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Jean TERRAT (1853-1927)

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    Jean-Benoît Terrat naquit à Saint-Genest-Malifaux, chef-lieu de canton très religieux du département de la Loire, de parents excellents chrétiens qui eurent quatre garçons à leur foyer. Ils en donnèrent deux à l’Eglise : Jean-Benoît, notre missionnaire, et Jean-Marie, le Benjamin, prêtre de Saint-Sulpice, mort économe du grand séminaire de Bordeaux.

    Les deux frères, bien que différent de caractère et de tempérament passèrent dans l’union la plus parfaite le temps de leur jeunesse et de leurs études : Jean-Marie toujours sage suivait volontiers la direction du frère aîné quelque peu espiègle et d’esprit plus pratique que spéculatif.

    La famille assez aisée, tenait un bureau de tabac auquel elle joignait une épicerie bien achalandée. Là, aussi bien qu’à la boulangerie de son frère aîné, où un tantinet de gourmandise l’attirait souvent, notre Jean-Baptiste reçut beaucoup de leçons de choses qui devaient lui être d’une utilité si pratique dans sa vie de missionnaire.

    Ensemble Jean-Benoît et Jean-Marie, commencèrent leurs études à l’école des Frères. Pendant la saison d’été, ils fréquentaient les nombreux prêtres et séminaristes originaires de Saint-Genest, l’un des cantons les plus religieux de la campagne stéphanoise. Au nombre de ces ecclésiastiques qui venaient passer là leurs vacances, se trouvaient un de leurs oncles maternels, M. Georgeon, prêtre de Saint-Sulpice, supérieur du grand séminaire de Rodez, et M. Bonnet, prêtre de la même Société, devenu plus tard supérieur du même établissement. Sans doute, est-ce dans les entretiens qu’ils eurent avec ces deux experts en vocations, que les deux petits frères Jean-Benoit et Jean-Marie entendirent l’appel divin. Jean-Benoît fut envoyé au petit séminaire de Verrières où, l’année suivante, Jean-Marie vint le rejoindre.

    Sa belle intelligence et son travail assidu permirent à Jean-Marie de se placer bien vite à la tête de sa classe et de remporter de magnifiques succès. Jean-Benoît, lui, plus actif au jeu qu’à l’étude, ne brigua jamais ni les premières places ni les lauriers ; une place moyenne lui parut toujours suffisante. En récréation, les rôles étaient changés : Jean-Benoît brillait au premier rang.

    Pendant les vacances, en plus de la compagnie de vénérables prêtres, les deux frères avaient pour compagnon de jeux et de promenades, leur cousin Barthélemy Terrat, de quelques années plus âgé qu’eux, fils unique du maire de Saint-Genest. Brillant élève du lycée où il fit toutes ses études sans laisser entamer sa foi, mais où, plus tard, il se garda bien d’envoyer ses fils, Barthélemy Terrat est mort, il y a une vingtaine d’années, doyen de la faculté de droit de l’Université de Paris.

     

    Leurs humanités terminées, les deux frère furent admis au grand séminaire de Lyon où ils passèrent leurs deux années de philosophie. Ayant reçu les ordres mineurs, tandis que Jean-Marie se dirigeait vers Saint-Sulpice, Jean-Benoît demanda et obtint d’être admis au Séminaire des Missions-Etrangères. Le 20 septembre 1879, il reçut l’ordination sacerdotale et sa destination pour la Mission du Kouytcheou, en compagnie d’autre Lyonnais, M. Jean Rollin Chaffanjon, qui devait le précéder de dix mois dans la tombe.

    Parti de France le 29 octobre suivant, notre confrère eut à souffrir beaucoup de la période d’acclimatation qui commença de bonne heure pour lui. Pendant le long séjour de plus de six semaines qu’il dut faire sur le Fleuve Bleu, dans la jonque chinoise qui l’amenait de Shanghai à Tchongking, il fut presque toujours malade. Très fatigué à son arrivée au Setchoan, il dut rester plus d’un mois à Tchongking, avant de pouvoir entreprendre les quinze dernières étapes du voyage. Il ne put arriver à Kouiyang que le 29 mai de l’année suivante.

