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Henri SY (1878-1949)

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    Aux confins de la Picardie, mais en incontestable terre d’Artois, dans la petite bourgade du Transloy naissait le 26 juillet 1878 Henri-André-Ghislain Sy.

     

    Troisième enfant d’honorables cultivateurs attachés par un long passé au rude plateau que les Romains nommaient Arida Gamantia, il héritait des solides qualités et vertus d’une race terrienne et chrétienne.

     

    Le travail était à l’honneur dans la famille Sy, car « la terre qui ne meurt pas » exigeait un dur labeur pour donner son fruit, et te tissage de la soie à domicile n’accordait pas de repos à la morte-saison. Cependant le travail incessant paraissait naturel à chacun, comme il était naturel de rebâtir et défricher après chaque invasion du pays, si fréquente hélas depuis le XIe siècle en ces traditionnels champs de bataille.

     

    De ce travail persévérant, les moines semblaient avoir donné l’exemple et le goût, eux qui établis depuis l’an 1075, en la fameuse abbaye d’Arrouaise, avaient eu raison de la forêt, avaient bâti et rebâti sans cesse et avaient rayonné par de multiples filiales à travers tout le nord de la France et jusqu’en Hollande, Silésie, Angleterre, Ecosse, Irlande. Ces moines avaient aussi imprégné de foi chrétienne tout le pays d’alentour, et le Transloy était resté particulièrement fidèle à leurs influences. Les vocations sacerdotales et religieuses y étaient nombreuses ; la seule famille Sy comptait trois prêtres et trois religieuses parmi ses membres.

     

    C’est dans ce milieu de travail et de foi que le jeune Henri passa son enfance, partagée entre la famille, les champs aux larges horizons et l’école du village qu’il fréquenta jusqu’à l’âge de onze ans. Période sans histoire apparente, mais qui marque l’homme pour la vie... Les influences sont alors profondes et inscrivent dans le vif le sens des futurs développements : Henri Sy y acquit le sérieux de la vie, un amour du travail de longue haleine et par-dessus tout une piété solide, équilibrée.

     

    Le désir du sacerdoce missionnaire s’éveilla dès cette époque dans son âme. « Depuis l’âge de dix ans, je n’ai eu d’autre ambition que celle de me consacrer à l’apostolat des Missions-Étrangères », écrira-t-il plus tard dans sa demande d’admission à la rue du Bac. Cependant, ses études primaires achevées, l’écolier prit le chemin du collège Saint-Jean-Baptiste à Bapaume où l’accompagna son frère aîné. Ses maîtres l’estimèrent pieux, studieux et le collégien se classa toujours parmi les premiers de la classe aux compositions et examens.

     

    Néanmoins, il était « assez remuant » et plus d’une fois il encourut pour sa turbulence les reproches du Supérieur de la maison et les admonestations non moins redoutées de son frère aîné, car à quinze ans on est plus sévère qu’à cinquante. La mort prématurée d’une mère très aimée contribua-t-elle à hâter la maturité de l’adolescent ? C’est très vraisemblable ; au dire des témoins, Henri Sy contracta dès cette époque ce caractère grave qui le distingua par la suite, mais d’autres éléments agirent sur l’évolution de son comportement et de sa personnalité.

     

    Par la mort précoce de deux jeunes frères, il se trouvait le benjamin d’une famille où les deuils répétés, l’austérité de la vie à la campagne, le tempérament de la race jetaient une note inévitable de gravité ; surtout le collégien mûrissait secrètement son désir du sacerdoce et rien ne rend sérieux et réfléchi un jeune homme comme la perspective d’un appel à de grandes choses et la volonté d’y répondre.

     

    La classe de troisième achevée, Henri Sy entra au petit séminaire d’Arras, en octobre 1892. Ce changement de maison, en marquant une première réalisation de son idéal, devait avoir une influence décisive sur toute sa vie. Il y fut le fils spirituel d’un Saint, l’abbé Georges Bellanger, dont la cause de béatification est introduite.

