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Pierre SINGER (1910-1992)

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    C’est d’une famille nombreuse, dont son curé dira plus tard qu’elle se distingue comme étant « des plus honorables et chrétiennes», qu’est issu Pierre Singer. Il est né à Hesdin, petite ville du Pas-de-Calais, où son père Nestor, à la tête d’une petite entreprise de tannerie, et sa mère Hélène Carpentier s’étaient unis devant Dieu six années plus tôt. À leur foyer, six enfants devaient voir le jour, trois garçons et trois filles. Outre lui-même qui entra dans les Ordres, deux de ses sœurs devinrent religieuses, l’une d’elles comme missionnaire au Japon. C’est assez dire combien l’appréciation du curé de Notre-Dame d’Hesdin était justifiée.

     

    Pierre est un joli petit garçon, blondinet et frisé, avec une voix très pure souvent mise à contribution, il ne semble pas qu’il se soit fait remarquer d’aucune façon durant ses années d’école primaire qu’il passe en externat. Certes, il est espiègle, et n’en est pas à une bêtise près. Mais il se rachète par une sincère affection pour les siens : on garde souvenir de ses bévues, mais sans rancune, tant il éveille de sympathie autour de lui. « Je pars en Amérique et j’en reviendrai quand je serai millionnaire » est une de ses équipées qui se termina le soir même, sans le million, cela va de soi ! Mais la période n’est pas particulièrement à la joie : le front est à une trentaine de kilomètres, et le son du canon, quand ce ne sont pas des évacuations imprévues, martèlent la suite des jours et des nuits. Le jeune Pierre sera marqué par la souffrance et la mort de son compagnon de jeux, son frère de neuf ans, opéré sans succès dans un hôpital anglais de campagne.

     

    L’armistice enfin arrive comme un soulagement ; la vie prend petit à petit un cours plus normal, et c’est pour lui le commencement de ses études secondaires : il entre en 1919, au collège Saint-Bertin, à Saint-Omer. Il promet d’y être raisonnable, d’éviter les punitions et de récolter des bonnes notes « Maman, je pense toujours à mon serment et je fais des efforts », écrit-il en 1922. Sans doute, mais il a dû, à l’occasion, manifester une indépendance qui sera jugée comme dépassant parfois les bornes, si l’on en croit le certificat qui lui est délivré par le supérieur de l’établissement. En effet, celui-ci note, le 25 juillet 1928, sur le document qui devait accompagner sa demande d’admission aux Missions Étrangères : « Il a fait preuve dans certaines circonstances d’un caractère difficile, avec des périodes de réels efforts. Généralement pieux, il a toujours exprimé la volonté d’être missionnaire. Une épreuve appropriée peut montrer si cette disposition constante répond à une solide vocation. » Avec cette écharde dans son amour-propre, il se décide, le 31 août, à envoyer sa demande à Mgr de Guébriant, auquel il écrit notamment : « Je m’en remets à votre grande bonté, et à la sollicitude de mes chers parents pour régler les détails de mon admission depuis si longtemps désirée.» Son appel si respectueux a, certes, porté ses fruits, puisque son admission officielle est datée du 5 septembre.

     

    Il avait manifesté très tôt son désir d’être prêtre, et ses jeux d’enfant tournaient autour des cérémonies religieuses. Personne n’y croyait cependant. Néanmoins, il avait persévéré, encouragé par l’exemple d’un jeune vicaire qui l’initiait dans son rôle d’entraîneur. Mais, même étant au séminaire, ses parents craignaient toujours lui voir essuyer un renvoi. À peine entré, à sa sœur Thérèse partant au Japon, il écrit son admiration, et lui donne des conseils, mais vite il se reprend : « Je me sens presque coupable de te parler ainsi, car moi, ce stade de création et de domination, je m’y accroche encore, et c’est là la source de tous mes malheurs... » Son parcours, à la surprise de sa famille, est celui de tous ses compagnons, interrompu après deux années d’études par le service militaire à Dunkerque dont il revient, quelque peu mûri, en octobre 1932. Comme rien ne semble s’opposer à son entrée dans la cléricature, il est tonsuré le 2 juillet 1933, et reçoit les ordres mineurs en deux étapes la même année, en septembre et en décembre, et de même les premiers ordres majeurs en juillet et décembre 1934, pour être ordonné prêtre en juillet 1935. C’est là l’itinéraire de quelqu’un qui n’a pas de gros problèmes, et pour lequel tout s’est passé normalement La mise en garde du supérieur de Saint-Bertin lui a certainement été salutaire, et ses efforts couronnés de succès. Le soir même de l’ordination, il recevait sa destination pour la mission de Séoul. Après des vacances en famille, la cérémonie de départ a lieu le 15 septembre, et c’est le 20 qu’il s’embarque à Marseille, pour un voyage qui va durer une quarantaine de jours. Il le relatera longuement pour les siens, en guise de « lettre du nouvel an », une missive datée du 23 décembre 1935, bourrée de photos.

