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Jean-François-Régis SOUVIGNET (1854-1900)

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    Jean-François-Régis Souvignet naquit, en 1854, à Monistrol-sur-Loire, au diocèse du Puy.

     

    De nos jours, on parle beaucoup des lois de l’atavisme qui veulent que des similitudes frappantes existent, au moral comme au physique, entre les hommes et leurs ancêtres. A ce point de vue, la vocation apostolique de Régis Souvignet n’a rien qui doive surprendre. En effet, peu de familles ont reçu de leurs aïeux un aussi riche patrimoine de vertus et de piété que la famille Souvignet. Le martyr de Hou-lan, du côté paternel et du côté maternel, comptait plusieurs oncles prêtres et plusieurs tantes religieuses. Sa mère, qu’il aimait tant, retraçait par ses soins et sa vigilance à l’égard de ses enfants (cinq fils et quatre filles) le portrait magnifique de la femme forte qu’on lit dans les saintes Ecritures. Elle leur apprit toujours à préférer les joies du foyer domestique aux amusements et aux divertissements du dehors.

     

    Aussi Régis avait-il gardé le plus doux souvenir des soirées passées dans l’intimité de la famille. Il aimait à raconter entre autres choses la scène charmante qui se déroulait, à la veillée, au retour d’une de ces longues parties de chasse où les quatre frères aînés avaient rivalisé d’adresse et d’endurance. Malheur à celui qui était revenu bredouille ! Mère, frères, sœurs, tout le monde lui faisait payer cher son infortune.

     

    L’aîné de la famille est prêtre dans le diocèse du Puy ; le second fils a été zouave pontifical ; le troisième (Régis) et le quatrième sont entrés aux Missions Etrangères. Une des filles est morte Sœur de la Charité.

     

    C’est dans cette atmosphère de paix et de piété que s’écoula la jeunesse du missionnaire dont j’essaye d’esquisser les traits.  Il entra assez tard au petit séminaire de Monistrol. Là , il se montra gai camarade, élève plus solide que brillant, il est vrai, mais travailleur. Il était dévoué par nature : son rêve d’adolescent était de se faire zouave pontifical, et, si alors Pie IX avait eu besoin de défenseurs, tout porte à croire que le jeune séminariste eût dit adieu aux auteurs latins, français ou grecs, pour se mettre au service du Saint-Siège. Mais Dieu le réservait pour le sacrifice sanglant du martyre.

     

    Admis aux Missions Etrangères après avoir reçu la tonsure au Puy, il arrivait à la rue du Bac le 11 octobre 1879. Ordonné prêtre le 23 septembre 1882, il fut destiné à la Mandchourie. Au mois de mars 1883, il débarquait à Ing-tse et était bientôt envoyé à Nieou-tchouang pour y apprendre la langue chinoise. Il passa deux ans dans cette ville où il fut initié au ministère apostolique par un missionnaire plus ancien. M.Souvignet prêta toujours au chef du district le concours le plus généreux, s’offrant volontiers pour les corvées les plus fatigantes et ne reculant devant aucun danger pour porter aux chrétiens éloignés de Nieou-tchouang l’assistance qu’ils demandaient au moment de la mort. Deux fois il faillit se noyer avec son cheval dans ces occasions.

     

    Chargé ensuite du poste de Kiu-tsai-heu, il quitta Nieou-tchouang pour se rendre où le devoir l’appelait. A cette époque, le district, dont la direction venait de lui être confiée n’était pas facile à gouverner, et le missionnaire devait s’attendre à y souffrir bien des misères. Grâce à l’énergie de son caractère et à son esprit apostolique, le P.Souvignet sut s’acclimater dans ce hameau perdu au milieu des bois, loin de tout marché, où il n’avait pour habitation qu’une misérable chaumière et où il lui était impossible de se procurer beaucoup de choses que l’on trouve partout ailleurs.

     

    Bientôt il constata que sa maison était envahie par les rats des champs, si nombreux dans la contrée. Ces rongeurs, d’une espèce beaucoup plus grosse que les rats ordinaires, troublaient la tranquillité  du missionnaire par leurs courses effrénées sur le plafond en papier de sa chambre et de son oratoire : c’était un véritable sabbat de jour et de nuit. Non contents de cela, ils dévoraient tout ce qui leur tombait sous la dent : le papier du plafond ne fut pas plus épargné que le reste. Trois fois M.Souvignet  fit renouveler la tapisserie, et trois fois ses hôtes insatiables la lui rongèrent. Poussé à bout par tous ces méfaits, il leur déclara la guerre, une guerre d’extermination. Il en assomma un grand nombre à coups de bâton, et n’en tua pas moins à coups de revolver. Peine perdue ! les mort étaient aussitôt remplacés par des nouveaux venus : finalement les rats eurent le dernier mot, et notre confrère dut se résigner à vivre en leur compagnie, si désagréable qu’elle fût.

