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Michel STEICHEN (1857-1929)

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    Notre très regretté confrère M. Michel Steichen était né à Dudelange, Grand-Duché de Luxembourg, le 17 décembre 1857. Il fut baptisé le jour même de sa naissance, selon la coutume des bonnes familles chrétiennes à cette époque. Son enfance s’écoula soit dans son pays natal, soit en France à Châlons-sur-Marne, où habitait une partie de sa famille. Son éducation paraît avoir été soignée. Comme il se destinait au commerce, il fit un séjour à Lon-dres pour se mettre au courant de la langue anglaise, qu’il arriva à manier aussi aisément que le français et l’allemand ses deux langues maternelles.

    Vers l’âge de ving-deux ans, l’appel de Dieu se fit entendre, et le pieux jeune homme, plus désireux de gagner des âmes à Dieu que de faire fortune, résolut de parcourir le monde, non en commerçant, mais en missionnaire. La Compagnie de Jésus exerçait sur lui un grand attrait, et il eût sans doute frappé à ses portes s’il n’eût été dominé par l’ambition d’être rapidement et uniquement missionnaire. Et c’est ainsi qu’après quelques années d’études du latin à la Petite Communauté d’Issy dirigée par les Prêtres de Sion, il fut admis au Séminaire des Missions-Etrangères de Paris. Ayant parcouru le cycle entier des études philosophiques et théologiques, il fut ordonné prêtre le 26 septembre 1889, et tout aussitôt désigné pour la Mission du Japon Septentrional, où il arriva le 18 janvier 1887, âgé de trente ans.

    À cette époque, le Japon catholique était divisé en deux Vicariats : le Japon Septentrional, dont le centre était Tokyo, et le Japon Méridional avec Nagasaki comme résidence du Vicaire Apostolique. Du premier, fut séparé Osaka en 1887, et du second, Hakodaté en 1891. Les quatre villes devinrent sièges épiscopaux en 1891. C’était une époque de transition : le premier enthousiasme qu’avait suscité la découverte des descendants d’anciens chrétiens était tombé. Les missionnaires luttaient péniblement, d’un côté contre les protestants et les Russes orthodoxes, d’un autre côté contre de multiples préventions. Ils n’avaient pas encore la liberté complète, et le régime des passeports, qui entravait leur action, ne prit fin qu’en 1918. Cependant la religion catholique bénéficiait encore de la curiosité générale pour les choses européennes et de l’autorité acceptée des missionnaires ; elle se propageait, moins vite sans doute que beaucoup eussent désiré, mais assez vite pourtant, vu les moyens dont disposaient les ouvriers apostoliques. La Société des Missions-Etrangères était seule à envoyer des missionnaires dans ce pays, elle avait tant d’autres régions à évangéliser !

    Dans les différents postes qu’il occupa successivement, M. Steichen révéla ces multiples qualités d’homme, de prêtre, de missionnaire, qui donnent son cachet spécial à sa personnalité. De taille imposante, de maintien grave, il était dès l’abord peu communicatif, pourtant de conversation agréable et intéressante. Il nouait facilement l’amitié avec tous, mais ses relations, soit avec les Européens, soit avec les Japonais, restaient  malgré tout un peu superficielles. Mûri de bonne heure, il donnait facilement l’impression d’un homme plus âgé qu’il n’était en réalité. Plein de douceur d’ailleurs et d’amabilité, nonobstant les impressions très vives qu’il ressentait, il était maître lui-même.

    M. Steichen fut un prêtre de haute dignité, fidèle à ses pratiques quotidiennes de piété, lecteur assidu de la Sainte-Ecriture, sans cesse à la disposition des fidèles. Il aimait le chant religieux ; les cantiques qu’il faisait chanter dans les églises dont il avait la charge étaient bien choisis et non moins bien exécutés. Sa connaissance de la liturgie lui donnait dans les cérémonies une autorité que la dignité de son maintien et sa piété rendaient avenante. C’était le maître des cérémonies indispensable aux offices pontificaux.

    Le missionnaire, dans sa longue carrière, eut-il les succès que souhaitait son zèle ? Ni pessimiste, ni optimiste, il se contentait de travailler, et de développer les talents qu’il avait reçus. Peu adapté pour le service que nous appelons l’ambulance, il préférait la ville à la campagne, et dans la ville, ses préférences allaient aux éléments cultivés et instruits. Arrivé au Japon à une époque où l’étude de la langue parlée était surtout nécessaire parce que plus urgente, il fut un prédicateur écouté. Ses sermons dans une vieille Revue en Romaji ont servi de modèles à beaucoup de jeunes missionnaires. Souvent mis à contribution pour les retraites soit dans les paroisses, en anglais, en français, mais surtout en japonais, il ne se dérobait jamais.

