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Émile TARRISSE (1861-1938)

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    Émile Tarrisse est né au hameau de la Pagésie, paroisse et commune de Martrin, au diocèse de Rodez. Il était le troisième fils, et deux autres frères et une sœur devaient encore lui suc­céder. La famille était très chrétienne, surtout la mère, qui fut une sainte femme. L’ambition des parents était d’avoir un fils prêtre ; et, sur les indications de l’abbé Bertrand, curé de la paroisse, le futur missionnaire fut mis au petit séminaire de Belmont-sur-Rance. L’enfant un peu timide, mais pieux, désirait-il être prêtre ? Toujours est-il que sa vocation subit une crise, ainsi racontée jadis par sa mère : au cours de la quatrième, il sembla abandonner ses études. Après avoir cherché vaine­ment de s’échapper pendant une promenade, il fut plus heureux dans sa tentative une seconde fois et revint à la maison pater­nelle, où il reprit avec plaisir les travaux des champs. Tout semblait fini, quand un soir de septembre, alors que toute la famille était déjà couchée, à l’exception de la mère qui mettait toutes choses en ordre dans la cuisine, celle-ci entendit quel­qu’un descendre silencieusement l’escalier ; c’était le petit Emile, qui, tout ému, venait, en l’embrassant, dire à sa mère qu’il désirait retourner à Belmont. La maman heureuse donna à son enfant l’assurance qu’elle ne s’y opposait pas. Dieu avait travaillé en silence le cœur de celui qui devait être son missionnaire et qui termina ses études délivré de toute hésitation. Sans être un brillant élève, il donnait satisfaction à ses maîtres ; classé dans les dix premiers de son cours, il obtenait chaque année quelques accessits au palmarès.

    Il était une glorieuse tradition au petit séminaire de Belmont, alors très prospère, celle d’envoyer tous les ans des aspirants missionnaires à la rue du Bac. Emile Tarrisse décida qu’en octobre, au lieu d’aller à Rodez, il entrerait au Séminaire des Missions-Étrangères. Cette décision dut certainement peiner son père et sa mère, mais ils ne firent aucun obstacle ; ils étaient trop chrétiens. Le père mourut en 1882, durant les études d’Emile à Paris. La mère eut le bonheur de voir son fils prêtre et la douleur de lui dire adieu avant son départ pour la Chine. Mais le sacrifice fut généreusement fait. Jamais, écrit M. l’abbé Tar­risse, neveu du missionnaire, je n’ai entendu sortir de la bouche de cette femme, à l’esprit si surnaturel, un seul mot de regret. Elle est morte en 1902, sans avoir revu son cher enfant.

    Ordonné prêtre le 26 septembre 1886, il partit pour le loin­tain Setchoan où il n’arriva qu’en mars 1887, car jadis les voyages en jonque à travers les dangereux rapides du fleuve Bleu étaient désespérément longs. A peine arrivé à Suifu, il fut envoyé à Ché-­li-chan pour apprendre la langue et les coutumes chinoises. Il fit, sous la direction de M. Raison, des progrès étonnants et l’année suivante, il fut nommé vicaire de M. Jaimes à Kiating. Celui-ci l’initia au saint ministère difficile en ces temps héroïques où la ville de Kiating était encore à peu près païenne. M. Tarrisse, plein d’amour pour Notre-Seigneur, ne comprenait pas comment on pouvait porter le Saint-Sacrement aux malades sans surplis et sans étole. Au grand effroi de son curé, il aurait bien voulu qu’on sonnât la cloche pour appeler tous les habitants de la ville à s’incliner devant Notre-Seigneur. La première fois qu’il dut aller porter le viatique à un moribond, à l’autre bout de la ville, il ne parlait de rien de moins que de se faire accompagner d’enfants de chœur avec cierges allumés encadrant le porteur d’une grande croix, précédé d’un sonneur, la cloche à la main. Son curé parvint toutefois à lui démontrer que dans ces temps troublés, cela pourrait ameuter les païens et exciter une persé­cution. M. Tarrisse se soumit avec regret, car il perdait peut-être ainsi l’occasion d’être un nouveau Tharcicius. Mais par dévotion envers la Sainte-Eucharistie, il mit un surplis sous sa soutane chinoise et partit sous le grand soleil. Arrivé trempé de sueur chez son malade, il constata que son beau surplis bien blanc, sur lequel ses habits avaient déteint, était devenu tout noir. A partir de ce jour, il prit la résolution d’écouter désormais les avis des anciens. Il n’en aima pas moins N.-S., les occasions de faire des sacrifices et de lui prouver son amour, ne lui manquèrent pas.

