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Joseph SY (1903-1937)

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    M. Joseph Sy vit le jour le 23 mars 1903 à Le Transloy, modeste bourgade située aux confins de l’Artois et de la Picardie. Dieu s’est plu souvent à susciter dans cette paroisse des vocations sacerdotales et religieuses. Parfois, l’appel divin fut la réponse du ciel à un acte de générosité : le grand-père paternel de Joseph entendant un jour, au cours d’une mission, un sermon sur la vocation au sacerdoce, fit intérieurement cette prière : « Mon Dieu, vous m’avez donné deux fils, je serais heureux que vous daigniez en choisir un pour votre service. » La demande fut doublement exaucée : en 1901, un de ses fils, devenu prêtre de la Société des Missions-Étrangères, quittait la maison paternelle et s’embarquait pour la mission du Cambodge. Vingt ans plus tard, son petit-fils Joseph entrait à son tour au séminaire de la rue du Bac, et si le grand-père ne vécut pas assez longtemps pour recevoir sa béné­diction avant son départ pour la mission de Malacca, il eut du moins la consolation de le voir s’acheminer vers le sacerdoce.

    La première enfance de Joseph s’écoula dans la pieuse atmo­sphère d’une famille profondément chrétienne. Le souci de pré­server la foi dans sa jeune âme imposa bientôt aux parents le sacrifice de se séparer d’un enfant dont l’âge si tendre réclamait encore les attentions maternelles.

    Il n’a que sept ans et demi lorsqu’il est reçu comme pension­naire au Collège Saint-Jean-Baptiste de Bapaume, à quelques kilo­mètres de la maison familiale. Avec succès, car il est intelligent et travailleur, il complète son instruction primaire et commence le cycle des études secondaires. La formation morale va de pair avec les progrès intellectuels. C’est sans doute à l’époque de sa première Communion que Joseph entendit le premier appel divin ; deux événements vinrent préciser les aspirations du jeune écolier : en 1912, l’ordination et la première messe d’un oncle maternel ; l’année suivante, le retour de l’oncle missionnaire rappelé par ses supérieurs pour travailler, au Séminaire de Paris, à la formation des futurs apôtres. Quel bel emploi il ferait de sa vie s’il allait le remplacer sur les champs lointains de l’apostolat !

    Mais voici qu’à la paisible existence du jeune collégien va succéder une longue période d’épreuves. La guerre de 1914 com­mence, dès la fin du mois d’août l’armée allemande en marche vers Paris traverse la région où se livrent de durs combats. Le mois suivant, après notre victoire de la Marne, nouvelle invasion de l’ennemi en retraite, et le village de Le Transloy restera pendant quatre ans sur la ligne de feu. La première invasion a été si soudaine, la seconde si imprévue, que la plupart des habitants n’ont pas eu le temps de chercher un asile sûr. Ils seront désormais sous la domination allemande : vie de privations, de tracasseries sans nombre de la part de l’envahisseur, d’esclavage et d’exil dans sa propre patrie.

    Les études régulières sont rendues impossibles ; cependant Joseph reçoit de M. le Curé de la paroisse des leçons de latin qu’il continuera avec l’aide d’un autre prêtre lorsque, en juillet 1916, toute la population, évacuée par ordre des autorités mili­taires allemandes, aura trouvé asile aux environs de Cambrai.

    En février 1918, la famille jusque-là unie dans le même malheu­reux sort, sera séparée : la mère et cinq de ses enfants, autorisés à rentrer en France non occupée, y sont acheminés par la Bel­gique, l’Allemagne et la Suisse. Joseph, âgé de 15 ans, devra rester avec son père et attendre la délivrance qui semble encore bien lointaine.

    Grâce à Dieu, elle vint plus tôt qu’on n’osait l’espérer ; la victo­rieuse avance des armées alliées forçait l’ennemi à se retirer, et le 8 octobre 1918 on était libéré. Il fallut cependant patienter jusqu’après l’armistice avant de se retrouver, loin encore du village natal transformé en un amas de ruines.