     

    Un jour, pendant qu’il était à Kiu-ma-tsai-heu, on apporte à notre confrère un petit enfant païen, né depuis peu. La mère est morte, et le père, incapable de payer les frais de nourrice, veut se défaire de son fils. M.Souvignet reçoit le pauvre petit, et le garde chez lui pendant trois jours et deux nuits, le nourrissant avec de l’eau sucrée et de la mie de pain bien mâchée, lui cédant son lit et couchant lui-même sur une chaise, jusqu’à ce qu’il ait trouvé une femme qui veuille bien élever le bébé.

     

    L’abnégation et le dévouement du missionnaire ne se manifestèrent pas moins à Siao-che-toou-heu, où il passa six ans. Néanmoins, il lui manquait quelque chose pour être parfait. En mission, l’expérience est absolument nécessaire à l’ouvrier apostolique ; ni les talents, ni la science, ni la piété même ne peuvent la remplacer complètement. M.Souvignet était un saint prêtre ; il aimait la sainte Vierge de toute son âme ; il était dévoué, charitable, et cependant ses chrétiens ne l’appréciaient pas comme il le méritait. Ils le craignaient plus qu’ils ne l’aimaient. Un peu par rigidité de caractère, un peu par désir de trouver toujours la perfection chez ses chrétiens, il était porté à exagérer leurs défauts, à rechercher leurs fautes et à les en punir, quand parfois il eût mieux fait de les excuser et de leur donner un encouragement.

     

    Combien il devait changer plus tard sous ce rapport ! Dès qu’il fut à Hou-lan, il devint un autre homme : on ne reconnaissait plus en lui le missionnaire de Siao-che-toou-heu et de Kiu-ma-tsai-heu. Sa manière de traiter avec les chrétiens était toute différente de celle qu’il avait suivie jusque-là. Aussi est-ce à Hou-lan que notre confrère a déployé toutes ses qualités et donné sa véritable mesure.

    De tout temps, cette ville était restée comme la citadelle inexpugnable de Satan. Le premier, M.Noirjean avait essayé d’y introduire la foi. Battu, outragé, traîné par les pieds dans la cour du prétoire, le zélé missionnaire avait dû céder devant la violence. Son projet fut repris par M.Conraux, en 1881. Attaqué dans sa propre demeure par les soldats, accable de mauvais traitements au mandarinat, M.Conreaux, lui aussi, dut abandonner la ville. Malgré l’intervention du Gouvernement français, malgré le dévouement de M.Dillon, consul de Tien-tsin, qui se rendit en personne à Hou-lan pour réclamer justice, la Chine n’accorda aucune réparation et les portes de cette ville nous demeurèrent fermées.

     

    En 1893, M.Souvignet s’offrit pour tenter un nouvel essai. Pendant deux ans il prépara les voies, fit l’acquisition d’un terrain,et, en 1895, s’installa définitivement à Hou-lan. Impossible de décrire la fureur des soldats et des mandarins, quand ils apprirent qu’un « diable européen «  avait réussi à se fixer dans la place. Qu’il suffise de rappeler que les femmes des gens du prétoire jurèrent de s’empoisonner avec de l’opium si, dans un délai de trois mois, le « diable » était encore là. Or, M.Souvignet y est resté non pas trois mois cinq ans, ne se laissant intimider ni par les menaces ni par les voies de fait. En 1897, une troupe de soldats fit irruption dans sa résidence. Notre confrère, renversé par un coup de massue, roule à terre, baignant dans son sang. Les soldats s’acharnent sur lui ; tout son corps n’est bientôt plus qu’une plaie, et on le laisse pour mort sur place. Quand il revient à lui, il se contente de faire cette réflexion : «  J’avais deux ou trois pintes de mauvais sang ; j’en suis débarrassé : c’est une bénédiction du bon Dieu, » et il reste à son poste.

     

    Cependant, cette arrosée du sang de trois missionnaires se couvre bientôt d’une riche moisson. Les conversions se multiplient, et M.Souvignet enregistre des centaines baptêmes d’adultes chaque année. A Hou-lan et aux environs,des milliers de infidèles demandent le catéchuménat. Partout, on voit s’ouvrir des écoles de garçons et de filles. Le missionnaire se construit une belle résidence dans la ville, et le district devient un des plus prospères de la Mandchourie septentrionale, grâce à se bonne administration.