     

    C’est le 1er novembre qu’il est arrivé à Séoul, où il s’est mis à l’étude des rudiments de la langue à l’évêché ; comme il se doit, il participe aux offices à la cathédrale, où il fait honneur aux maîtres de chœur de la nie du Bac, notamment en exécutant parfaitement l’Exultet du Samedi saint. Il faut croire qu’il manie le coréen avec presque autant de perfection que le chant, puisque au bout de quelques mois, il est envoyé, en mai 1936, auprès du P. Philippe Perrin à Hapteck ; il fignole là ses connaissances linguistiques, tout en commençant son initiation à la pastorale, rendant toutes sortes de bons services dans cette grande chrétienté. Rapidement, il est au courant de la vie paroissiale, puisqu’en janvier 1937 déjà il se sent suffisamment assuré pour fonder une chorale de jeunes gens, laquelle ne le cède en rien à celle de la cathédrale ! Puis, en juin 1938, il est jugé apte à passer dans un autre poste, à Chemulpo — aujourd’hui Inchon — comme vicaire cette fois d’un curé coréen, avec la charge spéciale des douze chrétientés extérieures. Enfin, en août 1939, il est nommé curé de la paroisse Saint-Benoît à Séoul ; mais à peine installé, dès le 4 septembre, il reçoit du consulat son ordre de mobilisation, et part le 11 pour rejoindre Tien-Tsin. Tandis qu’il s’y rend, il reçoit à Moukden un contrordre du consul de France, si bien qu’il est de retour en Corée à la fin de l’année. Il reprend sa place à Saint-Benoît, pour quelques mois seulement, car il est à nouveau mobilisé en principe dès le 30 avril 1940, mais son départ est retardé à la suite de divers malentendus sur les instructions reçues ; finalement il ne quitte Séoul que le 2 juin pour Shanghaï, où il reste en observation médicale jusqu’en septembre, avant de retrouver Séoul et sa paroisse le 1er octobre. Sa santé n’étant certes pas brillante, il consulte divers médecins, et le régime que lui fait suivre l’un d’eux produit heureusement les résultats espérés. La vie semble se stabiliser enfin, et, en avril 1941, il a la joie d’administrer plusieurs baptêmes d’adultes.

     

    Mais bientôt la situation se détériore, et à partir de novembre 1942 les autorités japonaises assignent les missionnaires à résidence surveillée, dans leur presbytère, avec interdiction de prendre contact avec la population coréenne. Les conditions de vie sont dures à cette époque pour l’ensemble des missionnaires, chacun faisant ce qu’il pouvait là où il se trouvait. C’est alors que le P. Singer fonde, pratiquement à partir de rien, une congrégation religieuse féminine, les sœurs de la Sainte-Famille, qu’il laissera voler de leurs propres ailes à partir de 1947, et qui se développeront par la suite de leur propre mouvement.