    Plus encore que par la parole, ce fut par la plume qu’il fut un missionnaire laborieux. Bien qu’il ne connût pas la langue écrite aussi bien qu’il l’eût souhaité, il a beaucoup lu et beaucoup écrit, aidé en cela par des lettrés japonais. Sa Vie de Jésus-Christ, et sa traduction des Evangiles, sont déjà des œuvres anciennes ; trois opuscules pour l’instruction des enfants, parus tout récemment, témoignent de son labeur continu. Il faut ajouter que deux travaux de nature diverse garderont longtemps le nom de M. Steichen de l’oubli qui attend si facilement le nom de ceux qui ne sont ni fondateurs ni grands convertisseurs ; il faut en dire ici deux mots.

    Le premier est ce livre d’érudition historique connu sous le nom de « Daimyo Chrétien ». Il parut en français et en anglais en 1904. C’est en somme l’histoire du catholicisme au Japon de 1549 à 1640. Prévoyant qu’un historien protestant plus ou moins libre-penseur, imbu de préjugés contre le catholicisme et trop enclin à suivre la version officielle justifiant les persécutions, allait écrire cette histoire, il mit à profit ses relations avec plusieurs familles dont les archives gardaient jalousement les secrets d’un passé défiguré de parti pris, se fit traduire de nombreux documents, utilisa Charlevoix et Pagès, découvrit les erreurs de quelques-uns et le mérite de tous ; il produisit ainsi une œuvre originale qui s’imposa à l’attention des érudits. Maintenant les historiens japonais se montrent curieux de cette époque et l’étudient avec sympathie ; le livre de M. Steichen jouit d’un regain d’actualité, et plusieurs traductions japonaises sont en préparation.

    Le second travail de longue haleine auquel se dévoua M. Steichen, est la Revue Catholique « Koe, (la Voix) », à laquelle fut longtemps jointe l’ « Oshie no sono, (le jardin de la religion) » pour les enfants. A la tête d’une petite équipe de rédacteurs et de collaborateurs, il y développa ses remarquables facultés de travail : dans une foule de publications en français, an anglais, an allemand, il trouvait la matière d’articles variés qui passaient ensuite dans les mains de ses aides et qu’il signait des noms les plus divers. Grâce à lui, le « Koe » a gagné de nombreux lecteurs, non seulement au Japon, mais aussi en Corée, en Mandchourie, et jusqu’au Brésil ; il a résisté à l’épreuve du temps, si redoutable à tant de revues de ce genre. M. Steichen a-t-il réussi à contenter tout le monde pendant cette direction de dix-huit années ? il ne s’est jamais fait d’illusions à ce sujet. Nous faisons des vœux pour que le »Koe » porte sans cesse le drapeau de la doctrine catholique dans un monde où pullulent les publications les plus variées, et nous remercions les humbles collaborateurs qui, plus soucieux de la propagation de l’Evangile que de leur fortune, ont fourni à peu de frais un labeur énorme.

    La santé de notre cher M. Steichen fut fortement ébranlée lors du tremblement de terre de 1923. Le spectacle de tant de ruines l’émut profondément. L’an dernier il répondit pourtant à l’appel d’un ami de la Société de Maryknoll, et alla prêcher une retraite aux chrétiens japonais de Dairen. A la Pentecôte, il se rendit aussi à Numazu, où il avait jadis exercé son ministère, pour la bénédiction de la nouvelle église. Ce fut sa dernière sortie de Tokyo. A la fête de Saint-Pierre, jour de confirmation dans sa paroisse de Hongo, on le vit encore debout près de son Archevêque. Déjà il n’avait plus la force de célébrer la sainte messe. L’entérite dont il souffrait arrêtait toute alimentation. Les remèdes employés n’ayant plus aucune efficacité, il se prépara tout simplement à bien mourir.

    Le  24 juillet 1929, il demanda l’Extrême-Onction qui lui fut administrée par le Vicaire Général en présence de MM. Roussel, Chérel, Lissarague, Ideguchi, Hervé et Greizinger. Ayant présentes à l’esprit les paroles du divin Maître : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés » , il voulut que tous les confrères sussent qu’il les priait de lui pardonner les offenses qu’il aurait pu commettre à leur égard durant sa longue vie. Il voulut aussi que le silence se fît de plus en plus autour de lui. Et le 26 juillet, à 9 heures du soir, l’âme de ce bon serviteur quitta l’enveloppe fragile qui ne pouvait plus la garder. Euge, serve bone et fidelis, quia in pauca fuisti fidelis, supra multa te constituam ; intra in gaudium Domini tui.

    À la nouvelle de la mort de M. Steichen, le R. P. Walsh, Supérieur Général des mission-naires américains de Maryknoll, écrivit, au nom de son Chapitre Général, au Séminaire de Paris, son vif regret de la perte « of so good a man » , qu’au cours de ses voyages en Asie il avait toujours éprouvé « most helpful » pour lui et pour ses missionnaires. Le digne Supérieur de Maryknoll, nous assure toute sa sympathie à cette occasion, et unit ses prières aux nôtres pour le repos de l’âme de notre regretté M. Steichen.

     

     

     

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    • Numéro : 1724
    • Pays : Japon
    • Année : 1886