Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Alphonse TARBÈS (1838-1888)

Add this

    La mort du P. Tarbès a fait un grand vide dans la mission de Pondichéry. « Ah ! mon Dieu, quelle perte ! » s’écria Mgr Gandy quand il s’aperçut des signes avant-coureurs de la mort. Ce mot du digne Coadjuteur a été répété dans toute l’étendue de la mission par ses confrères, par les chrétiens et même  par un grand nombre de païens. C’est aussi avec la même poignante émotion que le vénérable Archevêque de Pondichéry, à peine débarqué à Marseille, a accueilli cette nouvelle, la première qu’il reçut de sa mission depuis son départ.

    « Jean-Alphonse Tarbès naquit à Lourdes le jour de sainte Thérèse, 15 octobre 1838, d’une famille honorable et très chrétienne. On pourrait dire de lui ce que les hagiographes disent de plusieurs saints ; il montra de bonne heure ce qu’il serait un jour. Dès le plus bas âge, il se portait visiblement vers les choses de Dieu. Vers l’âge de neuf ans, Alphonse fut envoyé à Saint-Pé. Il reçut quelque temps les leçons d’un instituteur dans la maison d’un de ses parents, et, à la rentrée des classes, en 1849, il entra au petit séminaire.

    « Il se livra au travail avec ardeur, et à la fin de sa huitième, il obtint, avec plusieurs accessits, le second prix d’excellence. L’application d’Alphonse ne devait pas se démentir. S’il n’arriva pas à figurer parmi les élèves les plus  brilliants de la classe, il compta toujours parmi les bons. Pour la piété, au moins, il était aux premiers rangs. « Naturellement bon et pieux, dit un de ses condisciples, il allait son train avec une régularité parfaite se faisant aimer et estimer de tous ceux qui l’approchaient. Personne de notre génération assurément n’a oublié cette figure sympathique, faite toute de candeur et de bonté, qui cachait sous les dehors les plus  pacifiques une âme des plus  généreuses et des plus ardentes. Je puis ajouter, ayant été le confident de ses pensées, que la grâce de l’apostolat avait touché Alphonse de bonne heure. »

    « Voici en effet ce que nous lisons dans une note écrite de sa main le 26 août 1859, au sortir d’une retraite faite à Bétharram, sous la direction du vénérable P. Garicoïts :

    « L’idée d’être un jour dans les missions étrangères date du  moment où je lus pour la « première fois une livraison des Annales  de la Propagation de la Foi. Dix ans depuis cette « époque se sont  écoulés, et cette idée est demeurée fixe dans mon esprit.

    « L’âge avancé de mon père et l’extrême jeunesse de mon frère  m’avaient décidé à ne « réaliser mon projet que vers l’âge de trente ans, époque à laquelle mon frère serait majeur. « Un jour, un de mes condisciples vint me faire part, je ne sais trop à quel sujet, de son  « intention de devenir missionnaire. Je fus très surpris «de cette confidence et lui découvris « mes propres intentions. Étonné à son tour de voir mes vues entièrement semblables aux « siennes depuis longtemps, sans nous en être jamais doutés, il m’engage à le suivre. Je « refusai en lui donnant les raisons qui me retenaient alors ; et pourtant, quand il m’eut quitté, « j’eus comme un regret. Je courus me jeter aux pieds du Saint-Sacrement ; mon condisciple « s’y trouvait déjà,… il priait pour moi. Lorsque je sortis du saint lieu, j’étais décidé à partir. « Mon confesseur fut instruit par moi de toutes ces choses, et il m’engagea à venir ici faire « une retraite.

    « Après plusieurs méditations propres à me détacher de toute affection désordonnée, et à « me mettre dans la disposition de ne vouloir que ce que Dieu veut de moi, j’ai songé à faire « mon élection.

