfants, le futur missionnaire se montra dès l’école primaire bon élève et charmant camarade ; il se lia d’amitié avec les meilleurs de son âge et cette amitié persévéra toute sa vie. Lors de sa première communion, il eut la pensée de devenir prêtre, mais ce fut seulement à l’âge de quinze ans, après trois années passées à aider ses parents aux travaux de la ferme du Poulet, qu’il commença, avec un autre enfant l’étude du latin chez M. l’abbé Gouraud, curé de la Flocellière. Dès cette époque, le jeune homme apportait en toutes choses le sérieux dont il ne s’est jamais départi, ce qui ne l’empêchait pas de se montrer gai et enjoué à l’occasion. D’un jugement droit, d’une piété profonde, il avait envers la Sainte-Vierge un amour et une confiance inébranlables, et il ne transigeait pas avec la règle.

     

    Rien d’étonnant qu’au séminaire de telles qualités aient été vite appréciées. Déjà il songeait aux missions : il trouvait la vie sacerdotale du clergé diocésain trop prosaïque, il avait soif de dévouement et de sacrifice. Les départs successifs de MM. Thirion et Loiseau, et surtout celui de son cousin, M. Huche, ancrèrent davantage encore dans son esprit la pensée du salut des infidèles et du martyre. Bref, après un an et demi de séjour au grand séminaire de Luçon, le 15 février 1900, il partait, tonsuré, pour celui des Missions-Étrangères de Paris.

     

    On devine ce que l’abbé Baptiste, ainsi qu’on l’appelait, put être comme aspirant missionnaire au « Séminaire des Martyrs ». Ses qualités et ses vertus s’épanouirent ; aussi, quand il fut prêtre, le 22 juin 1902,on le trouva prêt aux plus grands sacrifices et c’est dans une des plus difficiles missions de Chine, au Kouangsi, qu’il fut envoyé.

     

    Revenu à la Flocellière pour chanter sa première messe et faire ses adieux, il renouvela son oblation avec toute son âme d’apôtre, et de leur côté ses parents firent généreusement leur sacrifice. Au moment de partir, sa mère voulut l’accompagner avec sa sœur jusqu’à la gare voisine : le cœur brisé, les larmes et les sanglots étouffaient l’admirable chrétienne, alors le jeune missionnaire, profondément ému, dit à Mme Tessier : « Maman, retournons chez nous jusqu’à demain. » — « Non ! répondit la mère, la Sainte-Vierge accompagna Jésus jusqu’au Calvaire, je puis bien t’accompagner jusqu’à ton départ. ».

     

    Le 30 juillet, en compagnie d’un autre missionnaire, destiné comme lui au Kouangsi, M. Tessier quittait Paris pour aller s’embarquer à Marseille. A la fin de septembre, ils étaient arrivés à Nanning, ville épiscopale où résidait leur Préfet apostolique, Mgr Lavest. Envoyé d’abord à Setchen, dans le nord-ouest de la province pour tenir compagnie à un confrère, il se trouva là en plein milieu païen, à peu près sans chrétiens ni catéchumènes, où il fallait tenir en priant et travaillant. Les consolations étaient inexistantes et l’hostilité paraissait à peine déguisée. Dès qu’il fut à même de parler un peu la langue, M. Tessier aurait voulu pouvoir déployer largement ses ailes et voler au secours de tant d’âmes en perdition. Ce lui fut impossible ; aussi ne cachait-il pas plus tard que ce fut avec un soupir de soulagement qu’il accueillit sa nomination au poste de Wuchow, situé à l’autre extrémité de la Mission, au sud-est, sur les frontières du Kouangtong.

     

    À Setchen, le jeune apôtre avait du moins pu se donner de tout cœur à l’étude de la langue mandarine et des caractères chinois. Cette fois, il allait chercher à s’assimiler la langue cantonnaise, très différente de la première. Sa volonté ferme et son application soutenue vinrent à bout des difficultés, et M. Tessier passa bientôt pour un missionnaire très compétent en langue et littérature chinoises. Dans cette ville de Wuchow, située à l’entrée orientale du Kouangsi, il servait de sous-procureur de la Mission, et en même temps il exerçait le ministère selon les possibilités et les circonstances. La cité est très commerçante ; il avait donc affaire aux étrangers comme aux indigènes, d’où nécessité de se perfectionner en anglais, qui sert de liaison entre Européens. Là non plus les consolations spirituelles n’abondaient pas, c’est d’ailleurs le cas dans toutes les villes cosmopolites ; et au Kouangsi les habitants de la campagne, à cette époque, n’étaient pas encore des mieux disposés à accueillir une religion qui leur paraissait venir de l’étranger. Heureusement M. Tessier, toujours tout à son devoir, avait une volonté tenace : il savait qu’il préparait l’avenir et il était loin de songer que, trente-cinq ans plus tard, Wuchow deviendrait le siège d’un évêché.