     

    Lorsqu’en juin 1948 les relations furent rétablies entre la Corée et le reste du monde, le P. Singer bénéficia d’une évacuation sur la France, comme nécessitant un repos sanitaire. Il fut embarqué à bord d’un transport de troupes américain, qui fit naturellement route vers l’est ; après un séjour réconfortant en Europe, il repartit vers la Corée, le 21 mars 1949, par la route traditionnelle des Missions Étrangères passant par le canal de Suez : il avait réalisé ainsi son tour du monde. Entre-temps cependant des changements importants au point de vue religieux ont eu lieu en Corée : par une décision romaine datant de septembre 1948, la Société cède totalement au clergé coréen le vicariat apostolique de Séoul, et les missionnaires des Missions Étrangères sont chargés de fonder une nouvelle mission à Taejon. Si bien qu’à son retour, le P. Singer ne retrouve pas la capitale et son ancienne paroisse : ayant réglé ses affaires et fait ses adieux à Séoul, il arrive le 29 mai à Taejon, pour être propulsé le 1er juin dans le poste de Nonsan. Il y reste jusqu’au 15 juillet 1950 quand, devant la poussée des forces nord-coréennes, déclenchée le 25 juin, il reçoit l’ordre de se replier avec d’autres missionnaires sur Pusan. En effet, la mission, bien que petite, est séparée en deux régions distinctes par le fleuve Keum, sur lequel l’année américaine s’est établie pour empêcher la descente des soldats rouges vers le sud: c’est donc une région sensible, promise aux combats ; plusieurs n’ont pu les éviter et y ont laissé leur peau. Quant à lui, il est le premier à rejoindre Taejon, et est de retour dans son district de Nonsan le 17 octobre ; les troupes adverses attaquant de nouveau, il doit évacuer une nouvelle fois, réussit néanmoins à rentrer pour le 25 décembre, mais ne peut s’y maintenir. En février 1951, il apprendra que son presbytère a été la proie des flammes. Lui-même ne reste pas inactif durant cette période toute d’incertitudes, mais il assume la charge de l’aumônerie dans les camps de prisonniers nord-coréens autour de Pusan.

     

    Le 15 mars 1951 enfin, il peut revenir à Taejon, et dès le 16 est de retour à Nonsan où il s’installe définitivement Déjà au mois de mai s’y dessine un mouvement de conversions. Les misères consécutives à l’invasion ont effectivement rendu beaucoup d’esprits plus réceptifs à l’appel de la grâce, et aussi, conséquence non négligeable de la dureté des temps, les gens ont pu se rendre compte de ce qu’était réellement le catholicisme, et de la charité qui animait les chrétiens. D’où un élan assez naturel en faveur de l’Église, qui se manifeste de diverses façons. Ainsi put-on faire dans les rues de Nonsan une procession de la Fête-Dieu qui attira une foule de plus de deux milliers de curieux ; comme aussi cette singulière requête du chef de la police, désireux que le Père fasse à ses hommes une série de conférences religieuses.

     

    Et voilà qu’il vient à être élu vice-supérieur régional, en février 1952, pour un mandat de trois ans, qui sera renouvelé successivement en 1955 et 1958. C’est assez dire qu’il a la complète confiance des confrères. Cette nouvelle activité ne l’empêche pas de lancer une école secondaire en juin 1952 : il lui donne le nom de « Tai Keun », qui est le patronyme coréen du bienheureux — maintenant saint — André Kim. Son patronage favorise sans doute les entreprises du P. Singer, car les catéchumènes s’inscrivent en grand nombre, et il enregistre cette année-là 173 baptêmes d’adultes, ce qu’il considère comme un record ; il en compte encore 106 en 1953, et 138 en 1954. Si bien que son église devient trop petite ; il y a fait l’adjonction d’une tribune, mais cela ne suffit guère à caser l’affluence des grands jours. Aussi démultiplie-t-il les offices en faisant appel aux services du jeune P. Jean Olivier.

     

    Sa résidence, qui a souffert de faits de guerre par la faute des Turcs et ensuite des Américains, reste malheureusement en panne, les responsables se faisant tirer l’oreille pour débourser dommages et réparations. Quant à son école, elle connaît un succès immédiat, ayant fait de suite le plein avec vingt-quatre professeurs et quelque 600 élèves, il y adjoindra l’année suivante un jardin d’enfants qui accueille d’emblée une quarantaine de bambins. Tout cela constitue bien sûr un gros souci financier et moral, mais qui vaut le coup, estime le Père, qui y voit un moyen peu commun de faire pénétrer la religion dans beaucoup de foyers, et aussi, omet-il de dire, de forcer celui qui s’est laissé prendre dans l’engrenage à travailler dur. « Et cela est un bien », note son évêque.

