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Jean-Baptiste TARDIVEL (1834-1916)

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    Le doyen d’âge de la mission de la Birmanie méridionale, et l’un des plus anciens missionnaires de notre Société, M. Jean-Baptiste Tar­divel, s’est pieusement endormi dans le Seigneur, le 7 octobre 1916.

    Il naquit dans un hameau de la petite paroisse de Saint-Gouëno, diocèse de Saint-Brieuc, le 19 mai 1834. Ses parents cultivaient une ferme située non loin de l’église paroissiale. De bonne heure il donna des marques de piété qui le firent choisir pour être enfant de chœur.

    Quand il eut terminé ses études primaires il travailla à la ferme ; il dut le faire avec soin, « car, racontait-il, lorsque j’étais arrivé au bout de mon sillon, s’il n’était pas droit, mon père me le faisait considérer un instant, puis froidement me disait : « Est-ce ça du travail ? recommence.

    Vers l’âge de 16 ans, il sentit le désir de cultiver d’autres champs que ceux de sa famille ; il voulait être prêtre et missionnaire. Le bon recteur l’aida à obtenir le consentement de ses parents, lui donna pendant quelque temps des leçons de latin, et le conduisit au petit sémi­naire où le jeune homme fit de bonnes études. Nous avons trouvé dans ses papiers une jolie poésie qu’il composa à cette époque et qui dénote, ainsi que plus tard ses lettres et ses écrits, une culture soignée de la langue française.

    Sur son séjour au grand séminaire de Saint-Brieuc, et au séminaire des Missions-Etrangères, nous n’avons aucun détail ; mais nous pouvons deviner par les manuscrits qu’il a laissés avec quelle application il se livra à l’étude des sciences ecclésiastiques et particulièrement à celle de la Sainte Ecriture. Ordonné prêtre à l’âge de 27 ans au mois de décembre 1860, il reçut sa destination pour la Birmanie, et en mars 1861, il quitta la France.

    Immédiatement après son arrivée en mission, il fut envoyé dans le poste carian de Thinganaing, qui venait d’être fondé par le P. Naude-­Theil. Moins d’un an plus tard, il avait déjà acquis une connaissance des langues birmane et cariane suffisante pour comprendre les habitants et s’en faire comprendre. Il commença alors ses courses et ses prédications le long du fleuve de l’Irrawaddy, sur les rives duquel se trouvaient dispersées quelques familles chrétiennes.

    En 1863, assez éloignés de Thinganaing, sur la rive gauche de l’Ir­rawaddy, une soixantaine de chrétiens carians, formant le village de Yegangon le prièrent de venir s’établir au milieu d’eux. Le P. Naude-Theil, persuadé que la division de son vaste district et l’établissement d’un poste dans cet endroit ne pouvaient que favoriser les progrès de l’Evangile, permit à son vicaire de se fixer à Yegangon, ou plutôt près de ce village, sur les bords d’un petit cours d’eau qui faciliterait les courses en barque. M Tardivel baptisa sa nouvelle résidence du nom de Kyaunggon, puis s’y installa avec un Carian, qu’il avait amené de Thinganaing comme catéchiste et serviteur. Avec l’aide de ce brave homme, il se bâtit une demeure assez spacieuse pour servir d’église et de presbytère. Mais bientôt surgit la rumeur que le gouvernement anglais allait faire construire une digue sur la rive droite du fleuve. M. Tardivel comprit que c’était là la ruine de son poste. En effet, une digue à droite signifiait l’inondation à gauche, et comnme conséquence nécessaire l’émigration de ses chrétiens vers les terrains où la culture serait protégée. Sans perdre de temps, il passa de l’autre côté du fleuve, explora la contrée, et en bon connaisseur de terrains qu’il était, il choisit une vaste étendue de forêt qui devait donner plus tard de superbes rizières. En ce temps-là, les formalités compliquées des pétitions n’étaient pas connues, et le terrain était au premier occupant. Il suffit donc à M. Tardivel de planter quelques poteaux de démarcation, d’élever sur le lieu une petite hutte en bambous, et il devint grand propriétaire. Ce n’était que temps, car les Baptistes, ennemis redoutables du catholicisme en Birmanie, convoitaient aussi ces mêmes parages. Quand ils arrivèrent, ils virent que la place était prise et durent aller chercher ailleurs.