     

    Ce prêtre éminent surnommé « le prêtre de Marie et de l’Eucharistie », remplissait les fonctions d’aumônier militaire de le garnison ; mais selon les vœux du Supérieur du séminaire où il avait professé, il assumait la direction spirituelle de nombreux séminaristes. Henri Sy en était, et plus d’une fois il fut le servant de masse de l’aumônier dans le petit oratoire du cercle militaire ; « jamais, écrira-t-il un jour, je n’oublierai l’impression profonde que j’éprouvai de servir une messe célébrée par un Saint. »

     

    Jamais non plus, il n’oublia les leçons de piété eucharistique et mariale de son directeur. Toute sa vie, le culte de l’Eucharistie par la digne célébration du saint Sacrifice, l’assiduité aux offices liturgiques, la ponctuelle visite au Saint-Sacrement resta le centre de sa spiritualité sacerdotale. Toute sa vie aussi, la dévotion au chapelet en resta le complément, et dans son bureau, présidait richement encadrée, une image de Notre-Dame du Bon Conseil, réplique de la « sainte Image » que le Père Bellanger avait installée à la place d’honneur dans ses appartements et son foyer de soldats.

     

    Piété et travail furent, à Arras comme à Bapaume, les deux notes caractéristiques du séminariste qui acheva sa rhétorique par l’obtention du diplôme de bachelier.

     

    La fin des vacances suivantes fut marquée par la prise de soutane et l’entrée au séminaire de philosophie. Le jeune abbé qui se présentait au supérieur de la maison, accusait un curieux mélange de jeunesse — il avait à peine 57 ans — de précoce dignité et de volonté décidée.

     

    Il fut accueilli avec joie et s’adapta avec aisance, bien qu’il songeât toujours aux missions lointaines. « Il attendait, il priait », comme l’avait demandé le Père Bellanger.

     

    Le 10 avril 1897, il reçut la première tonsure et fut incardiné au diocèse d’Arras. Cette agrégation, on aurait pu le croire, marquait la fin de ses rêves missionnaires. Il n’en était rien.

     

    Aux grandes vacances, le jeune clerc se rendait en pèlerinage à Lourdes pour demander lumière et conseil à la Sainte Vierge. Il obtint l’un et l’autre, puisque à son retour il exposa timidement à son père ses projets d’avenir. Loin de rencontrer une opposition, cette confidence provoqua le plus généreux et plus joyeux acquiescement. Ce grand chrétien qu’était le chef de la famille Sy voyait dans la demande de son fils l’exaucement de sa prière.

     

    Au cours d’une mission paroissiale, il avait entendu un sermon sur la vocation au sacerdoce, et avait murmuré cette prière intérieure : « Mon Dieu vous m’avez donné deux fils, je serais heureux que vous daigniez en choisir un pour votre service. » Et voilà que le Ciel exauçait son souhait au-delà de ses espérances, en lui accordant non seulement un prêtre, mais un missionnaire.

     

    Rassuré du côté familial, l’abbé Sy tenta, avec l’approbation de son directeur, une démarche auprès de l’autorité épiscopale. Monseigneur l’évêque d’Arras, moins heureux que le père de famille de voir un de ses fils s’orienter vers les Missions, imposa une nouvelle année d’épreuve. Enfin, le 13 janvier 1899, il autorisa son diocésain à frapper à la porte du Séminaire des Missions-Étrangères, en vue de son admission pour la prochaine année scolaire.

     

    De son écriture fine et régulière, où tous les accents sont scrupuleusement notés ainsi que les points sur les « i », en un style coulant et en formules très respectueuses, le séminariste adressa sa demande le 9 février.

     

    Le postulant n’avait pas encore vingt et un ans,ni « subi le sort » et il avait déjà accompli deux années d’études de philosophie et deux années de théologie.

     

    Le Supérieur du grand séminaire joignait le témoignage suivant : « Je suis heureux de vous dire que depuis son entrée au grand séminaire il nous a donné complète satisfaction... Il ne nous fait pas d’autre chagrin que celui que nous occasionne son départ. »

     

    La porte du Séminaire des Missions-Étrangères fut donc ouverte à l’abbé Sy qui la franchit le 11 septembre 1899. De son séjour à la rue du Bac, outre l’impression d’un aspirant de haute valeur, un souvenir assez plaisant nous a été conservé, grâce à une de ses confidences. Logé au cinquième étage, homme du Nord peu entraîné à escalader les sommets, il estima un jour, ennuyeux de gravir les cent quinze marches qui le conduisaient à sa cellule, et résolument il alla solliciter du directeur des aspirants une chambre à un étage inférieur. Avec un sourire malicieux, le directeur accéda à la requête de l’aspirant ; celui-ci était encore tout à la joie du plein succès de sa demande lorsqu’il s’entendit attribuer la charge de vaguemestre. Cet office, il ne pouvait le refuser et en l’acceptant, il réalisa soudain avec quelle habileté il avait été joué, puisque désormais, trois fois le jour il aurait à escalader les cinq étages pour distribuer le courrier, sans compter les autres courses à travers la maison, pour convoquer les aspirants chez le directeur.

