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Georges TALLIN (1910-2009)

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    Georges TALLIN, fils de Louis Tallin et de Clotilde Excoffon, est né le 19 Mai 1910 et a été baptisé le 28 à Montmélian, dans le diocèse de Chambéry.  Il avait deux frères et une soeur.  Ses parents tenaient un commerce de quincaillerie. Georges a entendu l’appel missionnaire très tôt dans sa jeunesse.  Il est vrai qu’il y avait dans sa famille du côté maternel, une forte tradition missionnaire. Deux Excoffon, Pierre et Anthelme, originaires de Chignin en Savoie, avaient été missionnaires MEP au Siam et Georges avait  pu les connaître dans sa jeunesse. Il était aussi en lien  avec le Père Depierre,  ancien missionnaire du Vietnam, qui travaillait à l’époque au service de l’animation missionnaire.

     

    Après ses études secondaires au Collège Notre Dame de la Vilette à la Ravoire, il  décide d’être missionnaire. On devine son enthousiasme dans la lettre qu’il adresse le 4 Mai 1927 à Mgr de Guébriant, supérieur général de la Société,  pour solliciter son admission au séminaire des Missions Étrangères.  Il fait  état de son ardent désir « depuis la sixième…de se consacrer à la conversion des païens » et ne manque pas de signaler qu’il aime déjà beaucoup la Société des Missions Étrangères d’abord parce qu’il a un oncle missionnaire au Laos, parce qu’il connaît le Père Depierre, mais aussi parce qu’il a plusieurs compatriotes et amis de classe qui l’attendent à Bièvres. Le supérieur de l’Institution Notre Dame de la Vilette recommande sa candidature en attestant que Georges Tallin « est un des meilleurs philosophes de sa classe » et que « sa vocation est  sérieuse ». Georges est alors âgé seulement de 17 ans, plein d’enthousiasme, un enthousiasme  qui semble faire partie de son tempérament et qui frappera plus tard tous ceux qui l’ont connu.      Entré au séminaire de Bièvres en septembre 1927, Georges Tallin suivit tout le cycle des études de philosophie d’abord à Bièvres même, puis de théologie ensuite à Paris. Il fut ordonné prêtre dans la chapelle de la rue du Bac le 17 Décembre 1932, après avoir reçu la dispense nécessaire pour être ordonné alors qu’il n’avait que 22 ans. Ayant reçu sa destination pour la mission du Cambodge,  il partit pour Phnom Penh  le 21 Avril 1933.

    Le Vicariat Apostolique de Phnom Penh à cette  époque était très étendu, couvrant, outre le Cambodge d’aujourd’hui, plusieurs provinces de Basse Cochinchine. Les chrétiens en Basse Cochinchine étaient presque trois fois plus nombreux qu’au  Cambodge. Le petit séminaire du Vicariat se trouvait à Culao  Gieng sur le territoire de ce qui deviendra plus  tard  le Vietnam. Ce n’est qu’en 1954 que le Vicariat Apostolique de Phnom Penh se trouvera réduit aux frontières actuelles du Royaume du Cambodge, tandis que les provinces de Basse Cochinchine formeront le nouveau diocèse  de Cantho.

    La situation particulière du Vicariat explique la difficulté devant laquelle se trouvent les nouveaux arrivés  quand ils doivent   choisir la langue qu’ils  utiliseront dans le ministère. Les chrétiens d’origine vietnamienne étant très nombreux, les jeunes missionnaires doivent pouvoir  parler leur  langue. Mais la mission historique auprès du peuple cambodgien exigerait qu’ils apprennent le khmer. En fait il faudrait pouvoir pratiquer les deux langues, mais peu de missionnaires y parvinrent avant l’indépendance.  À l’époque  la langue française étant  d’un usage courant dans l’enseignement, les professeurs venus de France pouvaient se dispenser d’apprendre la langue des gens qu’ils côtoyaient  chaque jour. Ceux qui s’y essayaient  avaient  d’autant plus de mérite à le faire.