     

    Travailler dur, ce n’est pas cela qui arrêtera le P. Singer. N’a-t-il pas reconstruit entre-temps un centre paroissial qui sera inauguré à Pâques 1955 ? Et voici maintenant qu’un projet tant caressé par son prédécesseur, le P. Julien Gombert, un homme pour vieillards est en chantier, dont octobre 1956 verra l’achèvement Toujours, les baptêmes d’adultes continuent : 115 en 1955, et 135 en 1956. Le poids d’une chrétienté en accroissement constant commence à se faire sentir ; aussi, le Père est-il heureux du concours que lui apportent les PP. Robert Jézégou et Jean Sieradzan : cela lui permet de consacrer davantage de temps à son complexe scolaire, qu’il a fallu quelque peu agrandir, et d’ériger à ses moments perdus une belle grotte à Notre-Dame de Lourdes, à qui est dédiée sa paroisse. En janvier 1957, il va prêcher la retraite annuelle des sœurs de la Sainte-Famille, congrégation dont il est le fondateur. Cette année-là, les baptêmes d’adultes augmentent sensiblement, puisqu’on en compte 323 ; Nonsan devient un centre relativement important, avec plus de 3.000 chrétiens et 300 catéchumènes répartis sur vingt-huit stations secondaires, tandis que le seul P. Jean Blanc est maintenant en mesure de fournir au curé une aide appréciable là où un secours supplémentaire serait le bienvenu. Une perte ressentie par tout le monde, et particulièrement par le P. Singer fut celle, le 8 juin, de son supérieur hiérarchique immédiat, Mgr Germain Mousset, ancien vicaire apostolique de Taegu, qui avait vécu depuis 1900 l’histoire mouvementée du pays à travers la persécution, la guerre, la paix, sous les régimes coréen, japonais, américain...

     

    Alors que rien ne la laissait prévoir, c’est une véritable révolution qui s’est abattue sur l’école du P. Singer, laquelle a connu, au cours de 1958, une série d’événements s’enchaînant au détriment de l’institution elle-même, sous forme de cabale politique, grève des étudiants, interventions de police, etc. Il a fallu licencier le corps professoral pour que soit dénoué cet écheveau quasi inextricable. Comme bien on pense, ni la remise au pas ni le retour à l’ordre ne furent la tasse de thé du fondateur. Néanmoins, gardant en toutes choses son impassibilité, celui-ci a maintenu le haut niveau de son travail pastoral, ajoutant trois dessertes dans son domaine, et élevant une grande chapelle près du camp militaire nouvellement établi dans les environs, et qui, groupant 60.000 soldats, augmente, avec les familles, de quelque 100.000 habitants la population du district. Cette charge supplémentaire vient à point pour que soit résolue finalement une question qui tourmente le P. Singer depuis au moins un lustre, celle de la division de sa trop vaste paroisse ; non pas qu’il rechigne à la tâche, mais un secteur plus réduit devrait lui permettre non seulement de s’occuper avec plus de soin de ses chrétiens, mais encore de profiter de l’air du temps, favorable aux entreprises nouvelles qui pourraient amener à l’Église quelques recrues. C’est chose faite, en 1959, avec l’érection de la paroisse de Masan, qui lui enlève le souci d’à peu près un millier de catholiques — soit le quart de son effectif — et lui laisse la charge de dix-huit hameaux, gérés en compagnie du jeune P. Pierre Lopépé, qui l’aide efficacement. En mai sont jetées les fondations de la future église, ce qui ne diminue en rien son zèle pour les conversions qui, bien entendu, n’atteignent plus un niveau aussi spectaculaire qu’au cours des exercices précédents : 192 pour toute l’année. Et pour couronner tout cela, il aura encore la joie de prêcher la retraite en août-septembre à ses religieuses de la Sainte-Famille.