    «La vie du prêtre dans ces pays me paraît trop douce, trop tran-quille pour moi. Le bien-« être que j’y trouverais ferait de moi, ce me semble, un prêtre tiède, remplissant ses fonctions « par routine. J’aurais à craindre la paresse, et peut-être bien des tentations.La vie apostolique, « au contraire, se présente à moi toute pleine de sécurité. Le corp doit être toujours en « souffrance, je le sais ; mais Dieu a promis les jouissances du cœur. Je ne crains ni la « pauvreté, ni le dénuement, ni les coups, parce que toute ma confiance est en Dieu qui donne « les forces suffisantes pour supporter toutes ces choses. Lorsque je me mets en face de la « mort, mes doutes disparaissent à l’instant. Je craindrais de mourir dans mon pays. Mon « bonheur sera de mourir missionnaire : mon désir est d’être tout à Dieu et de n’appartenir « qu’à lui seul, et la vie du missionnaire me semble être la réalisation complète de ces vœux.

    « Hier soir, lorsque, après avoir pesé de part et d’autre les raisons qui m’engageaient à « partir et celles qui me disaient de rester, j’eus reconnu la faiblesse de ces dernières, je sentis « une grande joie dans mon cœur, joie que d’ailleurs j’éprouve chaque fois que je regarde « mon départ comme assuré.

    « Ce matin, M.Etchecopar, maître des novices, a dit la messe pour moi ; je l’ai servie et j’y « ai communié. Jamais peut-être je n’avais servi la messe avec autant de ferveur. Et lorsque « mon divin Sauveur est venu habiter dans mon âme, j’ai senti qu’il me disait d’être tout à lui « et de partir pour les Missions-Étrangères, et j’ai répondu : « Mon sacrifice est fait. Je suis à « vous, mon Sauveur et mon Maître.»

    « Deux mois après, il entrait en effet au Séminaire des Missions-Étrangères. Les sentiments que nous révèle ce papier intime, renferment le résumé de toute sa vie : –  Supporter avec joie la pauvreté et les épreuves ; être tout à Dieu et ne chercher en tout que sa volonté.»( Annuaire du petit séminaire de Saint-Pé)

    « A son arrivée dans l’Inde, écrit un de ses confrères, il fut tout d’abord placé au petit séminaire de Pondichéry, puis appelé au collège colonial, où il resta sept ans. Ses succès dans l’enseignement furent alors très remarqués. Toutefois ses supérieurs crurent devoir l’envoyer quelque temps dans l’intérieur de la mission pour qu’il pût s’habituer à la langue du pays, et, par la pratique du saint ministère, se mettre à même de rendre ensuite à la mission de plus grands services.

    « Tout d’abord vicaire à Karikal, il fut ensuite successivement chargé des districts si populeux de Triwady et de Candamangalam. C’est de ce dernier district que la Providence, par l’intermédiaire de son évêque, Mgr Laouënan, l’appele au poste dans lequel ses talents et ses vertus devaient produire les plus grands fruits.

    « Autrefois nos enfants chrétiens n’avaient dans la mission aucune école où il leur fût possible d’étudier l’anglais, et de se préparer aux examens exigés pour les emplois du gouvernement. Les laisser dans cette situation, c’était les jeter dans les écoles publiques d’où l’enseignement religieux est exclu, ou dans celles des ministres protestant où l’enseignement est formellement hostile à l’Église.

    « Pénétré de la nécessité de remédier à cet immense danger, de mettre nos chrétiens à même d’occuper un rang honorable et d’exercer une influence favorable dans la société, le supérieur de la mission avait fait de grands sacrifices pour ouvrir une école d’enseignement supérieur à Cuddalore. C’est à la direction de cette école qu’il appela le P. Tarbès, en 1875.