    Interrogé sur ses projets d’avenir, Joseph, fidèle à ses pre­mières aspirations, déclara qu’il voulait être missionnaire ; par les soins de ses deux oncles prêtres, il alla reprendre le cours de ses études au petit séminaire de Béthune, et en septembre 1920 il entrait à Bièvres, puis à Paris. Il a, dans ces deux maisons, laissé le souvenir d’un aspirant très attaché à son devoir, aimable avec ses confrères, avec une pointe d’originalité, et à certains jours, de nervosité due à son tempérament et développée par les épreuves de son adolescence.

    Ordonné prêtre le 29 juin 1927, il partit au mois de septembre suivant pour la mission de Malacca.

    Dès son arrivée, M. Sy fut affecté à la mission chinoise et envoyé à l’église cantonnaise du Sacré-Cœur à Singapore. Mgr Mérel, ancien Vicaire apostolique de Canton, en était alors chargé. Le jeune missionnaire tombait donc en bonnes mains pour se mettre à l’étude des rudiments du dialecte cantonnais, considéré avec raison, à cause de la variété de ses tons, comme l’un des plus ardus de la Chine méridionale.

    Le bon vieil évêque ne laissa pas son élève moisir dans l’inac­tion, et dès le lendemain de son arrivée, notre ami Joseph trouvait au petit déjeuner, à côté de son couvert, un court grimoire en chinois, tracé par l’élégant pinceau de Son Excellence : « Voyez-vous, Père Sy, lui dit-il, vous apprendrez cela aujourd’hui, et votre maître de langues vous montrera comment prononcer ces carac­tères... C’est très facile d’ailleurs. » Et voilà ! Tout comme au pays normand de Domfront : « Ville de malheur : arrivé à midi, pendu à une heure ; seulement point le temps de dîner ! »

    Tels furent les tout premiers débuts de M. Sy dans l’étude du cantonnais. Il n’en perdit jamais le souvenir ; aussi aimait-il à raconter cette scène en l’assaisonnant d’une légère pointe de malice, bien de saison à dire vrai.

    Il resta environ quinze mois à l’église du Sacré-Cœur, bourrant sa tête d’hiéroglyphes, ce qui lui sembla relativement aisé ; affinant son ouïe et assouplissant son gosier aux tons cantonnais, ce qu’il trouva beaucoup plus difficile, car chez lui oreille et gosier se montrèrent toujours plus ou moins réfractaires pour saisir et exprimer les finesses musicales de ce dialecte compliqué.

    Au commencement de 1929, Mgr Barillon le jugea à même d’assumer la charge d’un poste et l’envoya dans l’importante chré­tienté d’Ipoh que, jeune missionnaire, il avait lui-même fondée. Sous la vigoureuse impulsion de M. Coppin qui sut profiter des circonstances, la paroisse avait pris un développement rapide, et plusieurs stations secondaires de fondation récente s’y étaient ajoutées. Pour un débutant la charge était lourde, sans compter qu’il allait trouver une paroisse non plus homogène comme celle du Sacré-Cœur, mais celle mosaïque de gens et de langues avec lesquels il lui faudrait se familiariser au plus vite.

    Il ne s’effaroucha point de cette perspective. Confiant en Dieu, il gagna son premier poste de missionnaire, et avec l’aide de son voisin de Batu-Gajah, M. Maury, il se mit courageusement au tra­vail. La bonne volonté était, hélas ! plus forte que la santé ; dès septembre se manifesta une grande fatigue, le premier de ces accès d’épuisement dont il aurait dans la suite à souffrir si fré­quemment, indices d’une santé minée par les privations endurées au cours de la guerre.

    Au début de 1930, M. Sy, auquel un nouveau regain de forces était donné, se vit confier le district de Batu-Gajah, qui s’étend sur presque tout le Bas-Pérak. Là encore le travail abondait, moins absorbant toutefois et plus varié qu’à Ipoh. Les stations secon­daires y étaient plus espacées, plus nombreuses aussi, mais les bonnes routes qui les relient les unes aux autres en facilitaient l’administration. Dans la vallée de Kinta, la plus riche du Pérak en minerai d’étain, le missionnaire trouvait toute une colonie de mineurs français qui continuèrent avec lui les bonnes relations nouées avec ses prédécesseurs. Il garda de la petite paroisse de Saint-Louis-des-Français l’un de ses meilleurs souvenirs.

