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Jacques SURREL (1862-1905)

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    Le 14 décembre 1887, cinq nouveaux missionnaires débarquaient à Pondichéry. Mgr Laouënan, en leur souhaitant la bienvenue, s’arrêta devant M. Surrel, et l’examinant avec un air de satisfaction : « En voilà un qui est solide, dit-il ; si on m’en envoyait beaucoup comme « celui-là !... J’espère bien que vous fournirez une longue carrière dans l’Inde. »

    Et, de fait, à en juger sur sa bonne mine, sa taille moyenne mais bien proportionnée, son tempérament robuste, M. Surrel était destiné à enterrer tous ses compagnons de voyage. C’est cependant lui qui est parti le premier, laissant aux autres le soin de le pleurer et de prier pour le repos de son âme.

    M. Basile-Jacques Surrel naquit à Saint-Jeures (Le Puy, Haute-Loire) le 16 novembre 1862. Il était l’aîné d’une nombreuse famille. Son père, instituteur de vieille souche, possédait, dans le village même où il tenait l’école, une ferme importante dont il dirigeait l’exploitation.

    L’enfance du jeune Basile se passa ainsi : partie à l’école primaire, partie à la maison paternelle, où la vie au grand air et les travaux de la culture continuèrent à lui donner cette force physique dont il était fier. Quand ses parents parlèrent de l’envoyer au petit séminaire, vers l’âge de quinze ans, il fit la sourde oreille et quitta secrètement sa famille. Il s’en fut à la ville, où il gagna bravement sa vie comme apprenti ouvrier. Mais le bon Dieu l’avait déjà marqué, sans doute, comme un futur apôtre, car, au bout de six mois, il rentra subitement au logis, prêt à obéir et à étudier, puisqu’il fallait étudier.

    C’est au séminaire d’Alix, en compagnie d’autres jeunes gens à l’âme ardente, qu’il fit toutes ses études. Sa rhétorique achevée, il sollicita et obtint son admission au Séminaire des Missions-Étrangères. Sauver des âmes et mourir, telle était son unique ambition. Il passa deux ans à Meudon. Là et à Ferrières, pendant les vacances, il était toujours prêt quand il s’agissait de bêcher le jardin, de réparer les allées, de porter de l’eau dans les chambres, de faire n’importe quels travaux extérieurs. Cette vie active lui plaisait plus que l’étude, pour laquelle il n’avait que des moyens très ordinaires, qu’il sut mettre à profit pour faire sa philosophie. Il aimait à dire lui-même : « Je n’ai janmais boudé devant le travail. » Et ce témoignage, ceux qui l’ont connu le lui rendront volontiers.

    Après une année passée à Paris, quelques semaines avant les appels au sous-diaconat, M. Surrel. à son réveil un beau matin, s’aperçoit qu’il ne voit presque plus de l’œil droit. Grand est son émoi. Pourra-t-il être ordonné ? M. le supérieur l’engage à aller consulter un oculiste. Embolie de l’artère principale, tel est le diagnostic du Dr Galuzuski : « Mon cher ami, lui dit « alors le vénéré M. Delpech, retournez voir le médecin et demandez s’il y a danger pour « l’autre  œil. » Le cœur de l’aspirant bat bien fort, et c’est en priant son bon ange que M. Surrel aborde de nouveau le docteur : « L’embolie est un pur accident, et l’autre œil n’est « pas menacé. » Tel est le certificat qu’il rapporte tout joyeux. Il sera prêtre, il sera missionnaire, Deo gratias !

    Le 24 septembre 1887, il fut ordonné prêtre et, le soir même, il reçut sa destination pour la mission de Pondichéry. « Pourvu qu’on m’envoie dans une mission, peu m’importe laquelle, « disait-il. »

    C’est donc le cœur plein de reconnaissance et de bonne volonté, qu’il s’embarqua à bord du Sindh, au mois de novembre de la même année. Il eut le bonheur de dire la sainte messe à Alexandrie dans l’église de Sainte-Catherine. Ce bonheur, il l’eut d’ailleurs souvent à bord, car il ne connut jamais le mal de mer.

    Un jour, la mer était démontée. On avait mis les « violons » dans la salle à manger ; la chaise sur laquelle était assis M. Surrel et celle de son voisin, M. Morel, seules n’étaient pas fixées. A un moment donné, le navire éprouve un mouvement de roulis formidable et M. Surrel, la fourchette d’une main et le couteau de l’autre, est renversé en arrière contre la porte d’une cabine qui s’ouvre sous le choc. Le garçon de service et M. Morel se précipitent pour lui porter secours, mais il est déjà en train de se relever lui-même : « Ce n’est rien, ce n’est « rien, dit-il. » Et il se remet en devoir de faire honneur au déjeuner.

     

    A son arrivée à Pondichéry, il est chargé de la classe de cinquième au petit séminaire. Pendant deux ans, il remplit consciencieusement ses devoirs de professeur, tout en soupirant après le jour où il sera envoyé en district.