    « Quand cet établissement lui fut confié, les élèves, tant païens que chrétiens ne formaient qu’un total de 250. Le nouveau principal consacra toute son énergie, toutes ses forces, à perfectionner et à développer une œuvre si importante. Le nombre des élèves augmenta rapidement : des quartiers trop éloignés exprimant un vif désir de recevoir l’enseignement de cette école, une annexe dut être créée à Tiroupapiliyour. Bref, comme nous le lisons dans le Madras Mail (journal protestant) : « Avec le P. Tarbès une nouvelle ère avait commencé pour l’Institution. Grâce à son tact, à sa prudence, à la sagesse de sa direction, l’école devint si « prospère, et eut de tels succès qu’en 1884, elle fut reconnue comme collège par « le gouvernement, et affiliée à l’Université de Madras. »

    « Bien plus, le gouvernement convaincu que le collège de Saint-Joseph, qui compte aujourd’hui 800 élèves, répondait complètement aux besoins et aux vœux de la population, supprima son propre collège de Cuddalore. Ce fut pour le P. Tarbès une immense consolation ; mais le diable ne put rester tranquille. Un certain nombre de brahmes entreprirent de contrebalancer l’influence du collège catholique et créèrent une école supérieure, qu’ils travaillent encore à faire reconnaître pour collège. Espérons qu’ils ne réussiront pas !

    « A cette première œuvre dont la mission tout entière est redevable au P. Tarbès , nous devons en ajouter une seconde. Les religieuses indigènes du Sacré-Cœur de Marie de Pondichéry  ont depuis longtemps ouvert des écoles pour les jeunes filles du pays : mais elles n’étaient point formées à la méthode anglaise, et ne pouvaient par conséquent subir aucun des examens prescrits aujourd’hui par le gouvernement britannique. Le P. Tarbès conçut le projet de faire ouvrir pour elles une école normale à Cuddalore. Mgr Laouënan ayant daigné approuver cette mesure, le Père se mit à l’œuvre avec tout le zèle possible, et eut le bonheur de voir ses efforts couronnés de succès. Le gouvernement sanctionna la création de l’école : toutefois les commencements furent difficiles, car l’entretien de maîtres étrangers à la communauté était très coûteux.

    « Avant de mourir, notre cher défunt eut la consolation non seulement de voir un assez grand nombre de ces religieuses passer avec succès les examens des différents degrés, mais aussi de voir l’une d’elles nommée directrice de l’école normale.

    « Le bon Dieu a permis ainsi qu’il menât à bonne fin les deux œuvres qu’il avait  entreprises et pour lesquelles il a si vaillamment travaillé. Ce n’est que dans la partie matérielle de ces œuvres qu’il laisse quelque chose à achever. Appelé chaque année par le gouvernement de Madras à prendre place parmi les examinateurs des collèges de la Présidence, il recevait pour cela un honoraire de 1,200 francs. L’homme qui avait quitté sa patrie pour  fuir le bien-être ne pouvait avoir l’idée d’employer cet argent pour lui-même. Comptant sur cette ressource et sur les secours que lui envoyaient de France quelques parents ou amis, il entreprit de construire pour son cher collège une chapelle gothique, élevée actuellement jusqu’à la base des voûtes et qui a l’apparence d’un vrai bijou. Pour son école normale, il entreprit la construction de bâtiments absolument nécessaires. Encore quelque temps, et tout eût été terminé. En trois ou quatre ans, il aurait réalisé les 6,000 francs qui lui étaient nécessaires. La mort l’a enlevé ; mais son appui restera à ces institutions, et il saura bien par ses prières, inspirer à quelques âmes généreuses la pensée de suppléer aux ressources dont sa mort a privé ces œuvres. »

    La direction et la surveillance de ces travaux, pas plus  que ses autres occupations, ne nuisaient à la piété du P. Tarbès. Levé tous les jours à trois heures du martin , il vivait en véritable religieux. Brûlant d’amour pour le Sacré-Cœur de Jésus et pour la sainte Vierge, il avait, assure-t-on, fait le vœu de propager de tout son pouvoir, ces deux dévotions, ainsi que de réciter tous les jours de sa vie, les quinze dizaines du rosaire, ce à quoi il n’a jamais manqué.