     

    Le Père Georges Tallin n’eut guère le temps au début d’apprendre le vietnamien, mais plus tard il finit cependant par le parler avec aisance, Après une rapide initiation de quelques mois, et au vu de son dynamisme et  de ses aptitudes pour  l’enseignement il fut nommé professeur au grand séminaire. C’était le début d’une carrière de vingt-cinq ans de formateur au service du clergé local,  interrompue par une période de pastorale paroissiale de seize ans comme curé  de Russeykeo, la grande communauté vietnamienne de  Phnom Penh,

     

    Le Père Tallin enseigna d’abord la philosophie pendant cinq ans (1934-1939) au grand séminaire de Phnom Penh  qui avait été ouvert en 1917  près du village des catholiques khmers à Phnom Penh. Dans son agenda de 1939  il note tristement  : « sortie le vendredi 13 Janvier 1939…La rentrée n’aura pas lieu ». La « guerre de 39 » en effet dispersa professeurs et étudiants, ces derniers devant  aller  se former désormais dans les séminaires de  Hanoï,  de Saïgon, de Penang ou d’Issy-les-Moulineaux. Après la guerre,  le petit séminaire de Culao Gieng qui avait été incendié en 1946  fut réouvert  à Phnom Penh dans les locaux  de l’ancien  grand séminaire et naturellement  le Père Tallin fut appelé par Mgr Raballand en 1956 à se joindre  à l’équipe enseignante formée des Pères Albert Landreau, Albert Thouvenin, Adolphe Turc, Jean Vuillemin, avec le Père Jean Mouysset comme supérieur.

     

    La guerre civile faisait rage au Vietnam jusque dans les zones frontières du Cambodge, où régnait l’insécurité. Les tensions se multipliaient entre les deux pays et il devenait difficile d’obtenir les visas nécessaires pour se rendre de l’un à l’autre.   D’autre part il était très souhaitable d’offrir une formation homogène aux futurs prêtres diocésains du Cambodge.  C’est pourquoi Mgr Yves Ramousse, le nouveau Vicaire apostolique ordonné en 1963, décida dès son entrée en fonction de réviser la pratique jusque là en vigueur et d’organiser pour les séminaristes un cycle de formation dans leur pays.

    La Conférence épiscopale du Laos et du Cambodge (CELAC) entérina la décision de restaurer l’ancienne pratique et de former les futurs prêtres au Cambodge même, quitte à les envoyer faire des stages complémentaires à  l‘étranger après leur ordination sacerdotale. En 1963 les quatre grands séminaristes du Cambodge furent invités à consacrer une année entière à se perfectionner en langue khmère, puis le séminaire fut ouvert d’abord à  l’évêché  pendant qu’on construisait des bâtiments adaptés à Chruichangwar,  à deux pas du Carmel de Phnom Penh.  Le Père Georges Tallin retrouva ses fonctions de professeur de théologie aux côtés du Père Vincent Rollin, du Père Joseph Perriot-Comte, le Père André  Lesouef  en étant le supérieur. Le grand séminaire de Chruichanbgwar, qui fonctionna jusqu’en 1970, accueillait cette année là douze étudiants dont trois laotiens.

     

    Le Père Tallin était un esprit curieux. Il aimait apprendre et faire part aux autres de ses découvertes. Tout l’intéressait. Le sérieux de ses occupations ordinaires ne l’empêchait pas d’avoir un violon d’Ingres : il collectionnait  les papillons. Mais il était beaucoup plus qu’un simple amateur.  En consultant des ouvrages spécialisés, en parlant avec d’autres de ses  expériences, il était devenu expert en la matière, et il envoyait   des spécimens à  des collectionneurs  du monde entier. Il savait où et quand chasser la bestiole rare. De temps en temps pendant les vacances scolaires il partait en expédition, muni d’un  écran-piège à lampe de mercure, pour attirer les papillons de nuit « les plus beaux et les plus impressionnants ».  Et il est bien vrai qu’un Atlas Attacus dans toute sa splendeur est une pièce étonnante. La difficulté est de capturer les papillons le plus tôt possible après qu’ils soient sortis de leur chrysalide. Le Père Tallin  avait son truc : il mettait les longues chrysalides à pendre dans sa moustiquaire et au saut du lit il n’avait qu’à cueillir les papillons aux ailes fraîchement déployées,  prêts  à devenir  de parfaits  spécimens  de collection.

     

    Le Père Georges Tallin était un homme ouvert, toujours disposé à accueillir cordialement les jeunes confrères.  Pour chercher des papillons,  il était bien le seul missionnaire à  fréquenter le Bokor, une station en altitude qui aurait dû devenir le Dalat du Cambodge.  où la montagne de l’Éléphant surplombe de 1000 mètres le golfe du Siam.  Le point de vue est grandiose, mais l’humidité des lieux dissuade les touristes ordinaires de s’y attarder.  Un jour le Père Tallin s’y trouvait avec un jeune confrère le Père Jean Ahadoberry, lequel s’intéressait aux orchidées. Tous deux s’enfonçaient dans la forêt,  l’un le nez en l’air pour repérer la  fleur magique  qu’il souhaitait photographier, l’autre le nez vers la terre pour débusquer le rare lépidoptère. Un grand fracas de branches cassées les fit sursauter : un éléphant sauvage se dressait devant eux ! L’ancien s’enfuit alors précipitamment en incitant son jeune confrère à faire de même, tout en lui recommandant de prendre des photos. Tout le monde se retrouva bien vite dans la voiture qui attendait plus bas, mais nul ne vit jamais la moindre photographie de l’éléphant mythique.

