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Jean SOULIÉ (1858-1905)

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    M. Jean-André Soulié naquit à Saint-Juéry (Rodez, Aveyron) le 7 octobre 1858. Nous empruntons à la Revue religieuse du diocèse de Rodez les détails suivants sur l’enfance et la jeunesse de notre regretté confrère :

    « Le futur missionnaire, après ses études primaires faites dans son village, fut envoyé au « petit séminaire de Belmont. Il se fit remarquer immédiatement par sa piété, sa régularité et « son application à l’étude. Parmi les enfants de sa classe, il occupa toujours un très bon « rang, et il fut l’élève de confiance de tous ses professeurs. Son caractère sérieux, un peu « froid au premier abord, mais très bon et serviable, le faisait estimer de tous ses camarades.

    « Jean Soulié entra au grand séminaire au mois d’octobre 1881. Les études philosophiques « et théologiques étaient plus adaptées à sa trempe d’esprit que les études littéraires « proprement dites. Aussi se trouva-t-il à Rodez dans son véritable milieu. La vie du « séminaire lui plaisait beaucoup, et il fut, pendant cinq ans, le modèle de ses condisciples. « Très énergique de caractère, il fit de grands progrès dans toutes les vertus ecclésiastiques. « Du reste, son humilité n’en laissait rien paraître et bien peu, parmi ses condisciples, ont « soupçonné toute l’étendue des sacrifices et des efforts qu’il s’imposait. Mais celui qui écrit « ces lignes et qui a partagé sa cellule de séminariste, peut en rendre témoignage. « L’observation stricte et ponctuelle du règlement, l’ordre pour chaque chose et à chaque « minute de la journée, la charité pour ses condisciples : telles furent ses vertus préférées. Sa « piété, d’ailleurs, ressemblait à son caractère : elle était énergique et raisonnée, s’appuyant « sur les principes théologiques plutôt que sur de vagues impressions, et tendant au « perfectionnement de son âme, au lieu de se complaire dans des sentiments tendres et « expressifs.

    « Je me rappelle qu’au jour de son sous-diaconat, avec la liberté que me permettait une « longue amitié, je lui demandai de me faire part des sentiments qu’il avait éprouvés pendant « l’impressionnante cérémonie de la prostration. « En toute sincérité, me répondit-il, je dois « dire que je n’ai rien éprouvé du tout. » Et néanmoins, c’est ce jour-là que germa dans son « cœur la vocation de missionnaire, qu’il devait suivre l’année suivante. Mais, avec sa réserve « habituelle, il garda sur son projet un secret si profond, que je le connus seulement quelques « mois avant son départ. Il voulait épargner à sa mère la douleur que devait lui causer cette « révélation. Il partit, en effet, de la maison paternelle le 11 septembre 1884, sans qu’aucun de « ses parents eût eu le soupçon de ses projets. Malheureusement, une regrettable indiscrétion, « commise par un séminariste voisin, quelques heures après son départ, fut pour lui la cause « d’une profonde douleur filiale. En effet, sa famille prévenue tenta d’arrêter son sacrifice. « Mais son énergie habituelle surmonta cette terrible épreuve, et on peut dire que pour arriver « aux Missions-Étrangères, il a pratiqué à la lettre la maxime spirituelle : Per calcatum perge « patrem, per calcatam perge matrem.

    « Entré au séminaire de la rue du Bac, il fut au comble de ses vœux. Il m’écrivait des « lettres que j’ai conservées, et où se peint son âme, dévouée jusqu’au sacrifice pour la cause « de Dieu et des âmes. Après dix mois passés au milieu des aspirants missionnaires, il fut « ordonné prêtre le 5 juillet 1885, et, le 7 octobre, il partait pour la mission du Thibet. »

     

    Lorsqu’il arriva à Ta-tsien-lou en 1886, les mauvaises dispositions du vice-roi Lieou-Pin-Tchang à l’égard des missionnaires, déteignaient sur tous les mandarins subalternes. Le préfet de Ta-tsien-lou trouva bon de s’opposer au départ du nouveau missionnaire pour Bathang, sous prétexte que la région était troublée. Fort heureusement, le mandarin de Bathang arriva à Ta-tsien-lou sur ces entrefaites, et déclara, devant Mgr Biet et le préfet, que son pays jouissait de la plus grande tranquillité. Le préfet garda le silence, et Mgr Biet s’empressa de faire partir MM. Soulié et Genestier pour Bathang.

