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André SOUBEYRE (1868-1936)

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    André Soubeyre naquit le 28 janvier 1868 à Monlet, dans le diocèse du Puy. Ses parents étaient d’excellents chrétiens. Aussi rien d’étonnant que Dieu ait choisi dans cette honorable famille un de ses enfants pour aller continuer l’œuvre du Christ dans les pays infidèles.

    André fut envoyé au petit séminaire où il fit de bonnes études. Sa rhétorique terminée, il entra au Séminaire des Missions-Etran­gères. A la rue du Bac comme à Meudon, il fut un bon aspirant. Sa bonne franchise le fit aimer de ses confrères et estimer des Directeurs. Prêtre le 3 juillet 1892, il partit le 28 septembre sui­vant pour le Tonkin occidental en compagnie de deux autres confrères désignés pour cette même Mission. Reçus à bras ouverts à Hanoï par Mgr Gendreau, qui venait de succéder à Mgr Puginier, les nouveaux missionnaires passèrent quelques mois à la Communauté de Ké-So afin d’y apprendre les premiers éléments de la vie apostolique.

    Au printemps 1893, ils furent envoyés chacun dans une pa­roisse auprès d’un prêtre indigène. M. Soubeyre fut désigné pour celle de Dong-Bao, bien connue pour son dévoue-ment aux mis­sionnaires pendant les persécutions. Là, en effet, le bienheureux Théophane Vénard et d’autres prêtres encore s’étaient soustraits aux recherches des satellites de l’Empereur d’Annam, Tu-Duc. M. Soubeyre s’y rendit donc avec plaisir et fit de rapides progrès dans l’étude de la langue annamite ; cela d’autant plus aisément qu’il liait facilement conversation avec les chrétiens.

    À cette époque, Mgr Gendreau songeait à reconstituer la Mis­sion du Châu-Laos qui avait été anéantie par les persécutions pré­cédentes. En quelques années, sans parler des chrétiens indigènes, elle avait perdu tous ses missionnaires dont 6 massacrés et 11 morts de la fièvre des bois. M. Verbier était déjà parti à Muc-­Son dans le Thanh-Hoa, avec mission d’aller en reconnaissance dans la direction de Yên-Khuong (bas Laos). Plusieurs chrétiens de cette région, baptisés d’avant la persécution, avaient volontiers accueilli le missionnaire et manifesté même leur désir de voir les prédicateurs de l’Evangile revenir à eux. Devant de telles disposi­tions, il était urgent de donner un compagnon à M. Verbier ; c’est M. Soubeyre qui fut désigné au commencement de 1894. Il alla donc à Muc-Son travailler sous les ordres de M. Verbier.

    Un jour, nos deux confrères reçurent la visite de Thuong, Maire catholique de Yên-Khuong ; il venait prier les mis­sionnaires de ne pas hésiter à revenir à Yên-Khuong, leur assu­rant qu’ils seraient les bienvenus. Quand le visiteur fut reparti, M. Soubeyre en bon physionomiste, s’adressa à son curé : « Père, lui dit-il, cet homme n’est pas franc ; méfiez-vous, il a le regard faux » ; mais M. Soubeyre était encore bien jeune pour être écouté. Thuong était déjà venu plusieurs fois, il avait même poursuivi son voyage jusqu’à Kê-So, insistant auprès du Vicaire Apostolique pour obtenir l’envoi de missionnaires à Yên-Khuong. Il avait fini par décider le Supérieur de la Mission à envoyer des prêtres dans cette région. En novembre 1894, les deux confrères partirent pour Yên-Khuong, à deux étapes de Muc-Son, et s’y ins­tallèrent. Les logements sur pilotis n’étaient pas des plus confor­tables, mais les missionnaires n’étaient pas exigeants. La réception sembla cordiale, bien que quelque peu réservée ; car le souvenir des massacres de 1885 était encore présent à tous les esprits. Le curé et le vicaire furent très bons pour tous. Thuong leur fit souvent visite et emprunta même parfois le fusil de M. Verbier pour se défendre contre les fauves. La santé des missionnaires ne fut pas trop éprouvée ; toutefois les nuits n’étaient pas toujours calmes, parce que souvent le chien de la maison aboyait furieuse­ment, sans qu’il y eût pour cela de raisons apparentes. Sur l’insti­gation de Thuong, M. Verbier le fit abattre. Quelques jours après, un montagnard inconnu et paraissant inquiet se présenta sans mot dire et remit à M. Verbier un billet conçu dans un lan­gage incompréhensible, puis se retira.

