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Henri SOUVIGNET (1855-1943)

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    Nous avons perdu, en la personne de M. Souvignet, décédé dans sa 88e année, après 60 ans de séjour ininterrompu au Tonkin, le doyen d’âge du Vicariat, vice-doyen des Missions d’Indochine et de toute la Société. M. Henri-Emmanuel Souvignet, né le 25 décembre 1855 à Monistrol-sur-Loire, diocèse du Puy, d’une famille de bourgeoisie terrienne, se détourna de la vie aisée qui l’attendait dans le monde pour répondre à l’appel divin et embrasser la rude existence du missionnaire. Ordonné prêtre au Séminaire de la rue du Bac, le 23 septembre 1882, il s’embarqua le 8 novembre suivant pour le Vicariat du Tonkin occidental. Parmi ses compagnons de traversée se trouvait son propre frère, Régis, d’une année plus âgé que lui, prêtre le même jour, et destiné à la Mandchourie, où il devait tomber en 1900, sous les coups des Boxers.

     

    M. Souvignet arriva au Tonkin à l’époque des démêlés aigus entre les Représentants de la France et la Cour de Hué, démêlés d’où allait sortir l’établissement du protectorat français sur le pays. Plusieurs fois, en 1883-1884, au cours de son stage de jeune missionnaire à Ke-so il dut organiser la défense en compagnie de M. Mollard, professeur au séminaire, à la tête de séminaristes, catéchistes et jeunes gens du village contre les bandes de rebelles et de pillards qui, infestant la région, s’en prenaient de préférence à la population catholique. Très brave, notre capitaine improvisé avait presque toujours le dessus dans ces rencontres. Il prit même à l’ennemi plusieurs étendards et quatre petits canons de bronze que l’on a pu voir longtemps à notre communauté de Ke-so. Ils furent finalement fondus pour en faire des cloches.

     

    Toute la carrière apostolique de M. Souvignet a eu pour théâtre la province de Ha-nam, à part un court séjour dans celle de Hadong. Il exerça d’abord son ministère à Ke-non, ancien centre religieux du Vicariat, puis à Dôn-chuôi, Ke-sông et enfin, à partir de1894 ou 1895, à Phu-ly, chef-lieu de la province. Animé d’une grande activité, parcourant sans cesse son district, il s’assimila très vite tout ce qui avait trait à la vie du pays. Sa connaissance des lois et coutumes annamites en particulier, lui permit de rendre de précieux services à la Mission,, ainsi qu’à la population catholique et même païenne de la région. Il employait ses loisirs à des études d’histoire, d’ethnologie, de législation, voire d’architecture, et particulièrement à celle des caractères chinois, science dans laquelle il s’acquit une réputation méritée. Il publia diverses études de linguistique comparée, d’autres sur les cultes extrêmes-orientaux, taoïsme, bouddhisme, confucianisme, sur le calendrier impérial, etc... Il fit même, à ses heures, du journalisme et l’on a pu lire de lui dans la presse tonkinoise nombre d’articles écrits d’une plume alerte, originale et souvent élégante.

     

    Mais le plus connu de ses ouvrages est celui qu’il publia en 1903, sous le pseudonyme de A + B et le titre modeste de : « Variétés tonkinoises ». Ce livre est, selon l’expression de l’auteur, « comme un tableau réduit des mœurs et institutions du peuple annamite » ; et il ajoute : « C’est, croyons-nous, faire œuvre utile, œuvre sociale, que de livrer au public — surtout au public français — une clef qui facilite, par l’assimilation de ses us et coutumes, la pénétration morale de ce pays et par-dessus tout le secret d’aimer ce peuple en le connaissant mieux. » Les « Variétés tonkinoises » eurent un grand et légitime succès. Les bénéfices réalisés sur la vente de ce livre furent employés à la construction de l’église de Phu-ly, dont M. Souvignet lui-même dressa les plans et dirigea les travaux. La Mission eut d’ailleurs recours à ses connaissances en architecture pour la construction de plusieurs autres églises, notamment celle de Vinh, au Tonkin méridional.

     

    Longtemps, l’âge sembla n’avoir point de prise sur sa vigoureuse constitution. Septuagénaire, octogénaire, il continua à tenir seul son poste, voulant, disait-il, « mourir sur la brèche ». Les deux dernières années cependant, ses forces physiques déclinèrent sensiblement, et Mgr Chaize dut lui donner un auxiliaire. Mais il demeura en possession de ses facultés intellectuelles, continuant son labeur tout en se préparant à la mort avec son courage habituel et une grande confiance en la miséricorde de Dieu. Il s’éteignit le 19 mars 1943, à l’ombre de son église, dans le modeste presbytère qu’il avait refusé jusqu’au dernier moment de quitter. Des missionnaires français, des prêtres annamites, toutes les autorités provinciales et une foule imposante de catholiques venue des paroisses environnantes accompagnèrent son cercueil.

     

    M. Souvignet laisse à ceux qui l’ont connu le souvenir d’une personnalité fortement accusée, d’un grand travailleur intellectuel, d’un missionnaire aimant à vivre simple et retiré, très original, mais de foi robuste et, sous une apparente rudesse, foncièrement bon envers les petits et les humbles.

     

     

    • Numéro : 1536
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1882