    Durant son séjour à Batu-Gajah, la santé de M. Sy se maintint sans accroc. Lorsqu’en 1931, Mgr Mérel, épuisé par quarante-neuf ans d’apostolat, se sentit rapidement décliner, son ancien vicaire fut rappelé à la paroisse du Sacré-Cœur. C’est donc à lui que va désormais, et entièrement, incomber le soin de cette communauté chinoise de 2.000 âmes et en assumer les responsabilités.

    ­Pendant un an, M. Sy entoura le vénéré prélat des soins les plus dévoués, apportant à ses souffrances les adoucissements que la charité, sa vertu favorite, lui pouvait suggérer.

    Le 31 octobre 1932, Dieu rappelait à lui Mgr l’Archevêque de Craïna, et M. Sy devenait officiellement curé de la paroisse. Il devait remplir cette charge cinq ans seulement ; il se trouvait à cette époque à mi-chemin. de sa carrière apostolique.

    Sa douceur, son caractère égal, sa patience lui eurent vite conquis le cœur de ses ouailles. M. Sy était en effet d’une bonté rare, quoique sans faiblesse ; car il savait parler clair et ferme quand c’était nécessaire. Mais pour s’y résoudre, il fallait que tout autre moyen de remettre dans le chemin la brebis récalci­trante lui fît défaut ; tant que la douceur lui semblait devoir atteindre le résultat visé, il n’en voulait point déroger. Il passait au besoin des heures entières à écouter les plus mauvaises rai­sons et à les réfuter. Des confrères, témoins de l’abus que certains faisaient de sa patience, n’hésitaient pas à l’en blâmer : « Mon cher Père Sy, il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas enten­dre ; avec des sourds de ce calibre, vous perdez votre salive. » Il vous regardait alors de ses grands yeux qu’animait une lueur amusée : « Eh oui, je le sais bien », répondait-il, et... les terribles vieilles Cantonnaises qui eu ont toujours long à débiter, bien que la langue chinoise se compose de monosyllabes, pouvaient accou­rir. Joseph prêtait une oreille inlassable et se laissait tourner et retourner, tel un nouveau saint Laurent sur son gril. Il avait le goût du martyre ; nul doute qu’à ces longues séances il ne soit redevable de nombre de roses qui fleurissent sa couronne au ciel.

    Elles s’ajoutent à celles que lui méritèrent sa charité pour les pauvres indigents ; et ils étaient nombreux à Singapore, comme dans toutes les grandes agglomérations, ceux que le manque de travail jette à la rue misérablement. A tous il donnait et nom­breux sont ceux parmi ses chrétiens auxquels il put apporter un secours efficace qui leur permit de franchir sans trop de souf­france les temps mauvais.

    Ajoutons qu’avec ses confrères il se montra toujours d’une serviabilité exquise. Rien ne lui coûtait pour leur être agréable. Mieux, il cherchait les occasions de leur être utile. C’est ainsi que, quand Mgr Devals fonda le journal catholique du diocèse, M. Sy offrit au confrère chargé de sa rédaction de prendre la gérance des intérêts financiers du nouvel hebdomadaire. C’était là assumer une tâche des plus fastidieuses. Si le Malaya Catholic Leader a bravement passé la période orageuse des débuts, c’est pour une bonne part à M. Sy qu’il en faut donner le mérite. La veille de sa mort, bien que très fatigué, il travailla jusque fort tard dans la nuit pour achever la mise au net des cahiers de comptabilité. Partout où il passa, ce besoin de rendre service le caractérisa. « Lorsqu’il quitta le Pérak, écrit M. Fourgs, nous eûmes tous ici un grand regret de le voir partir.C’était un confrère si agréable et si serviable!»