     

    En 1911, à la suite de la nomination de Mgr Ducœur comme préfet apostolique, notre missionnaire fut transféré à Loyong, sous-préfecture située au centre de la province. Il y était à peine depuis un an, quand une nouvelle mutation l’appela à Kweilin. C’est de tout cœur que M. Tessier entreprit le dur travail qui lui incomba, mais faute de catéchistes et de maîtres d’école, il n’eut pas beaucoup de succès. Du moins eut-il la consolation de pouvoir procurer à un grand nombre d’enfants abandonnés le bienfait du baptême à l’article de la mort.

     

    En 1915, nouveau changement : le bon et dévoué missionnaire était appelé à Lungniu, centre chrétien où, dans la force de l’âge il allait pouvoir donner toute sa mesure et rayonner aux alentours. Les habitants de ce district sont presque tous des Tchoang, race apparentée aux Thaï du Tonkin, dont ils parlent la langue, mais on trouve aussi à côté d’eux des Hakka et des Yao. Les hommes peuvent tous s’exprimer en chinois ; les femmes, moins ouvertes sur le monde extérieur, ont gardé davantage leurs coutumes, et une partie d’entre elles ne connaissent que la langue de leur tribu. Par lui-même et par ses catéchistes, par les maîtres d’école et les religieuses indigènes, M. Tessier s’efforça de faire le bien et de semer la bonne parole ; c’était parfois difficile, il fallait varier les méthodes, s’adapter à la jeune Chine pour la conquérir au Christ. Il serait exagéré de dire de notre missionnaire qu’il eut toujours grande confiance aux méthodes nouvelles ; ce n’était pas celles qui lui avaient été inculquées pendant le temps de sa jeunesse apostolique, mais on peut dire à sa louange qu’il s’efforça, bien que parfois à contre-cœur, d’être de son temps.

     

    Prudent, réglé dans toute sa vie, il était aussi un confrère de bon conseil. Ses voisins plus jeunes entendaient volontiers et avec profit les avis que grâce à son expérience des hommes et des choses, il était heureux de leur donner, et ils étaient assurés de trouver auprès de lui le réconfort qui soutient dans les peines de la vie apostolique. Gai et plein d’entrain, sa présence était vivement appréciée dans les réunions soit à l’occasion de la retraite annuelle, soit lors des fêtes du Saint-Sacrement, car celles-ci pouvaient se célébrer à Lungniu comme dans les meilleures paroisses de France, avec la pompe et une piété qu’appréciaient fort les nombreux chrétiens et catéchumènes accourus de plusieurs lieues à la ronde.

     

    En 1921, le confrère voisin de M. Tessier, M. Pelamourgues, fut nommé Supérieur du séminaire de Nanning et, quelques mois plus tard, M. Tsin, vicaire chinois de Eulpaï, était tué en tournée d’administration. Par suite de la guerre civile dans la province, aucun des deux ne put être remplacé. Dès lors ce fut à M. Tessier qu’incomba la charge du district de Sieoujen pendant une période de vingt-sept mois. Ce que furent les soucis du missionnaire pendant ces années terribles de 1921 à 1924, années de persécutions, de destructions, de menaces, de fuites éperdues, de pillages et demeurtres, on peut le concevoir aisément. Eulpaï tomba aux mains des pirates ; l’église de Kiangchow fut profanée et pillée, la mission de Tougmu dévalisée, mais Lungniu échappa au désastre. M. Tessier écrivait alors : « Je me prépare le mieux possible à rendre compte au Souverain Juge, et j’exhorte tous les fidèles à en faire autant. Si nous tombons sous les balles ou sous le couteau de ces démons incarnés, ce ne sera pas précisément pour la foi, mais ce sera bien un peu pour l’amour du Bon Dieu. » — Il avait un vicaire chinois a proximité, un saint prêtre, tout de bonté et de charité ; ce vicaire n’était pas sans peur, il fallait remonter souvent son courage. Aussi, quelle joie expansive fut celle de M. Tessier, quand enfin, dans les derniers jours de juillet 1923, un confrère français put venir à Eulpaï relever le district en ruines.