     

    Trop jeune pour recevoir les Ordres sacrés, et le cycle de ses études achevé, M. Sy devint « socius » du procureur des commissions et s’initia ainsi à la comptabilité qu’il retrouverait plus tard.

     

    Enfin, le 2 mars 1901, avec dispense d’âge, M. Sy fut ordonné prêtre et reçut sa destination pour la Mission du Cambodge, et le 1er mai il s’embarquait à Marseille pour l’Indochine. Avant de quitter la France, le jeune partant écrivit un dernier adieu aux siens, leur soulignant notamment le mot de l’Apôtre « nous n’avons pas ici-bas de demeure stable, nous sommes à la recherche d’une de­meure éternelle ».

     

    La demeure stable, il ne devait certainement pas la connaître en mission puisque, après l’étude des langues à Phnom-Penh, centre du Vicariat apostolique, on le trouve successivement à Kompong Thom, Culao Gien, Battambang et Phnom-Penh.

     

    De ces étapes, peu de souvenirs nous ont été conservés : les lettres régulières qu’il écrivait à sa famille ont été détruites lors de l’invasion allemande et de la destruction du village natal — et c’est grand dommage, car à en juger par de brèves notes d’un voyage en 1904, elles ne devaient manquer ni de descriptions pittoresques, ni de réflexions humoristiques et pratiques.

     

    Ce voyage — 28 juin-17 août 1904 — le jeune missionnaire l’effectua en compagnie du vaillant M. Joly, à la recherche des chrétiens chassés par la persécution et disséminés dans la région des Grands lacs et des montagnes du nord-est. Il se fit en barque, à pied, en char à bœufs ou à buffles, à travers la forêt, au milieu de villages lacustres ; il fut très formateur et contribua à donner au missionnaire cette sage lenteur, naturelle aux orientaux et si déconcertante pour la jeunesse d’Occident.

     

    Le carnet de voyage s’ouvre par cette réflexion : « Il est onze heures du matin quand nous quittons Phnom-Penh. Nous nous étions proposés de partir de grand matin, mais il faut bien se persuader que vitesse et précipitation sont deux termes inconnus au Cambodge... »

     

    6 juillet. — « La notion des distances dans ce pays est aussi vague que celle du temps... Le mieux est d’aller de l’avant sans se presser ; ce serait du reste fort inutile. »

     

    10 août. — « Arrivés à la crête, plusieurs routes se croisent. Quelle est la bonne ? Le conducteur a l’air d’en savoir autant que nous... Au bout d’un moment, le soleil réapparaît et nous indique que nous allons au sud-est alors que nous devrions marcher vers l’est.... Le conducteur commence à comprendre qu’il s’est peut-être trompé. « Cela ne fait rien, dit-il, nous arriverons quand même... » Nous arrivâmes en effet, mais par quels chemins... »

     

    Cette exploration s’acheva par la fondation d’un nouveau district, celui de Kompong Thom dont M. Sy devint le premier titulaire, avec mission de grouper les chrétiens dispersés dans les trois provinces de Kompong Thom, Preksala, Pursat. L’objectif fut atteint, mais les longs voyages sur le Grand Lac et les rivières qui y aboutissent ne permettaient pas de songer au développement des embryons de chrétientés, par le travail de conversion des païens. Plusieurs autres missionnaires furent envoyés par la suite pour mener à bien cette tâche difficile en vraie terre du bouddhisme. Quant à M. Sy, après des séjours et travaux à Culao Gien, Battambang, province récemment recouvrée par la France, il descendit à Phnom-Penh où la confiance de son évêque l’appelait aux fonctions de procureur de la Mission. C’est là que devait le rejoindre l’ordre de rentrer en France, comme représentant du groupe des Missions de Cochinchine. Quels furent ses sentiments devant cette orientation imprévue de sa carrière missionnaire ? Il n’était pas dans sa manière de les livrer, il préférait offrir à Dieu en silence son sacrifice et accepter telle quelle sa divine Volonté, manifestée par ses Supérieurs.

     

    Au Séminaire, il se vit attribuer la charge de Procureur des commissions : tâche ingrate s’il en est, puisque à une abondante correspondance, il faut joindre une comptabilité suivie avec chaque mission et de multiples courses à travers Paris pour effectuer les achats les plus divers.