     

    Hélas ! toute cette prospérité devait disparaître dans la tempête qui allait s’abattre sur les deux missions de Mandchourie. Vers la fin de juin, M.Souvignet qui était allé voir une de ses confrères, à 13 lieues de sa résidence, reçoit une lettre pressante de ses chrétiens. On lui dit que son retour immédiat à Hou-lan est nécessaire, parce que des menaces de mort sont proférées chaque jour contre les néophytes. Le missionnaire s’empresse de reprendre le chemin de sa résidence ; il traverse l’armée chinoise et arrive à Hou-lan où le devoir l’appelle. Quelques jours après, il apprend successivement que M.Leray a péri à Iu-tsing-kai, que M.Georjon, son ami de cœur, a subi le mêle sort à Pei-lin-tse, que le P.Pierre Tchang, arrêté à Kieou-tsai-touo-tse, a été conduit à Petouna, que Mgr Lalouyer et plusieurs confrères ont dû se réfugier à Ha-la-pin, chez les Russes, et que tout est détruit en Mandchourie méridionale. Il écrit les lignes suivantes au missionnaire de Pai-ien-sou-sou, le 10 juillet : « Je suis entouré de 20.000 soldats qui n’ont pas moins de 20 à 25 canons. Presque tous mes chrétiens se sont enfuis ; il ne reste plus une seule femme chrétienne dans la ville. J’ai dû envoyer à l’ouest du fleuve les vierges de l’école ; j’aurais préféré les faire conduire à Pa-ien-sou-sou, mais elles n’auraient pas pu passer, la route étant gardée par des soldats. »

     

    Le danger devenant de jour en jour plus imminent , les chrétiens supplient M.Souvignet de se soustraire à la mort par la fuite. Deux catéchistes se mettent à genoux devant lui pour le décider à partir. Un pêcheur chrétien lui offre plusieurs fois sa barque pour s’échapper pendant la nuit, mais l’intrépide missionnaire demeure sourd à toutes les supplications. Il répond invariablement : «  Quand je suis venu à Hou-lan, je savais que je devais y mourir. Je reste à mon poste. »

    Le 20 juillet, il écrit à M.Roubin en ces termes : « Bien cher ami, je reste à Hou-lan. A la grâce du bon Dieu, et advienne que pourra. Mon départ serait le signal de la débâcle. En outre, mon école est au Heu-si (à l’ouest du fleuve) ; je ne puis l’abandonner en pareille conjoncture. D’ici, je puis en avoir des nouvelles ; je n’en n’aurais pas ailleurs. On dit que l’attaque de ma résidence aura lieu demain  ou après-demain. Priez pour moi, et mille bonnes choses à tous mes confrères. »

    Il confie ensuite ce qu’il a de plus précieux à deux fidèles serviteurs avec ordre de quitter la ville. Il reste seul avec son veilleur de nuit et un jeune chrétien.

     

    Le 30 juillet des soldats envoyés par les mandarins Ting-I-Chang et Ting-toung-Ling, entourent la résidence et mettent le feu aux endroits les plus éloignés de l’habitation du missionnaire. Ils percent de trous les murailles de la maison et tirent dans l’intérieur par ces ouvertures. M.Souvignet sort de sa chambre et va se réfugier dans un petit bois voisin. Les soldats l’aperçoivent et lui envoient une grêle de balles. D’aucuns assurent que le colonel, impatienté par ma maladresse de ses hommes, prend lui-même un fusil et blesse à mort notre confrère. Le martyr, atteint au ventre et à la poitrine, tombe pour ne plus se relever. Alors un soldat, armé d’une hache-paille, s’approche de la victime, qui respire encore, et lui tranche la tête.

     

    Le missionnaire, qui portait d’ordinaire le costume chinois, avait revêtu sa soutane pour mourir, comme il faisait aux grands jours de fête. Après sa mort, un satellite lui ouvrit la poitrine, en arracha le cœur et mit à sa place le bréviaire que le vaillant athlète avait cache en son sein. La tête, piquée au bout d’une lance, fut promenée dans toutes les rues de la ville et finalement exposée à la grande pagode. La nuit suivante, un chrétien l’airait dérobée et cachée. Quel est ce chrétien, et où s’est-il enfui avec son trésor ? Personne ne peut le dire ; espérons toutefois que nous aurons la consolation de retrouver cette chère relique. Nous possédons pour l’instant les os d’un bras et d’une jambe que le catéchiste Pai-iu-ling conserve avecc un soin religieux et jaloux.

     

    Dans la résidence de Hou-lan il ne reste plus qu’un monceau de ruines.

     

    Telles furent le vie édifiante et la mort glorieuse se M.Régis Souvignet. Comme le disait M.Georjon, dans la dernière lettre qu’il écrivait à Paris : «  Notre confrère était un vrai Boer du bon Dieu. » Il s’est toujours distingué par son dévouement, sa générosité et son énergie. C’était l’homme du poste qui réclame la constance et l’abnégation . Dur pour lui-même, il fut toujours bon et prévenant pour ses confrères. Il méritait plus que tout autre de mourir martyr ; Dieu lui a fait cette grâce. Au ciel, il priera pour ses chrétiens et pour nous.

     

    Regina Martyrum, ora pro nobis

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1546
    • Pays : Chine
    • Année : 1882