    Le missionnaire mit son nouveau poste sous la protection de la Sainte Vierge pour qui il a toujours eu une grande dévotion, il l’appela « Maryland », terre de Marie. La prise de possession une fois terminée, il transporta à Maryland la résidence qu’il s’était bâtie à Kyaunggon. Peu à peu, les Carians vinrent se grouper autour de lui, il enregistra bon nombre de conversions, et six ans plus tard, la modeste chapelle ne pouvait plus contenir le nombre des fidèles. Celle fois, la chrétienté était définitivement établie. Le missionnaire voulut la doter de bâtiments durables. Le delta n’offre point de pierres, mais, de sa glaise très riche et très abondante on peut fabriquer d’excellentes briques. Instruits et guidés par le Père, les fidèles se mirent à l’œuvre, creusant, pétrissant, façonnant la terre avec ardeur pendant toute la journée. Le soir, ils se reposaient en écoutant les instructions et en chantant des cantiques. Les briques faites, les travaux de construction furent aussitôt commencés, et en 1876, Mgr Bigandet bénissait le nouvel édifice, auquel il trouvait « un air palatial dans un lieu bien sauvage » et qui, divisé en deux, offrait un temple au bon Dieu et une résidence à son ministre. Après l’église, on vit s’élever des écoles, dont l’entrepreneur était toujours le missionnaire.

    Vint alors la période des grandes courses apostoliques de M. Tar­divel. De I’Irrawaddy aux pieds des Yamahs, l’Evangile fut prêché et Dieu bénit si visiblement les efforts de l’apôtre que bientôt le nombre des chrétiens nécessita la présence d’un second missionnaire. Maryland était devenu l’un des plus beaux postes du Vicariat, avec plus de 2.000 catholiques bien instruits et fidèles aux pratiques religieuses.

    Cependant, les années et les travaux avaient fait leur œuvre sur le bon Père. Ses forces commençant à le trahir, il dut renoncer à la visite des chrétientés éloignées qu’il confia aux soins de son vicaire, se réservant l’administration des villages à proximité de Maryland. En 1906, des plaies qui se formèrent aux jambes, l’obligèrent pour la première fois, depuis son arrivée en Birmanie, à avoir recours aux médecins. Un séjour à l’hôpital de Rangoon, suivi d’un mois de repos à Maymyo, rendirent un peu de vigueur à sa constitution affaiblie par 45 ans de vie apostolique.

    Pendant sa maladie, il avait demandé sa guérison par l’intercession de la Sainte Vierge, et avait fait le vœu de construire à Maryland une grotte rappelant celle de Lourdes. Aussitôt après son retour dans sa résidence, il accomplit son vœu. Placée dans un coin solitaire de l’en­clos, sur les bords d’un ruisseau, cette petite grotte n’est pas sans ana­logie avec celle où l’Immaculée apparut à Bernadette. Très visitée par les chrétiens de Maryland et ceux des postes voisins, elle a notablement contribué à propager la dévotion à la Sainte Vierge dans ces parages.

    L’année 1911 amena le cinquantième anniversaire de l’ordination sacerdotale du vénérable missionnaire. Ce fut grande fête à Maryland où s’étaient réunis le vicaire apostolique et la plupart des missionnaires. En ce beau jour, l’une des plus grandes joies qu’éprouva le jubilaire fut celle de se voir assisté à l’autel par de jeunes prêtres carians, qu’il avait lui-même  baptisés et dirigés vers le sacerdoce. Le cœur ordinairement si froid du P. Tardivel fut ému par les marques de respect et d’affection qu’il reçut en cette occasion. Il s’en ouvrait ainsi à son évêque : « Monseigneur, quand vous dites dans votre lettre que je dois être content d’être rentré dans le silence à Maryland, vous avez bien interprété mes dispositions ; le silence s’était fait autour de moi depuis huit jours, mais la tête restait encore fatiguée et pleine de distractions. Il me semble maintenant que cette fête a été un rêve. Vous ajoutez que j’ai eu une preuve de l’affection de tout le monde. Oui, assurément, tout le monde m’a montré de l’affection, plus que je n’en mérite, tout le monde, Votre Grandeur en tête. Je ne puis que dire : C’est trop, Seigneur, c’est trop ! Que de discours élogieux en latin, en français, en birman, et comme si la prose n’était pas suffisante, on y ajoutait le chant et la poésie. J’étais suffoqué sous cette avalanche à laquelle je ne m’attendais pas, et je ne pouvais que m’humilier davantage ; car je savais que tout cela s’adressait à quelqu’un qui n’avait peut-être pas fait la moitié de son devoir. Puisque le bon Dieu m’avait donné la santé et la force, que devais-je faire, sinon les employer à son service ? et eussé-je rempli tout mon devoir, je ne serais encore qu’un serviteur inutile, indigne d’éloges. Les chrétiens aussi se sont bien montrés dans cette fête. Pauvres gens, que Dieu les bénisse ! Toutes ces marques d’affection, Monseigneur, me pesaient fort, sur le cœur pendant ces jours, aussi je tâchais de me distraire pour ne pas être emporté par la sensibilité ; mais il fallait pourtant une détente pour me soulager et dans l’ombre je dus laisser couler mes larmes... »

    Les réflexions graves alternèrent avec les larmes de joie. « Un jubilé de 50 ans de prêtrise, disait le vieillard au soir de la fête, est une annonce que la mort est proche. »