    C’est à Alladhy, chez un véritable apôtre, le regretté et vénéré M. Fourcade, qu’il fait ses premières armes. Le riz, assaisonné aux grands jours d’un plat de rats blancs ou de grenouilles, tel est son régime ordinaire ; mais il ne s’en inquiète guère. Le confortable est le dernier de ses soucis. Il y a à peine quatre mois qu’il se forme à la vie apostolique, lorsqu’il est rappelé au petit séminaire par la mort subite de M. Müller, qui l’avait remplacé. Il revient docilement à son poste, heureux, comme il le fut toujours, d’obéir aux ordres de son évêque. Six mois se passent, et l’arrivée de nouveaux confrères lui rend sa liberté. Il devient vicaire de M. Niel à Vadugarpatti ; il passe là quinze mois de la vie la plus parfaitement heureuse, et se lie avec son curé d’une amitié que la mort seule a pu briser.

    Capable maintenant de voler de ses propres ailes, il est chargé du district de Pannicancupam, qui compte plus de 4.000 chrétiens. Grâce à sa prudence, à sa douceur, à son zèle, il réussit à régler plusieurs affaires difficiles et à rétablir l’union parmi ses ouailles. Mais il souffre de voir sa pauvre église toute fendue, toute lézardée, vrai repaire de chauves-souris. Il a quelques ressources et il songe à les employer aux réparations les plus urgentes. Sur ces entrefaites, son district est divisé, et il prend pour lui la part la plus pauvre, Irunday. Là, il trouve une église commencée depuis bien des années et non encore terminée. Il l’achève et construit un beau dôme. Au milieu de ses pauvres parias, il est heureux. Tout le monde l’aime, et il aime tout le monde. Par exemple, quand le père commande, surtout en ce qui concerne les travaux de l’église, il s’agit d’obéir ; sinon, on entend résonner la grosse voix de M. Surrel. Les chrétiens le savent. Aussi, s’il faut se lever à minuit, à l’approche d’un orage subit pour mettre à l’abri les briques préparées, tous courent et s’empressent, même les païens que le missionnaire a su s’attacher.

    Cinq ans se passent, tant à Pannicancupam qu’à Irunday. Un jour, notre confrère reçoit une lettre de son évêque qui l’envoie à Darmapury, à 100 milles d’Irunday, tout à fait à l’extrémité du diocèse. Son cœur saigna quand il fallut quitter ses chers chrétiens, mais M. Surrel était un homme de devoir et il se rendit immédiatement dans son nouveau district. Là encore, tout en s’occupant avec zèle de l’administration d’un grand district, il prépare les matériaux pour la reconstruction de l’église. Il travaille modestement, sans bruit, toujours content de son sort; accomplir son devoir sous l’œil de Dieu, telle est son ambition.

    Polur est devenu vacant par la mort de M. Cadilhac, qui a suivi de près celle de M. Fallourd, son prédécesseur. C’est un district de nouveaux chrétiens, par conséquent un poste de dévouement. M. Surrel y est envoyé, et pendant quatre ans, il sait se montrer à la hauteur de la tâche. Mais l’eau est mauvaise, le travail pénible. Le missionnaire se sent fatigué, il a toujours soif, et son corps se couvre de petits furoncles. Il continue néanmoins son travail, sans se douter de la terrible maladie qui le mine, le diabète, assez commun dans les pays chauds.

    M. Surrel se décide enfin à consulter le docteur français de Pondichéry. Celui-ci déclare la maladie très avancée et prescrit une médication énergique. Afin de faciliter au malade les visites du médecin et pour lui procurer un peu de repos, Mgr Gandy le place à Ariancupam, paroisse située à quelques kilomètres de Pondichéry, sur le territoire français. Après avoir suivi pendant quelques mois le traitement du médecin, il se rend à Bangalore, et là, on lui donne un remède qui lui fait le plus grand bien. Rentré dans sa paroisse, il continue de suivre le régime qui lui a été prescrit, si bien qu’au bout d’un an, il se croit presque guéri. Cependant la neuvaine qui précède la fête de la Nativité le fatigue un peu. Les furoncles réapparaissent, et cette fois, c’est tout un côté de la tête qui est pris. Le 22 septembre, M. Surrel arrive à Pondichéry. Il souffre beaucoup, il ne dort plus, l’appétit a disparu. Monseigneur l’engage à partir sans retard pour Bangalore.

    Le voyage fut pénible et, à son entrée à l’hôpital Sainte-Marthe, le docteur ne voulut pas se prononcer sur l’état du malade. Deux jours après, M. Teissier écrit que M. Surrel ne va pas bien, que son cas est grave. Le troisième jour, consultation de plusieurs docteurs. Encore une lueur d’espoir ; et puis, c’est fini. M. Surrel reçoit les derniers sacrements, et, le 30 septembre, il nous quitte pour un monde meilleur.

    Missionnaire zélé et modeste, confrère plein de charité et de bonne humeur, ami fidèle, il a passé en faisant le bien. Que le divin Maître lui donne la récompense promise au fidèle serviteur !

     

     

    • Numéro : 1759
    • Pays : Inde
    • Année : 1887