    Malgré sa belle prestance qui en imposait, son regard caché sous des soucis broussailleux qui inspirait, au premier abord, la crainte, M. Terrat était un timide. Dans tous les travaux qu’il entreprenait, travaux que, dans leur sphère, ses confrères accomplissaient aussi, mais gaiement, et parfois avec enthousiasme, lui trouvait un sacrifice à faire ; mais prêtre très consciencieux, il avait assez d’empire sur lui-même pour se vaincre, et jamais il n’hésita devant le devoir. D’un jugement très droit, doué d’un grand bon sens, il menait sa tâche à bonne fin ; mais à peine l’avait-il entreprise qu’il se repentait, à la première difficulté qui surgissait, de l’avoir commencée.

    M. Terrat passa un année aux environs de Kouiyang, uniquement occupé à l’étude de la langue, et en mai 1881, il fut nommé titulaire du district de Jenhouai, vaste contrée située au nord-ouest du Kouytcheou, sur les confins des deux Missions de Tchongking et Suifu. Le pays est sain mais chaud, d’un accès difficile tout couvert qu’il est de hautes montagnes. Les chrétiens simples et timides sont faciles à diriger. Autour de la résidence, sur un rayon d’une quinzaine de kilomètres, sont échelonnées six ou sept stations chrétiennes composées chacune de une, deux ou trois familles. Plus loin, à cent vingt kilomètres vers le nord-est, sur les frontières de la Mission de Tchongking, se trouvent trois ou quatre stations ; plus loin encore, à cent cinquante kilomètres, sur les confins du Suifu, se rencontre une autre station chrétienne, non loin de la ville de Tsechoui, où M. Terrat installera une pharmacie.

    Il passa trois ans à Jenhouai et, comme le premier poste est souvent celui auquel on s’attache le plus, ces trois années furent pour lui à son dire, les plus heureuses de sa vie apostolique. Matériellement, de tous les postes de la Mission, Jenhouai passe pour l’un des plus misé rables : en toute saison en n’y trouve que peu ou point de légumes et durant le long et pénible été, point de viande à acheter. Longtemps on a raconté dans la Mission que M. Chaffanjon, son compagnon de route, étant allé lui rendre visite un jour de l’Assomption, les deux amis durent se contenter d’un melon d’eau pour tout festin. M. Terrat ne s’inquiéta guère durant sa vie de ses menus de table et la question de la nourriture le laissa toujours indifférent.

    En 1884, la persécution vint le chasser de son poste. Tandis que ses confrères voisins pouvaient se réfugier dans les prétoires, lui se trouvait à cinquante kilomètres de sa résidence, chez une famille chrétienne : celle-ci le cacha bien pendant quelques jours ; mais affolée par les rumeurs de pillage qui circulaient partout, elle prit peur et confia le missionnaire à la garde d’un parent païen, chef de la garde nationale de l’endroit. Ce fut là que l’atteignit une lettre de son Vicaire Apostolique lui ordonnant d’aller chercher un refuge à Tchong-king. M. Terrat partit à la tombée de la nuit, gagna en vingt-quatre heures sa pharmacie de Tsechoui, située à cent kilomètres, monta en barque et, en deux jours et demi, arriva à Tchongking. Mgr Coupat le garda quelques mois avec lui, puis l’envoya comme compagnon à un de ses missionnaires un peu isolé. M. Terrat y resta une année entière ; puis la nostalgie de sa Mission et de son district lui rendant l’attente trop dure, il se décida à regagner le Kouytchéou. En décembre 1885, il rentre à Tsechoui, y passe un ou deux mois, regagne sa résidence pillée mais non détruite et de là, malgré tous les obstacles accumulés sur sa route, réussit à se rendre à Kouiyang à l’époque de la retraite annuelle.

    À la fin de la retraite, en juin 1886, il fut nommé à Kouiyang, curé de la cathédrale. Il succédait à Mgr Guichard qui, l’année précédente, avait été élu coadjuteur de Mgr Lions, et sacré évêque de Toron.