    Après une chevauchée d’une vingtaine de jours, les deux nouveaux missionnaires arrivaient à Bathang, le jour de Noël 1886. C’était là que devait s’arrêter M. Soulié. Ayant aussitôt déballé ses caisses avec un soin qui indiquait un homme d’ordre jusque dans les moindres détails, il se mit à l’étude de la langue thibétaine parlée et écrite. Outre son curé, il eut, comme maîtres de langue supplémentaires, deux enfants qui lui expliquaient chaque chose, avec une mimique dont le jeune missionnaire s’égayait singulièrement.

    Les beaux jours ne devaient pas être de longue durée. Pendant la nuit de la Pentecôte 1887, notre habitation fut tout à coup assaillie par une grêle d’énormes pierres. Réveillés en sursaut, nous crûmes d’abord à un tremblement de terre ; mais c’étaient les partisans des lamas qui nous lapidaient ainsi.

    Pendant six semaines, nous dûmes veiller, à tour de rôle, pour prévenir de nouvelles attaques qui eussent fait de notre maison un monceau de ruines ; mais les autorités chinoises et thibétaines ne prenant aucune mesure pour réprimer l’audace de nos ennemis, le 20 juillet nous fûmes si violemment assaillis que nous dûmes battre en retraite, M. Soulié ne s’y résigna qu’après s’être laissé convaincre que, vu les circonstances, notre mort serait plutôt nuisible à notre cause.

    Après dix jours passés dans un réduit infect, où nous souffrîmes beaucoup du manque d’air, nous quittâmes Bathang au galop de nos chevaux, car les lamas se mirent à notre poursuite. Un habile stratagème, préparé et secondé par les deux chefs indigènes, avait permis notre évasion. Ces deux chefs préféraient nous voir en fuite que massacrés chez eux.

    De retour à Ta-tsien-lou, M. Soulié se remit à l’étude du chinois, qu’il avait commencée avant d’aller à Bathang. Bientôt il fut désigné pour remplacer provisoirement M. Mussot, à Chapa. Il fit là son premier prône en chinois. Quelques petites filles de l’orphelinat se permirent de rire en entendant certaines phrases mal tournées. L’orateur les apostropha vertement et, depuis lors, aucun rire ne troubla plus ses prônes.

    Pour se délasser dans l’étude des langues, M. Soulié employa ses vacances à parcourir les plateaux et les montagnes, où il fit d’excellentes collections botaniques. Les connaissances acquises au cours de ses études et entretenues depuis, le portaient aussi à s’occuper de géologie. En 1891, le provicaire ayant été transféré à Mosymien, M. Soulié alla prendre sa place à Tongolo. Il pouvait dire que les herboristes étrangers ne trouveraient plus rien dans ces parages qui ne fût découvert par lui.

    En 1891, la mort de M. Bénigne Couroux fit un grand vide dans la mission. M. Genestier recueillit sa succession à Yerkalo, et céda Tsekou à M. Soulié qui se trouvait disponible. Le difficile pour lui était de se rendre à Tsekou. Les mandarins chinois étant fort mal disposés à notre égard, et les lamas devenant chaque jour plus audacieux, il fallait trouver un chemin en dehors de la grand’route, et voyager incognito. Ayant obtenu du roitelet thibétain de Ta-tsien-lou un passeport pour traverser le Kin-hô, au pont de corde de Tseinarong, M. Soulié fit ses derniers préparatifs, se rasa complètement la barbe, mit de côté le costume chinois et s’affubla du costume thibétain. Il joua si bien son rôle, que les Thibétains le prirent pour un marchand tartare. Le voyage fut très pénible. Suivant une route inconnue et évitant autant que possible la rencontre des villages, notre confrère faillit périr dans les neiges. Un soir, après une journée de fatigues excessives, la neige tombait à gros flocons ; il dut camper sur une épaisse couche de neige, sans pouvoir allumer de feu pour faire le thé, sans trouver un brin d’herbe pour sa monture et ses animaux de charge. A cette situation pénible vint bientôt s’ajouter le hurlement lugubre des loups affamés. Il se tira de ce mauvais pas, non sans souffrances, mais sans accident ; et les misères de chaque jour ne l’empêchèrent pas de relever à la boussole cette route inconnue des missionnaires. Jusqu’en 1896, il exerça son ministère avec beaucoup de zèle à Tsekou, où il s’appliqua tout particulièrement à l’instruction des enfants.