     

    M. Sy s’en acquitta avec méthode, dévouement et calme. La guerre ralentit son activité dans ce domaine, mais lui offrit d’autres possibilités d’action ; la plupart des professeurs ayant été mobilisés, il assura avec une compétence judicieuse le cours de morale, aux trop rares aspirants épargnés par la mobilisation.

     

    Quand en 1919, le Séminaire dut se réorganiser, ses confrères lui confient les fonctions de Supérieur du Séminaire de théologie qu’il devait assurer jusqu’en juin 1936.

     

    Au moment où il prenait la direction du Séminaire, M. Sy était en pleine force de l’âge, doué d’une vaste culture, riche de l’expérience acquise au Cambodge et au centre de la Société où il s’était initié à tous les problèmes des Missions. Sa parfaite maîtrise de soi lui conférait une singulière autorité, ses avis étaient d’ailleurs toujours marqués au coin du bon sens, et une certaine impénétrabilité ajoutait à son prestige : ne s’explique-t-on pas toujours favorablement ceux qui ne s’expliquent pas ?

     

    Assurément, il n’était pas l’homme des entreprises hardies ni des innovations audacieuses ; il était plutôt l’homme de la tradition, qui attendait de son respect le maintien et le développement de l’ordre ; il était le Supérieur modéré qui savait écouter les avis divergents et les apprécier avec sérénité, résoudre les difficultés sans les majorer jamais, comprendre les aspirants qui rentraient de la guerre avec un prestige militaire et une certaine conscience de leur personnalité.

     

    Orateur, il ne l’était pas ; ses conférences spirituelles étaient des exposés doctrinaux d’où la note personnelle était volontairement absente et dont la solidité un peu froide étonnait les nouveaux arrivants. Ses auditeurs auraient presque souhaité des remarques et avis plus fréquents, car il excellait dans l’art de mettre la note juste qui ne heurtait pas et faisait accepter la remontrance.

     

    L’accueil en chambre était réservé, plutôt distant ; la conversation intime inexistante, et on le regrettait. On n’abordait le Supérieur que pour un motif valable ; la permission était accordée par un « oui » bref, ou refusée par un « non » qui écartait toute insistance. Quand la chose était plus grave, on entendait « eh bien, nous y penserons », et si elle réclamait une solution immédiate, M. Sy se grattait légèrement de l’index un peu au-dessus de l’oreille droite : c’était l’instant de réflexion qu’il s’accordait avant de répondre dans les cas plus compliqués. S’il s’agissait d’une consultation d’ordre historique ou liturgique, il ne répondait pas de mémoire, mais se levait pour saisir un livre, ou mettait en mouvement sa bibliothèque tournante puis donnait la réponse exacte, avec référence à l’appui : à cet égard, la classe de liturgie du dimanche était typique. Quand on en sortait, on connaissait la pensée de Marti-nucci sur les rubriques, celle de Barbier de Montaut sur l’ornementation des autels et la prohibition des canons à roulettes, les exigences de la S.C. des Rites sur l’agitation des sonnettes, la manière d’encenser pour tous les degrés de la hiérarchie. La coulpe traditionnelle sur les fautes des officiants était le côté amusant des cours. Certain Normand, oublieux de la méfiance à lui recommandée par ses aïeux, voulant signifier qu’il n’avait pas commis d’infraction aux règles liturgiques, déclara nettement « R.A.S. ». Le directeur qui n’appréciait pas les abréviations militaires ou autres mais exigeait un parler correct, déroula alors une longue litanie de manquements sur la tenue de l’intéressé à la chapelle : station sur un pied, surplis mal plissé, mains jointes sans pouce droit sur le pouce gauche, etc... Le « R.A.S. » ne reparut jamais plus à la coulpe. M. Sy tenait à la célébration impeccable des cérémonies ; lui-même officiait toujours avec une respectueuse solennité et percevait les moindres manquements de ses confrères, sans toutefois jamais traduire par un geste, sa désapprobation ou son agacement au cours de la fonction liturgique elle-même.

     

    Pour les malicieux aspirants qui attribuaient aux membres du corps professoral (1919-1936) les qualités des corps glorieux, M. Sy incarnait l’impassibilité. Il le savait et ne s’en offensait pas ; il en souriait plutôt.