    Avant de prendre possession de cette cure importance, M. Terrat dut aller installer son successeur à Jenhouai. Une seconde persécution, plus terrible que la première, contraignit les voyageurs à s’arrêter à sept jours de Kouiyang, dans la résidence de Tongtse, à trois étapes de Jenhouai. Les malheureux missionnaires durent séjourner neuf longs mois dans cette ville, sans pouvoir sortir de l’enclos de la résidence par crainte d’exciter contre eux la haine des païens. Tongtse eut peu à souffrir, grâce à l’énergie du mandarin ; mais les districts voisins furent fortement éprouvés, toutes les résidences et oratoires détruits de fond en comble, un prêtre indigène et plusieurs chrétiens massacrés.

    Ce ne fut qu’au mois de mars 1887 que M. Terrat, accompagné de deux nouveaux missionnaires venus par Tchongking, put revenir à Kouiyang, et prendre possession de son poste. Avant son arrivée, curé et élèves des écoles paroissiales étaient logés à l’évêché : C’était là une situation trop gênante pour tous. Le nouveau curé fit construire un presbytère sur la place de la cathédrale, tandis que le procureur de la Mission construisait tout auprès les bâtiments nécessaires aux écoles.

    Causant volontiers avec les Chinois, aimant ses chrétiens et respecté d’eux, M. Terrat rencontra cependant une difficulté qu’il ne put réussir à vaincre : sa timidité. La première fois qu’il eut à prêcher devant une assemblée de douze à quinze cents fidèles, du haut de la chaire élevée placée au beau milieu du chœur, il éprouva ce que l’on appelle d’un mot très commun mais très juste : le « trac » ; il put à peine en balbutiant terminer son sermon. Depuis lors, il eut beau se raisonner et faire tous ses efforts pour réagir, ce fut pour lui un vrai supplice toutes les fois qu’il dut s’y faire entendre. Aussi, à peine avait-il passé un an au Petang qu’il demandait son changement. L’obéissance l’y retint trois ans. Ce fut avec joie qu’il céda sa place au nouveau titulaire pour aller prendre la direction du district de Ganhoa, à dix fortes étapes au nord de Kouiyang.

    C’est au P. Bouchard, justement célèbre dans les fastes du Kouytcheou, que M. Terrat était appelé à succéder. En ville même de Ganhoa et dans ses alentours immédiats, il y avait  peu de chrétiens ; ceux-ci se trouvaient à quinze ou vingt kilomètres plus loin, formant tout autour du chef-lieu de la sous-préfecture comme une couronne de stations chrétiennes. Notre confrère n’obtint pas de nombreuses conversions dans le district  de Ganhoa. Fortifier la foi de néophytes si récemment venus à l’Evangile – presque tous les chrétiens de Ganhoa avaient été convertis par le P. Bouchard surnommé par ses confrères le « grand défricheur »  lui parut aussi important que la conversion des païens. Sans négliger celle-ci, il donna tous ses soins à la formation chrétienne de ses fidèles et il y réussit pleinement. Grâce à lui, le district de Ganhoa est réputé comme un des meilleurs du Kouytcheou.

     

    En 1897, M. Terrat fut nommé curé de Meytan, district important mais moins pénible et moins ingrat que celui qu’il quittait, car il trouvait autour de la résidence un bon groupe de fidèles. Il devait y rester seize ans. Dès le début il songea à construire une église pour remplacer l’oratoire devenu insuffisant. Il mit peu à peu de côté les ressources dont il pouvait disposer sans nuire à ses autres œuvres, et l’église commencée en 1907 fut terminée deux ans après.

    Pendant les seize années qu’il a passées dans ce poste, jusqu’à l’âge de soixante ans, M. Terrat a ponctuellement visité cet immense district, plus difficile à parcourir alors qu’aujourd’hui. Il se donna tout entier à ses chrétiens, veillant avec un soin assidu au salut de leur âme. Son grand bon sens lui permettait de leur donner des conseils judicieux et très appréciés, dans les diverses circonstances matérielles de la vie : il voulait que ses chrétiens jouissent tous d’une honnête aisance et pour y arriver, il les aidait même sous forme de prêt pécuniaire. C’était sa manière à lui de charité, car jamais créancier ne fut moins que lui dominé par son intérêt propre. Sa timidité naturelle ne lui fit jamais perdre son sang-froid. Un jour, les étudiants de Meytan se mirent en tête d’aller faire des misères au « diable étranger » dans sa résidence. Ils furent bien surpris d’être reçus par un homme très avenant et d’une politesse exquise qui leur fit servir du thé et des friandises ; ils s’en retournèrent fort contents. Une autre fois, un conflit éclata entre les bouchers chrétiens et les bouchers païens : ces derniers voulaient obliger les chrétiens, sous peine d’expulsion, à contribuer aux frais du culte de l’idole de la corporation. M. Terrat trouva le moyen d’apaiser le conflit : il obligea les bouchers chrétiens à contribuer désormais aux frais du culte, mais du culte catholique. C’est là l’origine d’une société de secours qui a déjà rendu des services au district et qui certainement en rendra de plus grands encore.