     

    Cette même année, M. Gérard, le très distingué et énergique représentant de la France à Pékin, profita de l’arrangement des affaires de Tchen-tou et de la chute du vice-roi Lieou-Pin-Tchang, pour nous obtenir la permission de retourner à Bathang. Mais le nouveau vice-roi Lou, trompé par les mandarins locaux, s’opposait de toutes ses forces à notre réinstallation dans ce poste. A la légation française de Pékin, on nous crut timides à l’excès, et on nous conseilla de partir pour Bathang, coûte que coûte. Le provicaire de la mission n’était pas de cet avis ; d’après lui, notre retour à Bathang serait entravé par la force, on nous ferait rebrousser chemin ; et le résultat immédiat serait un nouveau pillage à Yerkalo, où les missionnaires ne se maintenaient qu’à grand’peine. Afin de prouver à la légation que nous ne pouvions retourner à Bathang sans l’appui du gouvernement chinois, nous fîmes sur Yaregong un essai moins dangereux.

    M. Soulié reçut l’ordre de quitter Tsekou et de s’installer à Yaregong. Il se met aussitôt en route. Chemin faisant, il entend dire que les lamas de Bathang ne le laisseront pas prendre possession de son poste. Il est bien accueilli par les habitants du village, mais un fermier de la lamaserie déclare que, sous peu, ses patrons chasseront le missionnaire. Aussitôt la peur s’empare de la population. On supplie M. Soulié de partir afin d’éviter des troubles, on fait des remontrances au maître de la maison où il est logé. Celui-ci, fidèle aux lois de l’hos- pitalité, chasse les mécontents à coups de bâton. Pour ne pas le compromettre davantage, le missionnaire se retire au milieu des ruines de notre ancienne résidence.

    Pendant qu’il fait ainsi acte de propriétaire, les gens du village chargent ses mulets et sellent son cheval. On l’arrache enfin de son refuge, on le fait monter à cheval et on le conduit poliment en dehors du village. Dans le tumulte du départ, le fermier des lamas s’approche et lui donne un grand coup de poing dans le dos. L’impossibilité de nous rétablir, autrement que d’une manière officielle, était matériellement démontrée. Chassé de Yaregong, M. Soulié vint à Ta-tsien-lou rendre compte de son insuccès.

    L’hiver suivant, le très dévoué consul de France à Tchong-king, M. Haas, en présence de l’opposition systématique du vice-roi à notre réinstallation à Bathang, déclara qu’il viendrait lui-même en personne nous rétablir. Devant cette énergique détermination, le vice-roi jugea qu’il s’éviterait des difficultés en ordonnant de rétablir les missionnaires dans leurs anciennes stations. Ainsi fut-il fait.

    Réintégré à Yaregong, M. Soulié éprouva de grandes difficultés pour relever les ruines du poste et pour grouper autour de lui quelques familles chrétiennes, car les anciens néophytes s’étaient retirés ailleurs. A force d’énergie, il parvint à reconstruire l’oratoire et la résidence.

     

    Les Thibétains, n’ayant comme médecines que les prières des lamas, furent heureux d’en trouver de plus efficaces auprès du missionnaire. Il acquit bientôt une grande réputation d’habileté, et l’on venait de fort loin le consulter ou se faire traiter par lui. On lui amenait même des lépreux et des aveugles. Tous les malades étaient soignés gratis et encouragés par de bonnes paroles ; ils s’en retournaient en faisant l’éloge du missionnaire. En réalité, M. Soulié était devenu très habile médecin ; et, pour pouvoir satisfaire sa clientèle, il se procurait, chaque année, une quantité considérable de médicaments européens et chinois. Les services qu’il rendait ainsi à la population firent bientôt de lui comme le roi du pays. L’an dernier, lorsqu’il se construisit un nouveau presbytère, toutes les familles de Yaregong, sans aucune exception, et la lamaserie rouge elle-même, lui offrirent des présents et l’aidèrent dans l’opération difficile de dresser les colonnes de l’édifice.

