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Paul SIMON (1844-1908)

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    Nous apprenions, hier, la nouvelle suivante : « Le P. Simon vient de rendre son âme à Dieu, ce matin, 10 décembre 1908, à  l’infirmerie du séminaire de Saïgon. »

    Tous ses confrères, qui se trouvaient réunis pour la retraite annuelle, et qui avaient été témoins de ses souffrances, ne pouvaient que remercier Dieu d’y avoir mis un terme, en l’appelant à la récompense de son dur martyre et des travaux de son long apostolat de quarante années sous le ciel de la Cochinchine.

    Il faut l’avoir vu de longs mois passer les jours et les nuits interminables, accoudé à sa petite table, la respiration haletante, le cœur oppressé, dans l’impossibilité de prendre la position horizontale, pour comprendre le sentiment de soulagement éprouvé par ses confrères.

    Le lendemain du jour où M. Simon rendait sa belle âme à Dieu son Créateur, la presse saïgonnaise saluait la mémoire de ce vieux colonial.

    On lisait dans l’Indochine Française : « Beaucoup ont connu cet homme, quelque peu original, tout d’une pièce, brusque dans ses paroles et dans ses gestes, dur à lui-même, et toujours prêt à rendre service aux autres. Santé robuste malgré sa maigreur d’ascète, volonté de fer, il accordait peu de repos au compagnon de son âme. Sans façon, il le condamnait à  marcher, à piocher, au soleil de Cochinchine, ainsi qu’il eût fait sous le ciel d’Autun. Ses jarrets ont arpenté, en tous sens, les chemins primitifs de la colonie, et ses bras ont défriché des terres qu’il arrosait de ses sueurs.

    « Entre temps il écrivait. Pris de pitié pour les victimes des mauvaises digestions, il publia, en langue annamite, un livre de cuisine. Dans cet homme qui vivait volontiers de riz et de saumure de poisson, il y avait un Brillat-Savarin... en théorie du moins. Car, pour être vrai, je dois mentionner l’opinion de quelques-uns, prétendant que la science culinaire de l’auteur s’évanouissait devant la pratique.

    « Il était médecin aussi, et herboriste. Tous les simples lui étaient connus. Il les traitait en amis, et se faisait aider par eux, dans ses maladies et celles du prochain.

    « Il était lui-même de la famille de ces simples, qui naissent, vivent et meurent sous l’œil de Dieu, sans abuser de rien, sans peur ni reproche.

    « Il n’aimait pas le tigre, chasseur d’hommes, altéré de sang. Il le détruisait par le plomb et le poison, autant qu’il le pouvait. Il y eut même entre eux certaines rencontres dont plus d’un Nemrod eût fait autant de tragédies .

    « Vieux, cassé (après avoir quitté le cap Saint-Jacques), cet homme, essentiellement bon, avait été placé à Dangiay, dans la belle concession de Suzannah, pour y finir ses jours. Il soignait l’orphelinat qu’on y a établi, et visitait les chrétiens habitant ces parages. Il était là dans son élément : la terre, la forêt, la culture; le jour, le grand soleil, planant majestueusement sur la sombreur des bois; la nuit, les millions d’insectes, chantant la joie de vivre; et, de temps à autre, la voix du tigre déchirant le concert. Il avait près de lui ce qu’il avait toujours aimé : Dieu dans sa pauvre chapelle de feuillage, des âmes croyantes qui lui disaient : « Père. »

    « Ce vieillard était heureux et, dans son bonheur, il se promettait de longs jours.

    « Quelques mois s’écoulèrent, et la maladie vint le visiter sous sa paillotte. Le cœur avait trop battu. Il était lassé, blessé, menaçait ruine.

    « On conduisit le malade à l'infirmerie du séminaire. Là, pendant un an, ce fut la lutte entre la mort et le malade, qui prétendait vivre, et retourner dans la forêt. Martyre d’un an, dans lequel, au moral, il ne fut jamais vaincu, cent fois on le crut agonisant, et, cent fois, il revécut.

    « Aujourd’hui, c’est fini. Le bon ouvrier a trouvé son repos.

    « Dors, ami, dors, la croix sur la poitrine, ton sommeil du juste ! Dors, sous le regard de Dieu, dont la voix t’éveillera !

    « Dors en paix ! Je préférerais ton humble tombe à celle de plus d’un grand de la terre, dont le faste attire le regard profane du passant. »

    À ces paroles d’un ami qui avait connu et apprécié notre cher défunt, nous ajouterons les notes suivantes.

