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Jean TAILHAN (1845-1897)

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    Encore un bon soldat tombé sur le champ de bataille ! En effet, si M. Tailhan est mort à Hong-kong, il avait contracté sa maladie en mission. Mon Dieu ! vais-je donc rester seul, comme un capitaine sans soldats ? J’en ai peur, si cela continue. Néanmoins, que votre sainte volonté soit faite ! Vous nous faites déjà un grand honneur en nous appelant à la carrière apostolique, et vous n’avez nullement besoin de nos services, car il vous est aussi facile de sauver le monde avec un seul missionnaire qu’avec mille. Donnez-moi seulement la patience et la soumission à votre volonté jusqu’au bout.

    M. Jean-Romain Tailhan était né à Livron, au diocèse de Bayonne, le 18 novembre 1845. Il était parti en août 1871 pour la Chine. Il a passé 25 ans au Su-tchuen méridional, où sa mémoire restera longtemps en bénédiction.

    C’est à la fin de 1871 que je le vis pour la première fois. J’étais alors chargé du séminaire de la Mission, où il vint me rendre visite. Six mois plus tard, je quittais le séminaire, et j’étais envoyé en district, tout près de lui. M. Tailhan changea plusieurs fois de poste, mais, pendant quinze ans, il ne fit pour ainsi dire que tourner autour de moi, et j’eus le loisir de le connaître et de l’apprécier.

    Quoique doué d’un tempérament robuste, M. Tailhan souffrait de l’estomac ; il en a même souffert jusqu’à sa mort, à des intervalles plus ou moins rapprochés, et finalement, il a succombé à cette affection. Cette maladie chronique ne l’arrêtait pas ; et notre confrère travailla, sans se plaindre, dans les postes les plus divers et les plus pénibles. Quelques mois seulement avant sa mort, il dut s’avouer vaincu et fut réduit à l’inaction ; mais ne pouvant se résigner à rester oisif, il partit pour le sanatorium de Hong-kong, dans l’espoir d’une prompte guérison. Dieu en a disposé autrement, et jugeant que son serviteur avait assez travaillé, il l’a appelé à la récompense.

    M. Tailhan avait un jugement solide et pratique. Ennemi des détours, il allait droit au but, et toujours par le bon chemin. On pouvait lui demander conseil ; son caractère franc le portait à vous parler sans respect humain. Ses avis étaient constamment dictés par la raison et la foi. Je lui garde personnellement une grande reconnaissance pour certaines observations qu’il m’a faites en diverses conjonctures, et qui m’ont été très utiles. Lui, de son côté, n’était pas susceptible, on pouvait lui dire tout ce qu’on voulait.

    Sa piété était simple, et il s’appliquait à la pratique des vertus communes. Son caractère un peu rude ne déplaisait pas. On était de suite à l’aise avec lui ; ce qui le faisait rechercher de ses confrères, d’autant plus qu’il savait se montrer charitable et dévoué dans toutes les occasions.

    Il semble qu’un missionnaire de cette trempe dût être un peu moins souple que d’autres, entre les mains de ses supérieurs. Il n’en fut rien. Par vertu, M. Tailhan était le plus maniable des hommes. Une fois seulement, l’obéissance parut lui coûter. Mgr Lepley l’avait désigné pour un poste excessivement difficile à administrer ; notre confrère se permit alors de lui écrire : « Monseigneur, je vous en prie, consultez encore une fois le Saint-Esprit. » Le Vicaire apostolique ayant maintenu sa décision, M. Tailhan partit, je m’en souviens, avec beaucoup d’appréhension, mais sans plus faire de difficulté. Et il arriva ce qui arrive toujours quand on obéit : le missionnaire réussit parfaitement dans son nouveau poste, qui est un de ceux où il a fait le plus de bien. Pour ma part, je n’ai pas eu de prêtre plus docile. Je l’ai envoyé de côté et d’autre pour construire des chapelles ou des résidences. Avec son sens pratique et ses goûts fort simples, il bâtit toujours d’une manière convenable et à peu de frais, car il avait horreur des dépenses superflues. Quelque charge qu’on lui imposât, il ne la refusait jamais.

    Il y a deux ans, quand il s’agit, après la persécution, de reconstituer notre séminaire et de recueillir les élèves qui nous revenaient, souvent dans un piteux état, je jetai les yeux sur M. Tailhan pour lui confier cette œuvre délicate. Voici ce qu’il me répondit : « Je n’aurais jamais osé songer à un pareil honneur ; je ne me sens ni le goût, ni les aptitudes voulues pour être supérieur de séminaire ; mais, par ces temps difficiles, il ne faut pas consulter ses goûts ni discuter les ordres de l’autorité. Je ferai donc mon possible pour remplir vos intentions. » Le séminaire fut son dernier poste ; mais revenons à ceux qu’il avait occupés auparavant.