     

    Et voilà que 1960 arrive déjà ; cela va faire 25 ans que le P. Singer a reçu la grâce du sacerdoce, et qu’il est au service du Seigneur : il fête son jubilé d’argent à Nonsan, comme il se doit, au milieu de ses chrétiens, dont le troupeau s’augmente encore de 123 unités. C’est le moment de jeter un regard en arrière, et de juger objectivement ce qui a été fait durant ce laps de temps. Le Père n’a pas lieu de se plaindre, loin de là. À ne répertorier que ses œuvres  principales, celles qui émergent de la trame obscure du quotidien, on ne peut que se réjouir de l’extension prise par la congrégation religieuse qu’il lui fut donné de fonder, et de l’efflorescence de l’école secondaire qu’il a créée. Sans oublier d’ailleurs le travail en profondeur, comme par exemple en fait foi sa Légion de Marie, très active, avec trois  « praesidia » et la première « curia » de toute la mission. Cela, sans compter non plus ses constructions nombreuses, entre autres cette même école, le Centre paroissial, son église qui s’achève... Le tout, sur le fond presque inapparent de sa tâche de vice-supérieur régional, qu’il remplit avec un doigté exemplaire.

     

    Continuant sur cette lancée, il envisage de remanier la configuration scolaire de sa paroisse : les locaux de l’école secondaire, malgré les travaux d’extension déjà antérieurement réalisés, sont devenus trop petits pour répondre aux besoins de ses 900 étudiants qui y suivent les cours de trente professeurs. Ils serviront désormais à l’école supérieure des filles, que les sœurs de Saint-Paul de Chartres vont ouvrir sous le vocable « Étoile de la mer ». Quant aux garçons de l’école secondaire, ils auront des bâtiments neufs : le début de 1961 en voit le chantier s’ouvrir, tandis qu’un autre va se fermer en octobre, quand aura lieu la bénédiction de sa nouvelle, église par Mgr Adrien Lambeau. Ce sera pour le P. Singer une sorte d’apothéose, après laquelle il compte prendre quelque repos bien mérité au pays natal. L’intérim sera assuré par le P. Lopépé ; tout est prêt pour le départ, fixé au 6 février 1962 ; en effet, il quitte la Corée à la date voulue, comptant y revenir vers la fin de l’année. La providence lui ménage cependant quelque surprise, car dès son arrivée ses plans sont bouleversés : il n’a pas prévu que les médecins lui découvriraient une tuberculose rénale, ce qui lui vaut une hospitalisation immédiate au sanatorium du clergé à Thorenc. Cela n’entrait pas du tout dans ses vues, il y trouve le temps long ; enfin, 1964 voit poindre l’aube d’une libération : il est de suite prêt à repartir pour cette Corée qui lui a tellement manqué durant ces deux ans, et à mettre les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu.

     

    Il embarque le 7 avril, et arrive à la fin du mois de mai au but de son voyage, mais laissera Nonsan à plus jeune que lui, car il n’a plus la santé suffisante pour supporter la charge de cette grande paroisse. On pense à lui pour un nouveau poste : un bled au point de vue chrétien, puisqu’il ne compte que 500 baptisés, mais sur une population de 30.000 habitants !  Effectivement, il prend en juin possession du district de Hongsan, où tout est à faire. Mais il se sent comme un jeune plein d’enthousiasme, et de plus il a l’expérience maintenant, n’a pas à acquérir la connaissance et de la langue, et du pays. Aussi ne perd-il pas son temps, il va tout de suite à l’essentiel, s’assure la collaboration de sœurs de la Sainte-Famille et, en l’espace de quatre ans, Hongsan a pris figure de chrétienté, au point de compter près de 700 chrétiens et 200 catéchumènes, en dépit de l’exode qui, sans arrêt, entraîne vers les grandes villes les semi-ruraux de son bourg. Vers la fin de l’année, il retrouve toute la communauté des sœurs de la Sainte-Famille, qui l’invitent à Séoul pour prêcher la retraite annuelle, ce qu’il accepte avec plaisir, et le reporte, qu’il le veuille ou non, aux temps où, pour le service des pauvres, il commença à jeter les fondements de cette congré­gation. Il y prend en même temps quelque repos, car il se plaint depuis peu de fatigue, et s’inquiète de la diminution de ses forces physiques. Ce séjour aura quelque retentissement dans son existence, puisqu’il inspirera aux sœurs une démarche inattendue : dès 1969, elles adressent à leur archevêque, Mgr Etienne Kim Sou Hwan, tout fraîchement revêtu de la pourpre cardinalice, une requête en vue d’avoir le P. Singer comme aumônier et directeur spirituel. Cela ne se fait pas tout d’un coup, d’autant plus qu’est nécessaire l’agrément de l’évêque de Taejon, de qui dépend le Père. Les négociations traînent un peu, mais les choses finissent par s’arranger, et, en janvier 1970, tous les obstacles sont écartés et Pierre Singer revient donc à Séoul, à la grande joie de ses religieuses.