    Le 10 février au soir, les deux missionnaires venaient de se quitter pour prendre leur repos, lorsque éclata une fusillade dans la chambre de M. Verbier. Se voyant dans l’impossibilité de secourir son confrère sans s’exposer à une mort certaine, M. Sou­beyre, sauta dans le jardin et s’aperçut bien vite que les meur­triers de M. Verbier cherchaient l’autre victime. Sans plus atten­dre, il traversa le torrent et se cacha dans la brousse ; la chapelle et le presbytère étaient. en flammes. Tout à coup, il aperçut dans le fourré un individu qui marchait vers lui à pas de loup, il re­connut le fameux Thuong, un fusil à la main, prêt à tirer. D’un bond, M. Soubeyre sauta sur lui et saisit le canon du fusil ; le coup partit mais la balle ne fit que lui effleurer les doigts. D’un vigoureux effort il arracha l’arme des mains de l’assassin, qui tomba dans la broussaille. Notre confrère en profita pour s’enfuir dans la forêt en direction de Muc-Son. Au petit jour, il rejoi­gnit ses catéchistes qui, eux aussi, avaient fui et vint prévenir le chef de poste de milice, M. l’Inspecteur Cuvelier, grand ami personnel de M. Verbier. Après avoir restauré les fugitifs, l’Inspecteur, accompagné de M. Soubeyre et d’une forte escorte de soldats, se rendit à Yên-Khuong. Une enquête fut faite et le corps du missionnaire fut ramené au poste pour y recevoir une sépulture convenable. M. Soubeyre avait donc bien jugé quand à son confrère il disait de cet homme : « Méfiez-vous, il a le regard faux, » Thuong fut arrêté et jugé. Il reconnut son crime, en demanda pardon et put reçevoir les sacrements avant de payer sa dette à la justice humaine... L’évangélisation du Laos se trouvait de nouveau retardée et ne fut reprise qu’en 1898 par M. Martin dans une autre région.

    Après d’aussi violentes émotions, M. Soubeyre avait besoin de calme et de repos ; aussi. fut-il envoyé chez les vieux chrétiens au district de Ké-Dua où il resta, jusqu’à l’époque du sacre de Mgr Marcou, en octobre de cette même année 1895. Ensuite, il accompagna le nouvel évêque-coadjuteurt dans ses visites pastorales aux environs de Phat-Diem et dans le Thanh-Hoa. Ainsi, M. Soubeyre connut beaucoup de paroisses et apprit les meilleures manières d’agir avec les indigènes. Il garda toute sa vie le souvenir, très précis des endroits où il avait travaillé, et les chrétiens eurent toujours plaisir à le revoir, parce qu’il avait su gagner le cœur de tous. Monseigneur le Coadjuteur se félicitait d’avoir avec lui un jeune missionnaire si bien doué pour la pratique de la vie apostolique. Plus tard, l’évêque s’adressa pendant de longues an­nées à M. Soubeyre pour accomplir des besognes difficiles et délicates.

    En 1899 et 1900 nous le trouvons à Ninh-Binh, qui n’était, à cette époque, qu’une petite chrétienté annexe de la paroisse de Yên-Vân. C’est lui qui proposa à M. de Goy, Résident de France, un plan de la ville, où l’église catholique devait avoir une place d’honneur. M. l’Administrateur-Résident trouva ce plan génial et donna l’ordre de l’exécuter de préférence au sien, au moins pour ce qui concerne l’église et ses abords. La décision fut heureuse, car notre confrère put quitter la misérable masure qu’il occupait au bord du canal pour aller habiter le nouveau presbytère qui, autrefois était l’ancien prétoire où tant de martyrs avaient confessé la Foi. Les nécessités de la transformation de la ville avaient rendu cette maison disponible et le missionnaire avait pu en faire l’acquisition, grâce à la bienveillance des autorités locales. A la fin de l’année, il retourna à son ancien district de Kê-Dua, s’appliqua à la conversion du village de Loi-Nhân. et à la fondation d’une paroisse à Tam-Tông. En 1900, il enseigna la rhétorique au petit séminaire de Phuc-Nhac, à la place d’un confrère malade et hospitalisé momentanément. En 1909, il devint curé de la ca­thédrale de Phat-Diêm et Procureur de la Mission. Il ne remplit pas longtemps ces fonctions parce qu’un fort mouvement de con­versions se dessinait au nord-ouest de Phat-Diêm dans le district de M. Doumecq. Celui-ci fut nommé Supérieur du petit séminaire et Mgr Marcou ne crut pas pouvoir confier ce district important à de meilleures mains que celles de M. Soubeyre. Il fut bien ins­piré, car c’est là, chez les nouveaux chrétiens, que ce confrère donna toute sa mesure.