    M. Paul-Marcel Simon, né au diocèse d’Autun en 1844, quitta la France, traversa l’Egypte par la voie ferrée d’Alexandrie au Caire, quelques mois avant l’ouverture du canal de Suez à la grande navigation, et débarqua à Saïgon au commencement de 1869; il y aura demain quarante ans.

    Nous connaissons peu de détails sur son enfance et sur sa jeunesse. Nous savons seulement qu’il était fils d’une bonne famille bourgeoise, profondément chrétienne; que sa mère, surtout, femme d’une probité scrupuleuse et d’une rigidité antique, surveilla attentivement l’éducation première du petit Marcel. Le souvenir d’affectueux respect et de profonde vénération qu’il en avait gardé suffit à prouver l’empreinte indélébile que cette chrétienne de grande race avait su imprimer dans l’âme de son fils .

    Reçu, à son arrivée en Cochinchine, par Mgr Miche, il fut accueilli avec bonheur. Le vétéran des luttes de la persécution, dévisageant ce jeune bourguignon, grand, droit, mince, nerveux et maigre, au front dégagé et au nez proéminent, lui promit une carrière de cent ans en sa nouvelle patrie, bien que le climat eût, à juste titre, la réputation d’être des plus meurtriers, et le retint auprès de lui, au séminaire de la mission.

    Tout en s’initiant à la pratique de la langue annamite, le jeune missionnaire s’acquitta avec zèle et entrain de ses nouvelles fonctions de professeur et de procureur. C’est en celles-ci surtout qu’il se distingua; car il se montra vraiment procureur actif, intelligent, avisé, sans grand souci peut-être des principes d’une stricte économie.

    Dès que M. Simon possède suffisamment la langue annamite, son évêque confie à. son activité débordante le district de Cai-bè, un des plus étendus de la mission. Après quelques années consacrées à courir les fleuves et les arroyos de ce quartier, pour en visiter les nombreuses chrétientés, le jeune missionnaire est envoyé à. Mac-bat, vaste agglomération de chrétiens qui comptait plus de 3.000 âmes, tant au centre que dans les annexes.

    Son zèle continue à s’y donner libre essor dans l’administration des sacrements et la prédication de la parole de Dieu. Deux épidémies de choléra, qui firent alors rage en Cochinchine, lui donnèrent l’occasion de travailler au salut des corps, aussi bien qu’à celui des âmes. Durant des mois entiers, l’infatigable ouvrier apostolique, ainsi qu’une jeune recrue, son auxiliaire et ami, M. Génibrel, ne quitta son cheval que pour descendre en barque, portant sans cesse les secours de la science et de la religion aux victimes du terrible mal. En même temps qu’il envoyait au ciel les plus éprouvés, il parvenait à sauver presque tous ceux qui l’appelaient dès le début et que la mort n’avait pas encore marqués de son sceau.

    Son dévouement de chaque jour, de chaque heure, l’avait profondément attaché aux populations des basses provinces. Aussi, quand Mgr Colombert, successeur de Mgr Miche, l’appela de Mac-bat, dans les hautes provinces, en éprouva-t-il une sorte de déchirement, dont la cicatrice était encore sensible trente ans plus tard, quelques mois avant sa mort.

    Appelé à fonder le poste de Tay-ninh, sur les frontières du Cambodge, il se mit cependant courageusement à l’œuvre. Tout était à fonder sur une terre ingrate, en pleine forêt. Bien qu’il se trouvât dans son élément, il dut peiner ferme pour s’ouvrir un terrain où il pût établir une église, un presbytère, une école, et caser quelques familles chrétiennes. S’il mit la bourse de notre procureur largement à contribution, on peut ajouter qu’il paya plus largement encore de sa propre personne. Il fallait le voir, en habit court, sous les grands arbres de la forêt vierge, dès les  premières lueurs de l’aurore, son action de grâces sitôt terminée, la hache ou la pioche à la main, diriger son équipe de coolies, leur donner l’exemple de la vigueur, de l’assiduité et de la résistance au travail. Le grand soleil même, cet ennemi de l’Européen en Cochinchine, ne ralentissait pas son ardeur, au grand ébahissement de nos compatriotes, établis à l’inspection et dans le quartier.