     

    C’est une autre étape qui commence dans sa vie de missionnaire. En plus de sa fonction stricte d’aumônier, il donne aux novices et aux postulantes des cours de doctrine et de spiritualité, et s’occupe de leur préparation première à la liturgie et à la Bible, avant leur envoi dans des instituts spécialisés. Il se plaît bien dans son couvent et y vit une expérience qui en vaut la peine, trop heureux de pouvoir encore participer, d’une façon indirecte maintenant, mais toujours active, à la diffusion de la Parole et au développement de l’Église de Corée. Il revoit aussi ses vieux papiers, et réédite un livre de chants coréens qu’il avait publié en 1967, après son retour de France, quand il était à Hongsan : volume remarquablement utile pour aider les fidèles dans leur participation à la liturgie. Il a l’intention de faire de même avec celui qu’il avait mis au point antérieurement, pendant ses années à Nonsan ; il s’agissait d’un livret donnant un choix de messes chantées et dialoguées. Mais cette œuvre nécessite une révision totale, et la liturgie est à l’époque susceptible de tels changements, qu’il renonce momentanément du moins à ce projet, qui finalement ne se concrétisera pas.

     

    Il fêtera son jubilé de 50 ans de prêtrise en 1985 ; le 13 septembre sera le jour choisi pour la célébration officielle. Mais, à une date plus proche de l’anniversaire de son ordination, il répond aux congratulations du supérieur des Missions Étrangères en l’entretenant de sa chère congrégation : c’est la grande chose de sa vie, maintenant qu’il n’a plus que cela à penser. « En Corée, écrit-il, il y a une quarantaine de maisons. À toutes les sœurs qui viennent à la maison mère, je leur demande : « Chez vous, y a-t-il des catéchumènes ? » Elles me répondent toutes par des chiffres fantastiques, auxquels nous, les anciens, on n’était pas habitués. » Et il termine ce message, qui traduit bien son souci constant d’un épanouissement toujours plus grand de la foi en Corée, par Ces mots dictés par l’humilité et la reconnaissance : « À Dieu qui nous donne cette joie, à Lui gloire pour les siècles des siècles ! »

     

    La congrégation en effet s’est prodigieusement agrandie, puisqu’elle compte à cette époque 350 religieuses et 30 postulantes. C’est chez elles que, connaissant la maladie qui devait l’emporter, au bout d’un long coma, durant lequel elles se sont relayées pour le soigner et le veiller, il rendra sa belle âme à Dieu, dans la quatre-vingt-deuxième année d’une vie bien remplie, après avoir eu la délicatesse d’écrire à sa famille une lettre d’adieu, où il dit notamment  : « Ma foi est celle de mon enfance, celle de l’Église catholique romaine. Tout ce que j’ai fait a été bien imparfait, bien minime, mais que peut faire d’autre un pauvre homme ? J’ai commis beaucoup de fautes et de scandales. J’en demande pardon à Dieu. Je n’espère que la miséricorde infinie de Dieu. Malgré tout, j’ai essayé d’être sincère et de vivre mon sacerdoce. » Et plus loin, il rappelle les consignes que son père avait laissées à ses enfants au moment de mourir, les faisant siennes comme étant un legs qu’il transmet à son tour aux nombreux membres de sa famille : « Aidez-vous les uns les autres, car l’union est le secret de la force et du bonheur. Aimez-vous les uns les autres, car les joies les meilleures sont celles de la famille. Demeurez chrétiens. Faites du bon travail qui demeure éternellement ! Il ne suffit pas de recevoir de l’Église, il faut également lui donner son temps et ses forces, partager et donner aux autres la Vérité que nous possédons par la grâce de Dieu. Un bon chrétien est comme un bon soldat, il ne faut pas seulement rester sur la défensive, il faut passer à l’offensive. »

    • Numéro : 3539
    • Pays : Corée
    • Année : 1935