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Félix TARDY (1866-1940)

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    Né à la campagne, M. Tardy passa son enfance auprès de ses parents très chrétiens qu’il aida dans les travaux des champs. Sur les bancs de l’école et du catéchisme, aux offices du dimanche, le curé a remarqué son intelligence, sa bonne tenue, sa piété et discerné en lui des marques sérieuses de vocation sacerdotale. Félix avait déjà nettement entendu l’appel de Dieu dans son cœur d’enfant ; aussi, quand le digne pasteur lui fait part de son désir, voit-il dans cette démarche du prêtre l’expression de la volonté divine et se montre-t-il disposé à la suivre ; les parents eux-mêmes accueillent avec bonheur les vues du Seigneur sur leur enfant. Celui-ci déjà âgé de 14 ans, il est décidé qu’il apprendra au presbytère de Puisgros les premières notions du latin et qu’on l’enverra ensuite compléter ses études au collège ecclésiastique de Saint Pierre d’Albigny.

     

    Cet établissement, bien qu’il n’en eût pas le titre officiel, était, en réalité, un petit Séminaire. La grande majorité des élèves, en effet, venaient des paroisses rurales et se destinaient au sacerdoce ; l’esprit y était excellent, la discipline paternelle. Notre collégien, d’abord un peu dépaysé, se trouve bientôt à l’aise dans son nouveau milieu et donne libre cours à sa nature gaie et ouverte. Ardent aux jeux comme au travail, ses Supérieurs constatent en lui une piété sincère et solide. Bref, c’est un bon élève, en qui ses maîtres fondent les meilleures espérances pour le service du diocèse.

     

    Durant le cours de ses humanités, se précisent les desseins du bon Dieu sur notre jeune homme ; son horizon s’étend bien au delà du grand Séminaire de Chambéry et des presbytères de Savoie. La lecture des Annales de la Propagation de la Foi, en honneur au collège, les lettres parvenues d’anciens élèves devenus missionnaires dans les pays lointains, plusieurs conférences données par M. Mollard, savoyard lui aussi, et Directeur au Séminaire des Missions-Étrangères, tout cela fécondé par la grâce divine, a créé dans la maison un courant qui dirige presque chaque année vers notre Société un ou plusieurs aspirants. Félix Tardy s’est senti peu à peu appelé à son tour à cette sublime vocation. Finalement, après avoir mûri son projet dans la prière et la réflexion, et obtenu le consentement de sa famille, il demande et obtient son admission aux Missions-Étrangères en septembre 1886.

     

    Sa vie à Meudon, puis à la rue du Bac, fut celle d’un aspirant tout à son devoir, sûr d’être là où Dieu le veut. Le 28 septembre 1890, il reçoit la prêtrise et sa destination pour le Tonkin occidental ; le 26 novembre, il s’embarque à Marseille et arrive dans sa Mission à la fin de l’année.

     

    Le voici donc à pied d’œuvre, bien résolu à travailler le mieux possible et à faire honneur à sa devise : « Jamais en arrière. » Le Vicaire apostolique d’alors, Mgr Puginier, et les confrères de Hanoï ne doutent pas de la bonne volonté du jeune missionnaire, mais ils sont moins rassurés sur sa santé, Surtout lorsqu’ils le comparent à la robuste constitution de ses trois compagnons, MM. Aubert, Duhamel, Vallot également destinés à la Mission de Hanoï. De fait, après dix mois d’étude de la langue annamite à la communauté de Ke-so, M. Tardy devra en passer six autres à notre sanatorium de Hongkong. Mais en dépit de ce début assez peu encourageant, il fera, suivant son expression « feu qui dure » pendant près d’un demi-siècle.

     

    Il est d’abord envoyé à la paroisse de Thach-Bich pour s’y former au ministère apostolique sous la direction de M. Pilon, zélé missionnaire et annamitisant remarquable. Puis, à la rentrée scolaire de 1893, alors qu’il commence à voler de ses propres ailes, il est nommé professeur au petit séminaire de Hoang-Nguyên. L’enseignement était loin de lui sourire, il s’y adapte pourtant et s’acquitte minutieusement, de ses fonctions jusqu’à l’été de l’année 1896, époque à laquelle il prend la direction du district de Lang-Vân.

     

    Cette fois, M. Tardy occupe le poste qui répond le mieux à ses désirs. Située sur les confins de trois provinces, en partie échelonnée de montagnes et sillonnée de cours d’eau creusés pour l’irrigation de vastes rizières, cette région du Vicariat est très difficile à desservir, les anciens chrétiens y sont pauvres, et les nouveaux, entourés d’une population païenne assez hostile. Logé dans de misérables chaumières, nourri au maigre régime annamite, voyageant en barque, à cheval, le plus souvent pieds nus par des chemins boueux, le chef de district passe tout son temps à donner des missions dans les chefs-lieux de paroisses ou les stations éloignées, à instruire les néophytes et les catéchumènes, à défendre auprès des autorités les intérêts de ses ouailles. Telle sera son activité durant six années, les plus pénibles peut-être de toute sa vie de missionnaire. Ayant établi sa résidence principale à Lô-xa, station de nouveaux convertis, davantage centrale, moins insalubre et d’accès plus facile que Lang-Vân, il a sensiblement amélioré sa situation matérielle. Le nid est fait, pourrait-on dire, mais... pour le successeur. En 1902, la récente division du Vicariat vient d’enlever au petit Séminaire de Hoang-Nguyên son Supérieur, M. Doumecq, cédé à la nouvelle Mission du Tonkin maritime. Le choix de Mgr Gendreau s’est porté sur M. Tardy pour lui succéder. C’est un grand sacrifice qui est demandé à celui-ci, d’autant plus qu’il se croit insuffisamment préparé pour cette tâche. Pourtant, il se résigne par obéissance, confiant non en lui-même, mais en Celui qui donne les grâces d’état.