    Il dut bientôt quitter la ville pittoresque et assez agréable de Kiating pour aller à Foulin, située au loin sur la route du Thibet et du Kientchang, au milieu d’abruptes montagnes. A cette époque, il y avait à Foulin à peine quelques nouveaux convertis, et tout était à faire. M. Tarrisse partit vers ce calvaire en se re­commandant à la protection de la vieille Madone des jours heu­reux de son enfance. Grâce à la Sainte Vierge, il parvint au but de son voyage en bonne santé, quoique un peu fatigué, un peu triste de se sentir si loin de ses confrères de Suifu et de Kiating. Il fut réconforté en pensant qu’il avait pour voisin dans les mon­tagnes, M. Martin, un vaillant entre les vaillants, qui n’allait pas tarder à essayer, mais en vain, de convertir les sauvages lolos. M. Tarrisse se mit à instruire de son mieux ses néophytes et fit tous ses efforts pour amener au vrai Dieu de nouveaux adorateurs. Comme un peu partout au Setchoan, les esprits n’étaient pas tour­nés vers les choses du ciel. Il eut beau prêcher, passer des nuits auprès du Saint-Sacrement, verser des larmes au pied du crucifix, quelques rares païens se convertirent. De cette époque date le grand amour de M. Tarrisse pour Jésus crucifié. Il portera désor­mais sur sa poitrine un grand crucifix qu’il ne quittera plus jus­qu’à sa mort. Soudain éclata la persésution de 1895. Traqué comme une bête fauve, M. Tarrisse dut fuir pendant la nuit, à travers ronces et épines, pour aller se réfugier dans une grotte surplombant les flots grondants du fleuve Tong-ho. Aidé par quelques bra­ves chrétiens, il avait pu emporter son bréviaire et le nécessaire pour célébrer la sainte messe. Il vécut là pendant quelques mois en véritable ermite, priant jour et nuit, s’attendant à chaque ins­tant à être massacré. Enfin la tempête s’apaisa. Quand le supérieur apprit que son missionnaire était encore de ce monde, il lui donna l’ordre de quitter ces lieux inhospitaliers et de venir s’installer dans la ville de Yachow où les autorités promettaient de le protéger.

    Dans ce nouveau poste, il déploya un zèle incroyable, évangélisant non seulement Yachow, mais plusieurs villes environ­nantes. Il ne resta là que peu de temps ; à la fin de 1896, il fut nommé curé de Kiangan. Il se donna tout entier, avec son ardeur habituelle, à ses nouveaux paroissiens. Il s’était établi à Ta-tou-­kéou, sa meilleure station dans la campagne, quand une nouvelle persécution éclata. Il se réfugia, pendant quelques mois, dans une famille païenne amie, où il se croyait bien caché ; mais tout le monde savait où il se trouvait. Le chef de brigands qui ravageait le pays se contenta de piller et de massacrer quelques chrétiens et de mettre à la torture le prêtre chinois qui s’occupait du district voisin. Après la tourmente, M. Tarrisse, qui était extrêmement fatigué, dut aller se reposer à Hongkong.