    Notre confrère était un homme pratique, qui tirait parti de tout. Obligé de voyager souvent, il relevait toutes les routes peu connues. Il avait toujours sur le dos de son cheval une sacoche, dans laquelle il plaçait les plantes intéressantes qu’il trouvait. C’est ainsi qu’il a travaillé pour le Muséum de Paris et la Société de géographie, qui lui décerna une médaille, l’an dernier.

    Les préoccupations scientifiques ne l’absorbaient cependant pas tout entier. Il prenait un soin vigilant de sa petite chrétienté ; et, à moins d’obstacles sérieux, il faisait toujours ses exercices de piété à l’heure fixée par son règlement particulier.

    Afin de doter ses paroissiens de quelques industries utiles, il se fit, tour à tour, charbonnier, potier et chaufournier. Ainsi cet homme, qui paraissait plutôt lent de prime abord, faisait énormément de besogne, parce qu’il était toujours occupé. Les Thibétains, qui n’aiment guère le travail, trouvaient qu’il se donnait beaucoup de peine, et surtout qu’il ne laissait point assez de répit à ses subordonnés.

    Lorsqu’il se livrait à des travaux manuels, sa toilette était en rapport avec le métier. Un jour, coiffé de son vieux chapeau de feutre chinois, qui n’avait plus aucune forme définissable, vêtu d’une robe et chaussé de bottes à l’avenant, il allait voir des scieurs de long à la forêt. Il rencontre de nombreux cavaliers qui escortent un des deux « roitelets » de Bathang. Le missionnaire et le roitelet, dès qu’ils s’aperçoivent, mettent pied à terre et s’avancent l’un vers l’autre pour se complimenter. Le roitelet ne peut s’empêcher de sourire, en voyant les vêtements du Père : « Le grand homme, dit-il, s’est mis aujourd’hui en singulier « costume. — C’est vrai, répond le missionnaire, je suis en costume de charbonnier. Si j’avais « su votre arrivée, je serais venu à votre rencontre en grande tenue, mais je l’ignorais. J’irai ce « soir vous saluer. » Le compliment du roitelet, avec lequel il était assez familier, ne l’avait pas vexé, mais il en était autrement des sourires de l’escorte, composée de pauvres gueux, toujours richement habillés dès qu’ils sortent de leurs taudis. Il retourne donc sur ses pas, prend des vêtements de cérémonie, monte à cheval et, entouré de quelques cavaliers chrétiens, se dirige solennellement vers l’auberge où le roitelet s’est arrêté. Cette fois, la garde s’incline à son passage et tire la langue en signe de respect.

     

    Cependant les jours de tribulation approchent. La lutte s’accentue, à Bathang, entre la lamaserie et le commissaire impérial, Fong-Tsuen. Aucune menace ne se fait encore entendre contre les missionnaires, mais ils savent que, si les désordres éclatent, eux et les chrétiens en souffriront. Le 15 février, M. Soulié va voir M. Mussot à Bathang, et ne reste que quelques jours avec lui. Il retourne à son poste, où il est entendu que M. Mussot se réfugiera, en cas de danger. On pouvait espérer qu’en dehors de Bathang, il n’y aurait pas de désordres trop grands. En tout cas, les missionnaires ne soupçonnaient point, chez les lamas, la férocité dont ils allaient bientôt donner des preuves. Lorsque les lamas rouges de Yaregong prévinrent M. Soulié des mauvais bruits qui circulaient au sujet des affaires de Bathang, il crut qu’il y avait surtout danger de pillage et d’expulsion. Il mit ses objets en caisse, après en avoir dressé la liste. Il était sur le point de les confier à la lamaserie de Yaregong et aux autorités civiles du pays, lorsque, le 3 avril, un peu avant le coucher du soleil, sa maison fut entourée par des lamas en armes et une soixantaine de Thibétains, enrôlés par force dans trois villages situés entre Bathang et Yaregong. Le missionnaire, ne pouvant fuir, voulut favoriser l’évasion de ses gens, en faisant une diversion qui leur permît de se sauver. Il alla lui-même ouvrir sa porte, et, se campant les bras croisés, en face des lamas, il leur demanda quel méfait ils avaient à lui reprocher, et qu’est-ce qu’ils voulaient de lui. A son aspect, la peur s’empare des assaillants qui reculent en désordre, redoutant l’explosion de quelque arme mystérieuse. La première panique passée, le lama Guélégnima ordonne à un individu audacieux et mal famé, Gumbo-Ouang-Chiou, de Tonglado, de saisir le missionnaire, et lui promet une bonne récompense. M. Soulié se laisse saisir sans opposer de résistance. Aussitôt, on lui met les entraves aux pieds, on le frappe avec le dos des sabres, un bandit lui donne un coup de lance au côté ; on le piétine, on l’insulte de toutes les façons, on lui arrache la barbe. Enfin, après avoir tiré sur lui de nombreux coups de fusil chargé à blanc, on l’attache à un arbre près de sa maison.