     

    L’assistance divine ne lui fit point défaut. On le vit, en effet pendant vingt-deux aminées diriger avec sagesse un établissement qui comptait plus de 200 élèves et y maintenir à un degré satisfaisant le niveau des études, le bon esprit et la discipline. Administrateur avisé autant que bon économe, il augmenta les modestes revenus destinés à entretenir la maison et parvint à remplacer peu à peu les anciennes paillotes par un ensemble de pavillons plus confortables. M. Tardy continua à remplir sa charge plus par devoir que par goût, car le ministère au milieu des païens tonkinois était demeuré son idéal ; mais à la fin de son supériorat, les changements survenus autour de lui, l’évolution des idées et des programmes l’amenèrent à penser qu’à son âge, il devait passer la direction du Séminaire à un confrère plus jeune. A la fin de l’année scolaire 1924, le Vicaire Apostolique, faisant droit à ses instances, le releva de ses fonctions et mit le comble à ses vœux en le nommant curé de Trung-Luong, paroisse rurale en la province de Ha-nam, et Vicaire forain des districts environnants. Notre confrère occupa ce poste pendant sept ans. Ses paroissiens étaient fervents pour la plupart mais pauvres : il fut leur digne pasteur et leur visible providence. L’église du chef-lieu, en voie de construction depuis plusieurs années ne dépassait pas les fondations, faute de ressources. Le nouveau curé réussit à l’achever, grâce à l’argent personnel dont il disposait et aux revenus de la paroisse sagement administrés ; il en commença même une autre dans une station voisine. Ses ouailles le vénéraient ; un jeune prêtre annamite, plusieurs catéchistes, tous, ses anciens élèves, l’aidaient dans son ministère et l’entouraient de leur affection. Il se trouvait comme un père au milieu de ses enfants et comptait demeurer à Trung-Luong jusqu’à l’heure où viendrait son tour de partir pour l’éternité. Or, les circonstances vont en décider autrement.

     

    En 1931, la cure de Nam-dinh se trouvant vacante, c’est encore à M. Tardy qu’a recours Mgr Gendreau pour occuper ce poste important. Devenu curé de ville à 65 ans, mis en contact avec une société à l’écart de laquelle il a toujours vécu, chargé d’un apostolat qui, par plus d’un côté, se présente sous des aspects nouveaux pour lui, il ne se donne pas moins courageusement à sa tâche et s’efforce de se faire tout à tous. La sympathie, l’affection de ses paroissiens français et annamites, l’en récompensent largement. Toutefois les années se succèdent et le fardeau lui devient de plus en plus pesant. Successivement M. Tardy se voit obligé de se décharger sur son vicaire d’une bonne partie du ministère auprès de nos compatriotes, de la direction des œuvres et enfin des soucis matériels de la cure. A partir de 1937, avec un esprit de foi, une abnégation, une ferveur que chacun observe, il consacre au confessionnal, à la récitation de l’office, à ses exercices spirituels, tous les instants dont il dispose.

     

    Extérieurement rien ne permettait de prévoir que sa fin fût prochaine. A 73 ans, n’eut été sa longue barbe blanche, il n’avait nullement l’aspect ni les allures d’un vieillard. Cependant, à l’automne de 1939, ses amis remarquèrent que les traits de M. Tardy accusaient une certaine fatigue. En décembre, il fut pris d’une toux tenace accompagnée de fièvre et de perte d’appétit ; toutefois on ne s’inquiéta pas outre mesure ; lui-même, confiant dans les médecines annamites, se contenta d’y avoir recours et crut que cette fois encore elles seraient efficaces. De fait, une amélioration se produisit et notre confrère put suivre sans fatigue les exercices de la retraite annuelle. Mais lorsqu’il fut de retour chez lui, la fièvre et la toux reparurent et finalement, dans le courant de février, le malade dut consentir à être transporté à la clinique Saint Paul à Hanoï. Les médecins constatant un commencement de congestion pulmonaire, espérèrent pouvoir enrayer le mal. Or, trois semaines s’écoulèrent sans aucun soulagement et on redouta que son organisme très affaibli n’eût plus la force de réagir. On lui proposa donc le sacrement d’extrême-onction qu’il reçut avec piété.

     

    Nos inquiétudes, hélas ! n’étaient que trop fondées. M. Tardy, sans ressentir de souffrances aiguës, continua à décliner peu à peu ; la parole lui devint difficile, puis il tomba dans un état de demi-conscience et d’assoupissement. Enfin, dans la soirée du 24 mars, la religieuse qui le soignait, s’aperçut que le dénouement était imminent. Prévenus aussitôt, Mgr Chaize et les confrères de l’évêché se rendirent à son chevet. Après une dernière absolution et la récitation des prières pour les agonisants, il rendit le dernier soupir.

     

    Les funérailles furent célébrées le surlendemain. Une quinzaine de missionnaires conduisirent le deuil, suivis de prêtres indigènes et de catéchistes. Les Religieuses, les Frères des Ecoles chrétiennes, tous les notables de Nam-dinh, un groupe de chrétiens de Trung-luong, beaucoup de catholiques de Hanoï formaient le cortège. M. le Résident Maire et plusieurs mandarins de Nam-dinh s’étaient fait un devoir de venir aussi accompagner le défunt à sa dernière demeure.

     

    Ses confrères se préparaient à fêter ses noces d’or sacerdotales le 28 septembre suivant, mais il a plu au divin Maître qu’elles fussent célébrées dans le ciel. Que son saint Nom soit béni !

     

    • Numéro : 1926
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1890