    En 1901, il revint à Suifu plein d’ardeur, et fut envoyé au petit séminaire de Hotikéou. Homme de devoir, il se fit remarquer par sa régularité au travail et par une piété extraordinaire. Il passait tous ses moments libres à la chapelle, en adoration devant le Saint-Sacrement. En 1908, il devint Supérieur du pro­batorium. Là, il était vraiment à sa place et il montra pendant de longues années, que sa vocation était de diriger les premiers pas des enfants qui se destinaient au sacerdoce. Quel charmant accueil il faisait à ces petits chinois choisis par les curés parmi l’élite des chrétiens de la Mission de Suifu ! Tout désemparés, loin de leurs mamans, se sentant prisonniers comme des oiseaux en cage, les premiers jours, ils pleuraient et voulaient repartir dans leur famille ; mais M. Tarrisse avait pour eux une paternelle bonté, les consolant par des sourires et de bonnes paroles. Et, au bout de quelques jours, dans la cage aimée désormais, c’était la joie complète ! Bien des prêtres chinois de la Mission de Suifu lui doivent d’avoir persévéré dans le bon chemin. Après avoir consolé ses enfants, il leur donnait par son exemple l’amour du travail et de la prière. Pendant les récréations, il jouait, courait avec eux, mettant partout de l’entrain. On le voyait, à ses moments libres, prosterné et comme en extase au pied de l’autel. Quand il travaillait dans sa chambre, il ouvrait la porte et celle de la chapelle pour apercevoir le tabernacle. Aussi, tous ces pe­tits élèves édifiés par tant de ferveur, touchés et émus par sa bonté, l’aimaient-ils de tout leur cœur, s’efforçant d’imiter ses vertus. On peut remarquer, chez tous ceux qui sont prêtres main­tenant, un grand amour pour N.-S. au Saint-Sacrement. On les voit fréquemment en adoration devant le tabernacle. Ils doivent cette pieuse habitude au saint homme qui les forma dans leur jeunesse. Pendant 28 ans, M. Tarrisse se dépensa sans mesure pour préparer de nombreux enfants à entrer au petit séminaire. En 1932, les grands séminaristes de Tiao-houang-léou étant par­tis pour le séminaire commun de Chengtu, le petit séminaire fut installé à Tiao-houang-léou et le probatorium à Hotikéou.

    M. Tarrisse était la bonté même et sa charité était sans bornes. Il donnait tout ce qu’il possédait. Avec des ruses de peau-rouge sur le sentier de la guerre, il s’efforçait de cacher à tous le bien qu’il faisait. Quand un enfant du probatorium avait besoin de quelque chose, il se trouvait toujours à point un oncle d’Amérique pour envoyer l’objet désiré. Un confrère était-il dans l’embarras ? vite le bon M. Tarrisse allait chuchoter quelques mots à l’oreille du procureur en lui recommandant la plus grande discrétion et le plus grand secret, et soudain, comme par miracle, le confrère était secouru par un bienfaiteur anonyme. Chargé d’ans et de mérites, le moment du repos et  de la récompense approchait pour lui.

    La vue avait beaucoup baissé, il ne pouvait célébrer la Sainte Messe qu’en se servant d’un missel spécial. En 1934, son Vicaire apostolique finit par accepter sa démission. Désormais la vie de notre confrère fut employée uniquement à la prière. On l’apercevait souvent en adoration à la tribune de la chapelle, le front prosterné sur le plancher. Il s’était installé dans une chambre près de la chapelle d’où, par une lucarne, il pouvait voir le tabernacle et adorer. Les derniers mois de sa vie, il ne semblait plus appartenir à cette terre. Son âme était comme embrasée du feu du divin amour, et M. Tarrisse se consumait comme un cierge brûlant devant l’autel. Dès le mois d’octobre 1938 il n’avait plus la force de quitter son lit. Assis plutôt que couché, tantôt les mains jointes, le regard tourné vers la chapelle, tantôt égrenant son chapelet avec une ferveur séraphique, il paraissait un ange des­cendu du ciel. Il mourut ainsi sans souffrance, sans maladie, en baisant son crucifix, en prononçant les noms de Jésus et de Marie. Il était assisté à ses derniers moments par M. Petit, le nouveau supérieur du probatorium, entouré de quelques prêtres chinois, ses anciens élèves, et de tous les petits enfants du probatorium qui pleuraient à chaudes larmes quand il leur donna sa dernière bénédiction quelques instants avant d’expirer.

    Un service funèbre fut célébré à sa mémoire le 17 novembre 1938, à Martrin, sa paroisse natale. Toute la paroisse y assistait avec une dizaine de prêtres et une vingtaine de neveux et nièces du vénéré défunt. Son âme, nous en sommes persuadés, s’envola droit au paradis, où il continue à prier pour sa chère Mission de Suifu et la conversion de la Chine.

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1702
    • Pays : Chine
    • Année : 1886