    Le lendemain matin, la bande des persécuteurs était doublée ou même triplée ; les recrues préparées par les lamas étaient toutes arrivées. A la tête de ces guerriers improvisés, se trouvent 14 lamas de Bathang, qui commandent en maîtres, sans souffrir de réplique. Ils font soigneusement l’inventaire de tous les objets et s’en emparent, à l’exception des objets religieux qu’ils détruisent avec une rage satanique. Ils interrogent ensuite leur prisonnier sur le sens du crucifix, des saintes images, du missel, etc., et chaque explication ravive leur colère. En définitive, ils ne trouvent qu’un crime à lui reprocher : « celui de prêcher une religion autre que celle de la lamaserie de Bathang ». Ils exhalent leur haine contre cette religion dont la sainteté les irrite, en foulant aux pieds le crucifix, en déchirant les livres de prières, et se servant des images comme de cibles.

    La blessure que M. Soulié a reçue au côté le fait beaucoup souffrir, et, comme sa chaîne, attachée à l’escalier de sa maison, lui permet de s’étendre sur les planches qu’on lui a préparées en guise de lit, il se couche quelques instants, mais la douleur devient alors plus vive et l’oblige à se relever. En temps ordinaire, il n’était pas toujours patient : entre les mains de ses bourreaux, il est doux comme un agneau et se prépare pieusement au suprême sacrifice. Sa grande préoccupation est le sort qui attend ses pauvres chrétiens, et particulièrement Nicolas, qui partage sa chaîne. Il demande à plusieurs reprises la mise en liberté de ce cher Nicolas, sans pouvoir l’obtenir. C’est la seule demande qu’il adresse aux lamas, ses bourreaux.

    Enfin, l’heure de la délivrance arrive. Le 14 avril, fête de la Transfixion de la sainte Vierge, vers 10 heures du matin, le lama Guélégnima ordonne de fusiller le prisonnier. Les habitants de Yaregong, qui ont essayé par de petits présents d’adoucir la captivité de leur bienfaiteur, refusent d’assister à son supplice ; les lamas les y forcent. On le conduit dans la vallée de Ngarongehy, au delà du village. Le martyr, épuisé par douze jours de douleurs physiques et morales, marche péniblement et sue à grosses gouttes : un homme de Yaregong, Lozong-Tserine, lui essuie respectueusement le visage. Le cortège arrive à l’endroit désigné. Pendant qu’on attache notre confrère à un arbre, un autre habitant de Yaregong, Azong, lui dit : « Le Père est enveloppé dans la ruine commune : l’Amba chinois, le Père de Bathang, les « Pères de Yerkalo (il se trompait pour ceux-ci) ont été massacrés, et nous, nous avons été « impuissants à vous sauver ; veuillez nous le pardonner. » Le martyr remercie, se recueille et prie. Sa prière est interrompue par un coup de fusil qu’on lui tire par derrière à bout portant ; la balle a traversé la tête. Aussitôt, un autre coup le frappe au cœur. Son âme s’est envolée vers un monde meilleur. Le premier bourreau veut cependant tirer un second coup de fusil ; puis, un troisième énergumène, partisan des lamas, d’un coup de sabre détache un bras du corps de la victime.

    C’est ainsi que notre cher confrère a donné sa vie pour la cause de Dieu. « On l’a mis à mort parce qu’il prêchait une religion détestée par les lamas de Bathang. » Nous pouvons donc chanter en toute confiance : Mortis sacrœ compendio vitam beatam possidet. Je veux espérer que la perte de ce cher et excellent missionnaire deviendra, par la miséricorde de Dieu, un gain spirituel pour la mission du Thibet. Fiat ! fiat !

    • Numéro : 1649
    • Pays : Chine
    • Année : 1885