Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Hippolyte TAPPONNIER (1865-1911)

Add this

    Hippolyte-Marie Tapponnier était originaire d’Archamps, au diocèse d’Annecy. Entré au Séminaire des Missions-Étrangères le 8 septembre 1885, il fut ordonné prêtre le 22 septembre 1888, et il reçut, avec un confrère, M. Doyon, sa destination pour la Mission du Yun-Nan.

    A cette époque, quoique la guerre fût terminée depuis trois ans ; les provinces du Nord du Tonkin demeuraient fort agitées et les relations avec la Chine restaient impossibles. M. Tapponnier ne pouvait songer à utiliser cette voie plus directe pour rejoindre sa Mission ; il dut, en compagnie de son collègue, M. Doyon, suivre la route du Fleuve Bleu, et entreprendre ce voyage long et pénible, mais intéressant et instructif pour quiconque désire s’initier aux mœurs du pays. Les deux Missionnaires atteignaient, au mois de mars 1889, la frontière nord du Yun-Nan ; ils y trouvèrent M. Bourgeois, provicaire et procureur de la Mission, qui les conduisit à Yuu-Nan-Sen, par une longue randonnée de vingt-cinq jours de cheval.

    M. Tapponnier demeura pendant quelques mois à la capitale, et y reçut les premières leçons de langue chinoise, en même temps qu’il s’accoutumait aux usages de sa nouvelle patrie. Puis il fut envoyé dans la région de Kiu-Tsin, à environ cinq journées de marche à l’est de Yun-Nan-Sen, et chargé du poste de Y-O-Fong. Ce coin de la vigne du Seigneur, perdu au milieu des montagnes, allait être, désormais et jusqu’à la mort, l’objet de tous ses soins.

    D’une nature timide, M. Tapponnier fit peu parler de lui parmi les hommes ; mais son zèle opéra des merveilles. Loin de gaspiller ses forces, comme l’ouvrier paresseux, à rêver de travaux merveilleux sur des champs imaginaires, loin de perdre son temps à gémir inutilement sur l’ingratitude du terrain ou à ambitionner des circonstances plus favorables, il s’attacha à agir dans le présent, de toutes ses forces, attendant de la Providence seule la rosée féconde qui ouvre les cœurs, y fait germer et fructifier la divine semence. Cette tâche lui procura le bonheur, parce qu’elle réalisait pleinement son idéal : sacrifier, dans l’obscurité, toute sa vie pour étendre le règne glorieux de son Dieu, en conquérant à Jésus-christ les âmes rachetées au prix du Sang divin.

     

    *

    *  *

     

    Le poste confié à M. Tapponnier est un village de race lolote, composé d’une quarantaine de familles. Les tribus lolotes, comme les autres races aborigènes, chassées des plaines fertiles par les invasions chinoises, se sont réfugiées au cœur des montagnes ; séparées de leurs ennemis par une barrière infranchissable de haine et de mépris, elles ont conservé intactes leurs langues et leurs coutumes. Leurs mœurs plus grossières et leur caractère indépendant les rendent plus revêches à l’influence de l’Evangile : les ouvriers apostoliques qui leur ont consacré leur vie ont dû en faire plus d’une fois l’expérience. Tel est le milieu où travailla M. Tapponnier, et il réussit à y former une chrétienté vraiment exemplaire. On y observe fidèlement le dimanche et les abstinences de l’Eglise ; les coutumes réprouvées par la morale chrétienne ont disparu pour faire place à la fréquentation assidue des sacrements et aux solennités des fêtes religieuses. Les chrétientés environnantes tournent indistinctement les regards vers Y-O-Fong, pour y trouver un modèle.

    M. Tapponnier fut un prêtre humble et mortifié ; grand ami de l’Eucharistie, il passait de longues heures devant le Saint-Sacrement. Dieu seul connaît les ferventes prières que son cœur d’apôtre lui adressait pour le salut des âmes confiées à ses soins. Tous les jours de l’année, il faisait le chemin de la Croix, et son exemple entraîna nombre de ses néophytes à cette salutaire pratique.

    M. Tapponnier puisait dans l’intensité de su vie intérieure son zèle pour le salut de ses chrétiens. Il était tout à eux ; de leur côté, les bons sauvages Lolos lui avaient donné, avec toute leur confiance, une véritable affection, et ils surent s’imposer pour lui plaire les sacrifices parfois pénibles que nécessitait la réforme des abus. Le missionnaire, en effet, qui a baptisé un groupe de païens, peut se réjouir d’avoir engendré ces enfants à l’Eglise ; toutefois, il lui reste à poursuivre la partie la pins difficile de sa tâche : amener ces nouveau-nés à la pratique d’une vie véritablement chrétienne, en dépit des préjugés et des coutumes dont ils sont encore tout pétris.