    Dès le premier contact avec ses ouailles, le missionnaire comprit que, pour entretenir et favoriser leurs bonnes dispositions, il fallait que le prêtre demeurât toujours au milieu des nouveaux convertis... Il choisit pour cela le village de Quang-Phuc, où il y avait un noyau de vieux chrétiens. Dans un rayon de 11 kilomè­tres, plusieurs villages semblaient vouloir se convertir au catho­licisme. M. Soubeyre quitta donc Diên-Ho où il était rela­tivement bien logé, pour venir s’installer très modestement, sur un terrain que lui offrait un chrétien de Quang-Phuc. À partir de ce jour, la vie de ce confrère fut celle des chefs de districts chez les nouveaux chrétiens. Pendant des années il visita ses catéchumènes et néophytes le plus souvent possible, logeant souvent comme l’indigène dans des paillotes ouvertes à tous les vents. Au cours de ses administrations spirituelles, il aimait à recevoir ses enfants dans la foi, les interrogeant et s’intéressant à toutes leurs affaires, sans jamais avoir l’air d’être importuné. Apprenait-il que quelques familles étaient en butte à des difficul­tés, il faisait tout son possible pour leur rendre service. Très compatissant, généreux dans la charité, il ne thésaurisait pas et cependant il restait bon économe, car il voulait doter chaque nouvelle chrétienté d’un catéchuménat, d’une humble chapelle et d’un modeste logement pour le prêtre. Il commençait généra­lement par construire en bois, mais plus tard, lorsqu’il lui était permis de faire mieux, il bâtissait en briques. Ainsi son église de Yên-Thô, vaste et de bon goût, construite avec les dons des bienfaiteurs de France et d’Amérique, est devenue une église paroissiale très suffisante pour la région.

    Tandis que M. Soubeyre travaillait à augmenter le troupeau du Père de Famille, le démon agissait de son côté en suscitant des difficultés de toutes sortes aux nouveaux convertis et au mission­naire. Dans cette lutte infernale contre Dieu et les âmes, M. Sou­beyre était redoutable pour le démon, car notre confrère connais­sait parfaitement les usages et même les roueries habituelles des indigènes. S’occupait-il d’une affaire : presque toujours il la me­nait à bien grâce à la bienveillance des autorités françaises et annamites. D’ailleurs sa compétence universellement reconnue, sa franchise et sa familiarité modeste lui attiraient bien des sympathies.

    M. Soubeyre était encore au milieu de ses nouveaux chrétiens, quand, au commencement de l’été 1928, il fut frappé d’une pre­mière attaque d’apoplexie. Il dut interrompre son travail et aller passer quelques mois au sanatorium de la Société à Hongkong. A son retour, il put reprendre son ministère, mais avec beaucoup de ménagements. Là où trente ans auparavant, il n’y avait que quelques centaines de vieux chrétiens, éparpillés loin des centres religieux, ce confrère, en vingt-trois ans de travail, avait fondé une quarantaine de chrétientés, groupées en 4 paroisses adminis­trées par cinq prêtres indigènes. En 1932, le Vicariat de Phat-Diêm ayant été cédé au clergé annamite, M. Soubeyre remit son district à un prêtre indigène et quitta Quang-Phuc pour se retirer à Phuc-Dia, petite propriété de la Mission dans le Vicariat de Thanh-Hoa. L’inaction forcée lui coûta beaucoup, mais bientôt il comprit que Dieu lui faisait une grande grâce en lui donnant le temps de se recueillir pour bien se préparer à la mort.

    Le mercredi matin, 2 mars 1936, M. Delavet ne voyant pas M. Soubeyre célébrer la sainte Messe, alla frapper à la porte de sa chambre, mais pas de réponse. Il força la porte et trouva le missionnaire sans connaissance. Vite il lui administra l’Extrême-Onction et envoya chercher le médecin de Thanh-Hoa, à plus de 40 kilomètres. Celui-ci trouva le cas désespéré, fit quand même une saignée, mais sans résultat. Le malade resta dans le coma jusqu’au jeudi soir, puis expira sans avoir repris connaissance. L’éloignement de Phuc-Dia du centre du Vicariat et l’approche du dimanche ne permirent pas à beaucoup de prêtres de venir aux funérailles. Elles furent toutefois présidées par NN. SS. de Cooman et Marcou. Y assistèrent une délégation de l’Ecole des catéchistes Thays, quelques confrères et les prêtres annamites des paroisses voisines. L’émotion qui se lisait sur tous les visages prouvait combien ce bon missionnaire était regretté. Il a bien travaillé pour promouvoir le règne de Dieu dans les âmes ; nous ne doutons pas que le Souverain Juge ne se soit montré miséri­cordieux envers cette âme d’apôtre, qui au ciel continuera d’aider par son intercession à la conversion des païens dans la Mission de Thanh-Hoa.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 2017
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1892