    Son installation terminée, après avoir fixé ses chrétiens aux environs, il parcourut la forêt, en compagnie d’un serviteur, à la recherche des ouailles que la persécution, la misère, et même le vice, avaient dispersées dans ces solitudes immenses. Ses tournées apostoliques se prolongeaient deux, trois, et même quatre semaines. Marcheur intrépide, il les eût faites à pied de préférence, le fusil sur l’épaule, pour se protéger contre les fauves, tigres, éléphants, rhinocéros, qui abondaient alors et qui ne sont pas rares encore aujourd’hui en ces forêts peu habitées, mais il y utilisait la charrette à bœufs, dont il ne se servait guère, du reste, que pour le transport de ses bagages; car il lui fallait bien nourrir le corps et l’âme : malgré sa vigueur physique et morale, M. Simon n’avait pas trouvé le moyen de se passer du bol de riz et du morceau de mam (poisson conservé dans la saumure) indispensables, et sa piété envers Notre-Seigneur ne s’accommodait pas de la privation du saint Sacrifice.

    En parcourant les profondeurs de la forêt tropicale, tout comme en défrichant la lisière, il fut toujours fidèle à la célébration des saints Mystères. Soit sous sa pauvre paillotte, soit en barque sur le fleuve, soit en char à bœufs à travers les solitudes boisées, il renouvelait chaque jour le Mystère de la Passion, et nourrissait son âme du Corps et du Sang de notre Sauveur.

    Son esprit d’organisation, poussé jusqu’aux moindres détails, avait su disposer en autel, sinon riche, du moins convenable, son modeste véhicule, le seul utilisable en cette région dépourvue de routes.

    Le char à bœufs, tel qu’il existe toujours en ce quartier reculé, est composé d’un cadre rectangulaire, que portent les deux essieux. La plate-forme, où le voyageur se couche, munie de quelques bambous écrasés, forme corps avec la flèche où sont attelés les deux bœufs, et se trouve recouverte d’un léger toit de feuilles. Pas un morceau de fer n’entre dans sa confection. Le tout est consolidé par des chevilles de bois et par des tresses en rotin : ce qui présente l’avantage appréciable, en ces lieux où l’on ne rencontre aucun ouvrier, de permettre au conducteur de réparer, séance tenante, un essieu, ou toute autre pièce qui se rompt. Aussi les pannes sont-elles inconnues avec ce véhicule primitif qui, sous ce rapport, est bien supérieur à la fulgurante automobile. Telle est, du moins, l’opinion d’un civilisé qui habite à soixante kilomètres du forgeron et du charron les plus rapprochés.

    Son char arrêté au pied d’un des géants de la forêt, M. Simon y installait, à l’arrière, sur une natte cambodgienne, sa pierre et ses nappes d’autel. Les deux roues servaient de chandeliers, et le conducteur répondait aux prières du célébrant.

    Cette vie de labeurs et de courses n’avait pas altéré la santé du robuste bourguignon; il ne fallut rien moins qu’une malencontreuse insolation, accentuée, sans doute, par un léger paludisme, pour l’abattre sur son lit. Le mal lui parut d’abord léger, négligeable, mais un Français de ses amis, qui lui rendait visite, en jugea différemment. L’administrateur du lieu, chef de la province, aussitôt avisé, s’empressa de mettre sa chaloupe à la disposition du malade pour le faire transporter à Saïgon. Condamné par la Faculté, il resta quelques jours entre la vie et la mort, se préparant à celle-ci, bien qu’il n’y crût pas, et ne tarda pas à voir triompher la force de sa constitution.

    Sur l’ordre des médecins, qui n’hésitent jamais à faire rapatrier un colonial de vingt ans, il reprit le chemin de France, d’où il revint aussi fort que par le passe, après un séjour d’un an.

    Placé à la tête du district de Bung, dont la station centrale contient près de 1.500 chrétiens, il se remit aux travaux du ministère, s’occupant avec un soin tout particulier de la jeunesse et des enfants qui sont nombreux en ce quartier.

    À Bung, comme dans tous les districts qu’il administra, M. Simon ne négligea pas l’exercice de la médecine gratuite. Il excella surtout dans les soins intelligents qu’il prodigua sans compter aux malades, affligés de blessures, de plaies et de toutes les maladies de peau, sans la moindre répugnance, avec une aimable brusquerie, qui rassurait les plus timorés; il appliquait cataplasmes, bandages, onguents, d’une main légère, tout comme l’infirmier le plus expérimenté. C’était un plaisir de voir chaque matin, défiler les théories de païens et de chrétiens, qui s’en retournaient soulagés par son traitement et réconortés par sa parole chaude et encourageante.