    M. Tapponnier s’ingéniait à inspirer à ses enfants dans la foi cette nouvelle vie ; il y pourvut très sagement en établissant à Y-O-Fong une confrérie « Pour les Ames du Purgatoire », qui, de l’aveu des chrétiens eux-mêmes, a été un des principaux facteurs de leur progrès dans la ferveur. Les membres de cette association doivent, en entrant, verser une cotisation, qui n’est remboursable en aucun cas. Ils s’engagent à observer fidèlement les devoirs du chrétien, et à faire la sainte communion au moins aux quatre grandes fêtes de l’année. Les manquements graves et publics, comme serait travailler le dimanche ou faite une noce un jour d’abstinence, sont passibles d’une amende à la première et à la seconde fois ; une troisième contravention aux règlements entraîne l’exclusion définitive. Chacun redoute cette sanction, car elle prive de précieux avantages spirituels et matériels. Le 1er et le 2 novembre, à la mort d’un des leurs, les confrères se réunissent pour prier en commun à l’intention des défunts, et la caisse commune assure à chacun d’eux une place aux agapes qui suivent la cérémonie. Mais surtout, chaque confrère décédé a droit à une messe et aux prières de toute la confrérie qui organise à ses frais les funérailles.

     

    *

    *  *

     

    Appuyé sur cette ingénieuse organisation, M. Tapponnier put sans crainte agir avec fermeté pont extirper les mauvaises habitudes et promouvoir une vie chrétienne intense ; son cœur d’apôtre y puisait les plus douces consolations en même temps qu’une ardeur nouvelle à augmenter son troupeau. Les Confrères voisins assistaient avec admiration à ces généreux efforts et espéraient de leur succès une heureuse influence sur leurs propres chrétientés. Soudain, le bon Dieu a déjoué toutes les prévisions humaines, en rappelant à Lui ce précieux ouvrier après quelques jours seulement de maladie. M. Tapponnier est, en effet, tombé sur la brèche, victime de son dévouement.

    Dès les premiers jours d’août, des cas de choléra s’étaient déclarés à Y-O-Fong ; une famille, plus éprouvée, en était réduite à deux frères, atteints tous les deux par la contagion. Grande était la frayeur au sein du village et personne n’osait porter secours aux pauvres moribonds. Sans craindre le danger, notre Confrère se fit leur serviteur ; comme un bon père et un véritable pasteur, il leur prodiguait ses soins, procurant à leurs âmes toutes les consolations de la foi, et à leurs corps tous les soulagements que lui suggérait son affection. Son zèle demeura toujours prudent et il ne souffrit pas que ses serviteurs affrontassent le péril sans nécessité : « Moi, disait-il, je fais mon devoir, et je m’en remets à Dieu ; mais vous, restez dehors ; rien ne vous oblige à vous exposer. »

    En dépit des bons soins de leur généreux infirmier, les deux malades succombèrent. Presque aussitôt, le 25 août, M. Tapponnier ressentit les premières attaques de la maladie, qu’il ne reconnut d’abord pas. Une sensation de froid intense dans tous les membres le força de quitter l’église où il priait avec ses chrétiens ; il dut rentrer à son presbytère et s’aliter. Les quatre ou cinq jours qui suivirent se passèrent sans amener de changement notable ; souffrant d’un malaise général, M. Tapponnier ne semblait pas s’en inquiéter outre mesure, et il put encore tenir compagnie à quelques Confrères venus pour lui rendre visite. Bientôt, cependant, apparurent les plus graves symptômes ; une dysenterie opiniâtre et caractéristique mit le malade dans une grande faiblesse, et ne laissa plus subsister aucun doute : le cher Père était lui-même atteint du choléra. Son Confrère et ami, M. Badie, était demeuré près de lui dès le 26 ; la Providence avait ainsi ménagé à son ouvrier dévoué une assistance si précieuse à cette heure suprême. M. Badie, aidé par deux fidèles serviteurs du malade, qui montrèrent nu courage admirable, lui prodigua les soins les plus empressés et ne le quitta plus un instant.

    Voyant sa fin approchera M. Tapponnier s’y prépara avec le calme et l’esprit de foi qui animèrent toute sa vie : le 31 août, il se confessa ; il reçut l’Extrême-Onction le lendemain, et, le 3 septembre, il put communier en viatique. Les phases de la maladie suivaient leur cours régulier ; le froid persistait dans les membres, le sang affluait à la tête et conservait au visage une expression très animée qui ne disparut qu’avec le dernier soupir. Cependant, les forces baissaient rapidement ; le 9 septembre, le cher malade invita une dernière fois les fidèles qui l’entouraient à réciter les prières des agonisants et perdit l’usage de la parole. L’agonie commença vers le soir ; interrompue par un calme de deux heures, elle reprit vers neuf heures. Conservant toute sa lucidité d’esprit, le pieux moribond s’unissait de cœur aux prières des assistants, et répondait par des signes au invocations que lui suggérait son Confrère. Enfin, à onze heures et demie du soir, il rendait à Dieu son âme, emportant avec lui les regrets de tous ceux qui l’ont connu.

    Cette immolation héroïque, ignorée du monde, est précieuse aux yeux de Dieu, qui, nous l’espérons, a déjà récompensé cet acte sublime de la charité du bon pasteur. Puisse-t-elle attirer sur la Mission, qu’elle prive d’un ouvrier très zélé, une abondance de grâces et obtenir du Maître de famille de nouveaux moissonneurs pour récolter les épis qui mûrissent, sans que personne se présente pour les rentrer dans les greniers éternels !

     

     

    • Numéro : 1799
    • Pays : Chine
    • Année : 1888