    En 1913, il écrivait à Mgr Cardot : « Ma fin n’est peut-être pas éloig­née. Veuillez donc prier, Monseigneur, pour que je m’y prépare bien. Je me suis négligé beaucoup par le passé pour me donner tout aux autres, il est temps que je pense à moi. C’est pourquoi je travaille à acquérir l’intelligence des Psaumes, afin d’apprendre à prier à l’école du prophète David qui priait si bien. » Et plus tard : « J’ai cessé d’être membre de l’Eglise militante et j’appartiens désormais à l’Eglise souffrante. Que la sainte volonté de Dieu soit faite ! Il m’est doux de penser que Dieu dans sa bonté et sa miséricordieuse providence pour moi, veut bien m’arracher aux soins extérieurs auxquels je me suis trop livré, afin de m’obliger à m’occuper plus spécialement à faire mes préparatifs pour le grand voyage et en cela je dois lui rendre mille actions de grâces. » Une autre preuve qu’il se préparait à la mort et s’attendait à une fin prochaine, c’est la lettre admirable trouvée dans ses papiers et dans laquelle, sur le ton des épîtres de saint Paul, il fait ses adieux à ses chrétiens et leur donne ses dernières instructions(La traduction de cette lettre a été publiée dans les Annales de la Société des Missions- Etrangères, année 1917, nº 115) . Cependant il continua de prêcher et de travailler dans la mesure de ses forces, même au delà de ses forces, puisque avec l’aide d’un seul ouvrier, il entreprit l’agrandissement de son église.

     

    Ce fut pendant ces travaux que la mort vint le chercher. Vers le milieu de septembre, une forte fièvre causée par l’inflammation des poumons, le força de garder la chambre. Une quinzaine de jours plus tard le mal s’accentua. Un officier de santé appelé au dispensaire du gouvernement, prescrivit quelques remèdes qui demeurèrent sans effet. Le 3 octobre, le malade vit que la mort approchait à grands pas. Il désirait vivement célébrer une dernière fois le divin sacrifice, et faisant un suprême effort pour vaincre sa faiblesse, le 4 au matin, il monta au saint autel. Il en descendit exténué corporellement, mais fortifié spirituellement. Le 5, M. Charbonnel proposa de lui donner la sainte communion en viatique et l’extrême-onction, ce que le malade accepta volontiers. Mais il ne voulut point recevoir son divin Maître dans sa chambre à coucher. Il revêtit sa soutane et son surplis, et se fit conduire dans une salle voisine, se mit à genoux et communia avec une ferveur marquée. Puis il s’assit, reçut l’extrême-onction et se fit remettre au lit. Dévoré par la fièvre, le cher malade ne semblait attendre que la fête de sa bonne Mère pour quitter cette terre. En effet, à l’aube du samedi 7 octobre, fête de Notre-Dame du Rosaire, sa belle âme sortit de ce corps que dans son testament spirituel il appelle « un pauvre animal qui l’avait bien fait souffrir et que lui avait bien malmené ».

    Ses funérailles, auxquelles assistèrent un grand nombre de chrétiens, eurent lieu le lundi matin. Ses restes reposent dans l’église élevée par lui, au milieu de la belle chrétienté, dont il fut le fondateur.

    M. Tardivel fut toute sa vie un modèle pour ses frères dans le sa­cerdoce comme pour ses chrétiens. Son grand esprit de foi et sa solide piété, mis au service de son zèle apostolique, établirent profondément le règne de Notre-Seigneur dans cette partie de la Birmanie. Sa connaissance approfondie des langues du pays lui permit de très bien instruire les fidèles, soit par ses prédications, soit par des publications variées catéchistiques et même ascétiques, soit encore par ses cantiques populaires connus dans chaque hameau et chaque famille. Son caractère toujours égal l’avait fait surnommer par ses chrétiens « le Père Calme ». Sa charité qui brillait d’autant plus que son humilité s’efforçait de la cacher, le poussa souvent à venir en aide à ses ouailles ou à quelques confrères et à les assister de ses épargnes. L’austérité de sa vie rappelait celle des anachorètes. Sa table, son vêtement, l’ameu­blement de sa maison, tout était pauvre. Chaque année à la retraite, il n’apportait pour toute literie qu’une descente de lit qui constituait son matelas et se servait de ses souliers en guise d’oreiller.

    Il aima l’étude et y consacra tout le temps laissé libre par son ministère et ses travaux matériels. Outre bon nombre de livres de piété, des relations et des traductions diverses soit en birman, soit en carian (On trouvera dans la Bibliotheca catholica birmana par les PP. Hosten et Luce, Rangoon 1915, les titres des ouvrages de M. Tardivel.), il laisse malheureusement inachevé, un travail français sur les Psaumes, qu’il espérait pouvoir traduire plus tard en birman pour le bénéfice spirituel du clergé indigène. Cette longue vie de 82 ans fut vraiment bien remplie.

    • Numéro : 786
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1861