     

    Professeur de liturgie, il était en même temps maître de chant. Le plain-chant grégorien avait à la chapelle sa préférence exclusive. La messe royale de Dumont ne trouvait pas grâce à ses yeux. Surpris un jour par un évêque taquin qui avait accepté de chanter une messe pontificale, à condition que ce fut la messe royale, il avait par déférence accepté la proposition, mais ne s’était pas résigné à participer au chant ; il avait gardé le silence total, Dieu sait pourtant combien il aimait chanter, mais le pur grégorien de Solesmes, sans élision des syllabes hypermétriques, avec observation parfaite des signes rythmiques et modifications de la finale pour les mots hébreux et les monosyllabes au cours des leçons et versets. Quel aspirant n’a emporté dans sa mémoire auditive les Aaron et Melchisedech de la neuvième leçon du Vendredi Saint ? Ils étaient retenus d’une année à l’autre.

     

    En chambre cependant, M. Sy écoutait volontiers la belle musique de toutes les écoles et sa magnifique discothèque fut une surprise pour plusieurs.

     

    L’activité de M. Sy ne se limitait pas au gouvernement de la communauté des aspirants ni aux cours précités ; elle s’exerçait aussi dans le domaine de l’Histoire, ses fonctions d’archiviste l’exigeaient d’ailleurs.

     

    Il ne se croyait pas historien. « Je n’ai pas l’imagination assez vive pour ressusciter le passé » avouait-il ; mais ce passé, il l’exhumait des documents anciens avec une patience et une conscience de chercheur de grande classe. Une époque surtout l’intéressait : la seconde moitié du XVIIe siècle qui vit naître la Société des Missions-Étrangères. Dire qu’elle l’intéressait ne suffit pas, elle le passionnait et le rendait loquace. Il dissertait volontiers des mystérieuses Aa et congrégations du temps, des personnalités originales qui s’y rencontraient et par-dessus tout de l’évolution progressive du Séminaire de la Société.

     

    Grâce à des recherches méthodiques et de savants recoupements, il put reconstituer avec exactitude l’histoire des origines et de la fondation du Séminaire de 1663 à 1700, en deux volumes inédits, pleins d’intérêt historique. Il livra aux érudits qui les apprécièrent plusieurs articles très consciencieux sur divers points d’Histoire, et au grand public, un recueil de récits missionnaires intitulés En Chersonèse d’Or. Il aida maints chercheurs dans leurs enquêtes, et tous reconnaissent volontiers sa loyauté, sa compétence, sa professionnelle conscience.

     

    Son travail d’archiviste devint son occupation principale à partir de 1936. Nommé alors assistant du Supérieur général, il fut déchargé de la direction du Séminaire et disposa de loisirs plus nombreux.

     

    La fréquentation assidue des documents historiques influa grandement sur le reste de son existence : elle accentua chez lui le goût du silence extérieur, elle fit de lui un conseiller sage et précieux qui mettait à profit l’expérience de l’Histoire ; elle en fit une sorte de philosophe apparemment détaché de certaines réalités actuelles. Ce serait pourtant mal interpréter sa personnalité que de croire M. Sy insensible aux événements du jour. S’il manifestait une sorte d’indifférence extérieure, il réagissait intérieurement d’une manière assez vive ; la preuve en existe d’une manière évidente dans son « Journal de guerre 1939-1944 ». Les événements du Séminaire et ceux du monde y seront relatés d’une manière laconique, mais brusquement à la date du 13 juin, l’écriture jusque-là très ferme, devient irrégulière... L’impassible est profondément ému, cependant ses commensaux le jugeaient impavide au milieu des ruines. C’était là un trait de la physionomie morale de M. Sy : il exprimait rarement ses sentiments profonds ; cette discrétion lui valut, en dépit de la réserve qu’elle imposait, maintes confidences. On savait, qu’elles seraient respectées et silencieusement gardées. Par là, M. Sy joua scrupuleusement un rôle important de conseiller et sa mort soudaine, à ce seul titre, suscita plus d’un regret.

     

    Cette mort, rien ne la faisait prévoir. Un léger malaise dont le patient ne voulait pas encombrer son entourage le retint quarante-huit heures en chambre, et ce fut la stupeur dans la communauté quand le bruit se répandit au matin du 30 novembre 1949 « Le Père Sy est décédé ».

     

    Sans bruit, il venait de quitter le Séminaire où il avait fidèlement servi durant trente-six ans, pour prendre possession de la demeure éternelle.

     

     

    • Numéro : 2557
    • Pays : Cambodge
    • Année : 1901