    Envoyé d’abord à Se-mong, dans la préfecture de Mei-tcheou, pour étudier la langue, il fut plus tard chargé de cette préfecture avec les sous-préfectures de Tsin-chen et de Pen-chan. De Mei-tcheou il fut transféré à Jen-cheou, avec résidence à Nien-keou. C’est là  que M. Tailhan donna la mesure de sa valeur. Jeune, fort, ardent, ayant devant lui un champ immense pour exercer son zèle, il s’élança à la conquête des âmes. On peut dire qu’il a ouvert la sous-préfecture de Jen-cheou, jusqu’alors presque entièrement fermée au christianisme, et où ses successeurs ont récolté de si riches moissons. Il parcourait les villages, accompagné de catéchistes qui prêchaient en sa présence, sur les places publiques. Le peuple accourait en foule pour entendre la doctrine, car on n’avait jamais vu d’Européen, ni entendu parler du christianisme dans le pays. Tous les païens n’embrassaient pas la nouvelle religion, et parmi ceux qui l’embrassèrent alors, plusieurs n’ont pas persévéré ; néanmoins beaucoup demeurèrent fermes dans leur vocation et fondèrent des centres chrétiens aujourd’hui florissants. On n’a pas encore oublié M. Tailhan dans le pays de Jen-cheou, et cependant il n’y resta guère plus de quatre ans.

    Il fut envoyé ensuite à Tsin-ky-hien, sur les confins du Thibet, où il passa dix ans environ. Il était là, dans les montagnes, comme dans son élément. L’air est vif et pur ; le climat, sec et tempéré ; pas de ces pluies sans fin, de ces brouillards continuels qui couvrent le reste de la province. Le temps que notre confrère passa à Tsin-ky-hien fut le meilleur de sa vie. Il donna au district sa forme actuelle, en préparant notre établissement de Fou-lin. Cette petite ville est très importante pour nous, au point de vue de nos communications avec le Kien-tchang. Les premiers essais qui avaient été tentés en vue de nous y installer, n’avaient pas abouti, et M. Tailhan dut batailler lui-même longtemps avant de pouvoir s’y fixer ; mais enfin il triompha de toutes les difficultés.

    Cependant j’avais formé le projet de construire, près de Su-fou, une école préparatoire pour les enfants de 10 ou 12 ans, qui donnent des marques de vocation à l’état ecclésiastique. M. Tailhan fut désigné pour cette sorte d’entreprise. Il mena la chose à bonne fin et reçut les premiers élèves qui furent envoyés à la nouvelle école. Cet emploi lui souriait ; il s’en acquitta, pendant 4 ou 5 ans, à la satisfaction de tout le monde. Mais le climat de Su-fou lui était contraire et lui faisait regretter ses montagnes.

    En 1895, je songeais à l’envoyer ailleurs, lorsque la persécution éclata. Fidèle au poste pendant le danger, il réussit à sauver son établissement de la destruction dont il était menacé. M. Tailhan avait bien mérité un congé ; mais à cause de la désorganisation générale, je le chargeai encore de recueillir dans son école, seule capable de les recevoir, nos élèves du grand séminaire, que la tempête avait dispersés. J’eus beau lui adjoindre M. Piault, il souffrait beaucoup dans cette situation qu’il n’avait acceptée que par dévouement.

    Au bout d’un an, il demanda quelques mois de vacances. Il hésitait entre les montagnes de Tsin-ky-hien et Hong-kong, où il espérait, avec les secours de la médecine européenne, se remettre plus vite. Le docteur de la Commission lyonnaise, M. Deblenne, qu’il put voir et consulter à son passage chez nous, lui conseillait plutôt l’air des montagnes. Mais, en définitive, son état de faiblesse ayant encore augmenté, il ne se sentit plus la force de retourner à Tsin-ky-hien et s’embarqua pour Hong-kong.

    Il était trop tard ! après une amélioration passagère, il commença à décliner aux approches de l’été et, malgré les soins dévoués du bon M. Holhann, il passa bientôt à une vie meilleure. C’était le 22 septembre 1897.

    † MARC CHATAGNON,

     

    Vic. apost. du Su-tchuen méridional

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1092
    • Pays : Chine
    • Année : 1871