     

    Son évêque, Mgr Ducœur, avait en grande estime le cher missionnaire vendéen ; il appréciait son esprit de foi peu ordinaire et lui demandait volontiers conseil. Aussi personne le fut étonné de le voir, en 1926, appelé à Nanning pour tenir la procure et s’occuper du poste pendant l’absence de M. Costonoble, provicaire, dont la santé précaire nécessitait un séjour prolongé en France. Au retour de celui-ci, à la fin de 1928, M. Costenoble, plein de gratitude, pouvait déclarer avoir trouvé impeccable la double gestion de M. Tessier pendant les deux années 1926 à 1928.

     

    Il retourna alors à Lungniu, son expérience accrue par ces deux ans et demi d’administration. Il s’était fait la main à Nanning, aussi dès 1929 commença-t-il des travaux matériels qui allaient rendre Lungniu un des postes les mieux organisés du Kouangsi. Mais bientôt l’âge aidant, et des crises de paludisme affaiblissant progressivement la robuste constitution du missionnaire, une fatigue générale commença à se faire sentir ; il demanda alors l’autorisation d’aller prendre quelques mois de repos au pays natal.

     

    Quand il arriva en 1933, il fut fêté comme il convenait par ses compatriotes ; mais après trente ans d’absence, beaucoup d’habitants de la Flocellière ne le connaissaient que de réputation, ils furent tous unanimes à lui témoigner une véritable affection. Au début de 1935, il était de retour à Lungniu, bien remis et tout disposé à travailler aussi longtemps que la divine Providence voudrait encore se servir de lui pour le bien des âmes au Kouangsi.

     

    Une nouvelle activité fut alors offerte à son zèle et à ses talents.­ Mgr Albouy lui demanda de fonder une école de catéchistes pour toute la région nord-est de la Mission. Il s’y donna de tout cœur et l’on peut dire qu’il réussit. Le rédacteur de cette notice se souvient d’un examen passé aux quinze étudiants de l’école, de grands jeunes gens et des hommes d’âge mûr, sous l’impulsion de M. Tessier, ils arrivaient tous à soutenir en public des controverses religieuses avec les païens et les hérétiques, et quelques-uns d’entre eux le faisaient avec un succès et en un langage que n’auraient pas désavoué des diplômés d’études supérieures ; on sentait que leur directeur, bon théologien et sinologue averti, était passé par là.

     

    Puis ce fut la guerre sino-japonaise (1937-1945) avec toutes ses conséquences. La mobilisation d’une partie de la jeunesse, le patriotisme, l’attirance des grades, et enfin le manque de ressources forcèrent le missionnaire à supprimer provisoirement cette école de catéchistes sur laquelle les ouvriers apostoliques comptaient tant. M. Tessier redevint alors exclusivement curé. D’ailleurs, les années s’accumulaient, sa vue s’affaiblissait notablement.

     

    À la fin de 1945, il était presque septuagénaire, la cataracte faisait des progrès, il ne lisait plus qu’avec difficulté, mais l’état général restait encore bon. Cependant il était fidèle à la récitation quotidienne du bréviaire et pouvait continuer d’assurer le service de la chrétienté de Lungniu, ses vicaires s’occupaient de l’extérieur : chrétiens et catéchumènes éloignés n’étaient donc pas abandonnés. Lors d’une tournée pastorale, en janvier 1946, Mgr Albouy resta plusieurs jours en sa compagnie, il décida alors M. Tessier à tenter un voyage à Hong-Kong pour se faire opérer. Comme on l’a vu au début de cette notice, le Bon Dieu attendait son serviteur à Canton : atteint du choléra, il expirait à l’hôpital Fong-pin le 27 mars.

     

    La mort de cet excellent apôtre a été une grande perte pour les missions, et pour le Kouangsi en particulier. Dieu veuille susciter parmi ses jeunes compatriotes vendéens de nombreux missionnaires qui, à son exemple, seront les délégués du diocèse de Luçon pour porter la bonne nouvelle en terre païenne ! Les Missions d’Extrême-Orient ont toutes beaucoup souffert depuis dix ans, et aujourd’hui encore celles d’Indochine passent par de terribles épreuves, le martyre est redevenu contemporain. Nous espérons que l’exemple des apôtres modernes et les suffrages de ceux qui tombent prématurément là-bas susciteront chez nous d’autres cœurs généreux pour continuer leur œuvre de défrichement et de charité.

     

    • Numéro : 2660
    • Pays : Chine
    • Année : 1902