    Une notice nécrologique qui ne mettrait en relief que les qualités du disparu resterait incomplète et inexacte. Dans la des­cription d’une médaille, point ne se faut borner à l’avers, le revers tout aussi bien mérite d’être étudié. Chez M. Sy il y avait un revers nettement frappé. Notre ami Joseph était un grand distrait ; les anecdotes abondent de ces absences d’esprit qui lui faisaient commettre en conversation les coq-à-l’âne les plus drôles, ou l’entraînaient d’un coup dans la lune, si loin, si loin, qu’à son retour une sorte d’étonnement se peignait sur sa figure : « Où suis-je ? Que fais-je ici ?... Ah oui ! » Quand il s’absentait de la sorte, on le voyait poursuivre, les yeux dans le vague, l’idée qui l’avait accaparé tout entier. Même au volant de sa voiture, ces distractions le saisissaient ; au beau milieu d’une rue, d’un carrefour des plus fréquentés, insensiblement il ralentissait, puis pre­nait le pas de procession, embarrassant ainsi tout le trafic. Il ne fallait rien de moins qu’un rappel à l’ordre de l’agent de police pour que l’auto se remît à la vitesse réglementaire. Qu’un accident grave ne soit jamais arrivé à l’ami Joseph « automobiliste » , reste encore à l’heure actuelle un problème insoluble.

    Le pis en tout ceci est que presque toujours ces distractions lui venaient des choses du passé. D’une délicatesse de conscience très affinée, M. Sy craignait de n’avoir pas fait en certains cas ce qu’il eût fallu faire, ou même d’avoir fait juste le contraire. Ces vieilles histoires le tourmentaient continuellement et son tem­pérament, si fortement éprouvé pendant sa jeunesse, ne pouvait que grandement se ressentir de tels scrupules, si tant est que le mot convienne. Cela aussi l’a tué : jusqu’à la dernière minute, alors que Dieu nous l’allait enlever, toute sa pensée allait à ses chré­tiens qu’il aimait de l’amour d’un bon pasteur, et dans le délire qui précéda sa courte agonie, il ne parla que d’eux, répriman­dant les uns, encourageant les autres. Ce sont pour une bonne part les soucis, compagnons inséparables du ministère aposto­lique, qui ont mené M. Sy au tombeau.

    Les années passaient rapides, et loin de se maintenir, la santé fléchissait. Les accès de fatigue se manifestaient de plus en plus fréquents. M. Sy se dévouait toujours avec le même zèle, sans compter, cherchant force et courage dans la célébration du Saint Sacrifice et la récitation du bréviaire, dont il s’acquittait, aussi régulièrement que possible, aux pieds du Saint-Sacrement.

    Sur l’avis pressant de ses confrères, il se décida, non sans peine, à aller voir un médecin qui diagnostiqua un mauvais fonc­tionnement des reins ainsi qu’une faiblesse du cœur. Le régime qui lui fut imposé sembla amener une amélioration appréciable. Ce n’était, hélas ! qu’une illusion. Après les fêtes de Noël, M. Sy décida d’aller prendre quelques jours de repos dans la chrétienté voisine de Johore. Au bout d’une semaine il était de retour avec l’intention de repartir à bref délai et pour une plus longue période. Le lundi 5 janvier 1937, dans la matinée, il prenait à nouveau le chemin de Johore. Le soir, vers 6 h. ½,  M. Cardon, son commensal, recevait un appel au téléphone : « Partez vite à Johore, le Père Sy est très gravement malade. »  A son arrivée, M. Cardon trouva son confrère dans un état des plus alarmants, ayant encore assez de connaissance pour tenter de s’unir aux prières de l’Extrême-Onction. Sitôt après, une voiture d’ambulance appelée en hâte le transportait à l’Hôpital Général. Mgr De­vals arrivait, sur ces entrefaites, de Singapore, ce fut pour entendre ce verdict du docteur : « Il n’y a rien à faire ! » Le malade souf­frait beaucoup, mais peu à peu les souffrances semblèrent s’apai­ser et à 9 h. ½  environ, en la veille de l’Epiphanie, notre bon M. Sy nous quittait, ayant auprès de lui Mgr Devals, MM. Olço­mendy et Cardon, atterrés de cette mort foudroyante. M. Sy était, à 34 ans, emporté par une crise d’urémie.

    Monseigneur avait décidé de l’envoyer en France aux pre­miers beaux jours. Le Bon Dieu ne l’a pas permis ; il a rappelé à Lui son jeune missionnaire, privant ainsi les chrétiens de l’église du Sacré-Cœur d’un pasteur qui les a aimés jusqu’à son dernier souffle et les missionnaires de Malacca d’un confrère dont ils aiment à évoquer la charité exemplaire.

    Que la Divine Volonté soit bénie !

     

     

     

     

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    • Numéro : 3346
    • Pays : Malaisie Singapore
    • Année : 1927