     

    Dans le groupe des MEP, le Père Tallin était un joyeux confrère, jouant le rôle de boute-en-train dans les rencontres MEP auxquelles il apportait volontiers sa contribution. Les agapes fraternelles  étaient suivies d’un moment de détente où chacun pouvait  pousser  la chansonnette. Il y avait les morceaux de bravoure : ainsi la prestation patiemment sollicitée par le groupe du Père Jean Mironneau. Le Père Mironneau finissait toujours par se laisser convaincre et tirait de sa poche une improvisation longuement préparée qui régalait l’auditoire de son humour bon enfant. Il y avait aussi la chanson du Père Tallin, qui se laissait  facilement persuader, pour exécuter « La révolte des joujoux », une ritournelle en vogue dans les chaumières des années 50. Il avait d’ailleurs une voix agréable qui tenait la mélodie même dans les aigus. Suivait « La complainte du petit homme » exécutée par le Père Rogatien Rondineau,  dont on sollicitait la prestation sur l’air du « Te rogamus audi nos ».  Tous ces souvenirs heureux furent brusquement interrompus par le cycle des années sombres qui s’abattit sur le Cambodge pendant 20 ans, de 1970 à 1990.

     

    En 1970, le Prince Sihanouk est déposé par le général Lon Nol qui instaure la République khmère. Le Prince s’enfuit à Pékin et rejoint la résistance. C’est le début de la guerre civile entre les communistes khmers soi-disant mandatés par Sihanouk, et les partisans de Lon Nol.   Toutes les écoles privées, dont celles de la Mission, sont d’abord fermées par ordre du Ministère  de   l’Éducation nationale. Puis  les églises et les écoles  chrétiennes, y compris le grand et le petit séminaire, sont utilisées par le gouvernement comme camps de réfugiés pour y concentrer les vietnamiens chassés de chez eux en attendant leur expulsion. Pendant l’été 1970, près de 500.000 ressortissants vietnamiens sont ainsi rassemblés et expulsés au Vietnam, Parmi eux, il y avait 54.000 chrétiens avec leurs prêtres,  leurs religieuses, et leurs catéchistes.

     

    Considérant qu’il ne connaissait pas la langue khmère, mais qu’il pouvait encore rendre des services en langue vietnamienne, le Père Georges Tallin choisit de suivre le même chemin que les  exilés. Il  se retrouva en 1971 à Nha-Trang, dans le centre Vietnam, où  il fut nommé professeur   au petit séminaire, et chargé aussi  de la léproserie de Ben-San. Il y resta jusqu’en 1975, année où tous les missionnaires étrangers durent quitter le Vietnam. Ce n’est pas sans déchirement qu’il dut mettre un terme à quarante-deux années passées sans interruption au service de la mission dans la région,  dont une grande partie à des postes de formateur dans les séminaires. Il avait suffisamment montré par sa fidélité à remplir les tâches qui lui étaient confiées , qu’il était attaché à l’Église du Cambodge.

     

    Revenu en France en avril 1975 le Père Tallin séjourna pendant quelque temps dans sa famille avant d’accepter un poste d’aumônier dans une maison d’accueil tenue par les sœurs du Sacré Cœur  à Saint-James dans le diocèse de Coutances. Puis en 1978, sentant ses forces décliner, il demanda à se retirer à Lauris dans la maison de retraite des MEP. Il devait y rester de longues années sans rien perdre de l’enthousiasme avec lequel il avait decidé autrefois de partir en mission. Resté toujours aussi curieux, il cherchait sans cesse à apprendre. Au Cambodge il avait collectionné les papillons, à Lauris il se passionna pour l’étude des cactus dont il soignait différentes espèces dans sa chambre. Le 17 décembre 1982 il eut la joie de célébrer le cinquantième anniversaire de son ordination  sacerdotale, rappelant à cette occasion à ceux qui l’entouraient la parole de Jésus : « Allez par le monde entier. Proclamez la Bonne Nouvelle ». Il est décédé à Lauris  le 21 Janvier 2009 à l’âge de 99 ans, dont 77 années  de  ministère sacerdotal  et 42 années de vie missionnaire au Cambodge et au Vietnam.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 3477
    • Pays : Cambodge
    • Année : 1933