    Quatre ans après la construction de l’église de Meytan, M. Terrat, âgé de soixante ans, affligé depuis longtemps de rhumatismes lombaires et d’une tendance accentuée à l’embonpoint, comprit que l’heure de la retraite avait sonné pour lui, et que s’obstiner à vouloir rester dans un poste que ses forces ne lui permettaient plus de tenir, c’était pousser un beau district vers sa ruine. Il demanda son changement .

    Il fut transféré à Longli, à une étape de Kouiyang, petit district d’une centaine de chrétiens seulement à peu près tous groupés autour de la résidence. Il comptait jouir là d’un repos bien mérité ; mais le repos est-il de ce monde ? Six mois après son arrivée à Longli, Mgr Seguin le nommait provicaire. Ce fut un coup de tonnerre dans  un beau ciel bleu. Pour la première fois, le missionnaire trouve que la coupe est amère et il songe à refuser. Monseigneur eut tôt fait de calmer son émotion : Il pourrait continuer de résider à Longli et ne serait appelé à l’évêché que pour les cas urgents et graves. Dix jours après, la grande guerre éclatait et la mobilisation désorganisait tous les services de la Mission. Tandis que Mgr Seguin prenait la direction du grand séminaire, le provicaire fut chargé de remplacer au petit séminaire le titulaire mobilisé. Heureusement son compagnon de départ, M. Chaffanjon, vint le rejoindre et se chargea des cours ; le supérieur intérimaire n’eut qu’à c’occuper de l’organisation matérielle pour laquelle il était bien doué. Lorsque, à la fin de l’année, le titulaire put reprendre sa tâche, le Provincaire sa hâta de regagner son ermitage.

     

    En 1922, M. Terrat, sentant ses forces décliner de plus en plus, demanda et obtint de se retirer à l’évêché. Il y rendit les plus grands services à son Vicaire Apostolique. Il fut surtout d’un grand secours pour les confrères venus à Kouiyang se récréer ou se reposer. Toujours accueillant, les longues causeries qu’ils avaient avec lui ne semblaient jamais l’importuner.

    A la dernière retraite de 1927, notre Provicaire parut à tous les confrères très affaibli, et chacun s’en retourna avec l’intime conviction qu’il l’avait vu pour la dernière fois. En effet, le 16 juin, fête du Très-Saint Sacrement, notre confrère célébra la messe pour la dernière fois. Bien qu’il n’eût aucune maladie bien caractérisée, il se sentit faiblir rapidement et il comprit que sa dernière heure ne tarderait pas à sonner.

    Le 22 juin, Mgr Seguin, en présence de tous les confrères de Kouiyang, administra à notre cher provicaire le Viatique et l’Extrême-Onction ─ qu’il reçut en pleine connaissance ─ et lui appliqua l’indulgence plénière.

    Le 24 juin, à onze heures et demie du soir, Jean-Benoît Terrat rendait son âme à Dieu. Sa dépouille mortelle repose dans notre cimetière catholique de Taiiunpo, en face de Kouiyang, à côté de M. Chaffanjon.

    Avec M. Terrat achève de s’éteindre la belle phalange de missionnaires que le Séminaire de Paris envoya au Kouytcheou de 1870 à 1886. Quelques-uns parmi eux furent des défricheurs, beaucoup furent des organisateurs et tous, de bons ouvriers de Dieu.

     

     

    • Numéro : 1422
    • Pays : Chine
    • Année : 1879