    Et Notre-Dame de Lourdes, comme le P. Tarbès l’aime, comme il est fier de voir son culte répandu ! Le 8 mai 1887, eut lieu le couronnement de Notre-Dame de Lourdes de Villenour. Le P. Tarbès était de la fête, et il se plaît à en raconter les magnificences. « Ce fut un beau jour, surtout pour moi enfant de Lourdes. Me reportant près de trente ans en arrière, je voyais cette grotte sauvage, j’entendais Bernadette, la petite paysanne racontant ses visions auxquelles ne croyaient d’abord que quelques personnes : suivant ensuite les progrès du culte, aujourd’hui universel de Notre-Dame de Lourdes, je me disais : O profondeur des desseins de Dieu, qui pourra vous sonder ! »

    Non moins chère à son cœur était la dévotion au Cœur de Jésus. Elle datait de loin comme la dévotion à la sainte Vierge et s’affirmait dans presque toutes ses lettres par quelque phrase exprimant  sa reconnaissance, ou bien la confiance qu’il avait  ou qu’il voulait inspirer dans ce divin Cœur. Chaque matin je baise les pieds nus de mon Sauveur et je lui dis : « Vous voilà sur une vieille table et sur une vieille caisse recouverte d’une pauvre toile. Quand il vous plaira de monter sur votre trône dans la chapelle, vous inspirerez aux bonnes âmes d’envoyer les aumônes nécessaires à cette fin. En attendant, chaque vendredi, nous chanterons votre gloire, nous nous purifierons, et toujours unis à votre Cœur Sacré, nous prierons pour ceux qui luttent en ce monde, et pour nos bienfaiteurs présents et futurs. »

    La foi vive du P. Tarbès, son ardent désir de la perfection lui firent douter si Dieu ne l’appelait pas à la vie religieuse. Dans le but de s’éclairer, il fit une retraite chez les PP. Jésuites du Maduré. « Le bon Dieu, écrit-il après la retraite, qui me connaît mieux que je ne puis me connaître moi-même, ne semble pas désirer mon changement de Société. Il me fait de grandes grâces le jour de la fête d’un Apôtre, tandis qu’il me laisse froid comme la glace, aride comme le désert, le jour de saint Ignace et des autres fêtes de la Compagnie de Jésus. Je resterai donc missionnaire tout court. » Cependant, sur des sollicitations venues du dehors, et plusieurs fois réitérées, le P. Tarbès, un instant ébranlé, se demandait toujours, si telle était vraiment la volonté de Dieu ou bien seulement l’opinion d’hommes respectables, il est vrai, mais qui pouvaient prendre leurs idées pour celles de l’Esprit-Saint.

    Dieu trancha la difficulté en rappelant à lui son serviteur. Atteint depuis quelque temps d’une maladie grave qu’il ne soupçonnait même  pas, le P. Tarbès se sentit très fatigué dans les premiers jours de mai. Autant pour changer d’air que pour se reposer un peu, il quitta Cuddalore et se rendit à Pondichéry. Après une amélioration apparente, son état s’aggrava subitement ; il mourut le 5 mai à sept heures du matin, entouré de plusieurs confrères, assisté de leurs prières, et muni des dernières consolations de notre sainte Mère l’Église.

    Inutile de dire la douleur de ses confrères. Pour les professeurs et les élèves de ses établissements, ce fut une véritable consternation. Le P. Pachod, son collaborateur, reçut de ses anciens élèves, dont plusieurs occupent de hauts emplois, les plus  beaux témoignages de regret et de reconnaissance. Interprète des sentiments de la ville, le collecteur lui écrivit aussitôt pour lui exprimer ses condoléances.

    On fit au P. Tarbès de belles funérailles, belles surtout par le grand nombre des Européens qui voulurent y assister, et par la douleur qui se peignait sur tous les visages. C’était un deuil public, comme le reconnaît le Madras Mail. Après avoir rappelé les principaux faits de sa vie, ce journal conclut : «  En un mot, le P. Tarbès sut gagner par ses manières cordiales et son active sympathie l’estime de tous ceux qui eurent avec lui quelques relations, et sa mort est pleurée par toutes les classes. Le collège a perdu un digne chef, les professeurs et les élèves un maître distingué, la cause de l’éducation dans l’Inde un zélé promoteur. »

     

     

    • Numéro : 819
    • Pays : Inde
    • Année : 1863