    Que de païens ont appris à connaître ainsi la religion du Bon Maître du ciel ! Si la plupart d’entre eux ne demandèrent pas le baptême, ils ne purent, du moins, s’empêcher d’estimer cette religion dont les ministres se montrent si charitables et si compatissants aux misères des pauvres humains.

    La mission, tout en établissant une chrétienté au Cap Saint-Jacques, désirait y fonder un sanatorium, où pourraient aller se reposer les missionnaires fatigués et les malades convalescents. Mgr Dépierre, convaincu d’être l’interprète de l’opinion publique, désigna M. Simon pour être l’organisateur de cette œuvre en partie double. Au Cap Saint-Jacques, comme dans tous ses autres postes, le zélé missionnaire se mit à l’œuvre avec entrain et ne tarda pas à offrir à ses confrères une maison très convenable, où ils pouvaient aller recevoir la plus cordiale hospitalité. Ceux qui l’ont mise à contribution n’oublieront jamais le joyeux empressement et les soins assidus dont ils ont été l’objet de la part de leur hôte.

    À ces souvenirs s’en mêle un autre qui prouve l’activité et la sollicitude inlassable de M. Simon, quand il s’agissait de soulager la souffrance humaine. Que de fois n’ont-ils pas vu la maison encombréc jusqu’auprès du lit, par les infirmes, les pelés, les galeux, qu’il soignait de ses propres mains, et qu’il logeait dans sa maison, n’ayant pas d’hôpital à sa disposition.

    Si la station du Cap n’a pas donné, au point de vue sanitaire, tous les résultats espérés, cela tient à des causes indépendantes de la volonté de notre dévoué missionnaire, et dont la principale est que cette plage est loin d’être aussi salubre qu’on le proclamait à l’époque.

    Notre confrère n’en continuait pas moins son œuvre, quand un incendie, aussi violent que subit, vint réduire en cendres la grande halle, murée en pisé, qui lui servait, depuis dix ans, d’église provisoire. Les efforts qu’il fit pour mettre à l’abri la Sainte Réserve et sauver quelques ornements, unis à la secousse morale, ébranlèrent la solidité de sa constitution. Aussi, après avoir oscillé entre le mieux et le mal, pour tomber au pire, dut-il, sur l’ordre de Mgr Mossard, son vicaire apostolique, aller se reposer à Béthanie, d’où il revint bientôt, du reste, sans changement appréciable.

    Retiré dans la maison de retraite fondée, non loin du tombeau de l’évêque d’Adran, pour nos vieux prêtres indigènes, il s’inquiétait déjà d’un nouveau poste, tandis que ses supérieurs et ses confrères le croyaient engagé sans retour sur le chemin qui conduit au cimetière où reposent les missionnaires décédés à Saïgon.

    Contre l’attente générale, malgré son état de faiblesse extrême, quelques mois plus tard, l’infatigable marcheur refusait l’offre d’une voiture, et pouvait se rendre à Saïgon, en faisant à pied une course de 9 kilomètres, grâce à un détour qui l’allongeait de 3, peut-être de 4.

    Bien que son évêque voulût lui ménager encore quelques mois de repos pour consolider le rétablissement de sa santé, il n’eut de paix que lorsqu’il fut installé dans la forêt, dans une station où devaient s’établir les Sœurs de Saint-Paul de Chartres, avec une colonie d’enfants orphelins.

    C’en était trop, cette fois. Le vieil ouvrier, trop pressé de se mettre à l’œuvre, mal logé, édenté, mal nourri, en un terroir tout neuf, devait, huit ou neuf mois plus lard, rentrer à Saïgon, non découragé, mais fatigué, disait-il, pour y soigner, selon son expression pittoresque, ses vieux tuyaux de pipe. Il appelait ainsi ses vaisseaux sanguins, que le docteur lui avait dit être atteints d’artério-sclérose.

    Le mal était trop profond ; bien que le malade ne se soit avoué vaincu qu’à la dernière heure, il a fini par emporter le solide bourguignon, après plus d’une année de terrible souffrance. Ces souffrances et la réclusion forcée, il les supporta avec un courage admirable et dans les sentiments d’une édifiante résignation chrétienne .

    M. Quinton, qui accourait jour et nuit à ses appels, Sœur Rosa, qui le soignait, et le serviteur qui le vei1lait, ne firent pas grief des mots souvent un peu vifs, des mouvements parfois brusques arrachés par la souffrance à cet homme de fer, cloué aujourd’hui sur sa chaise de douleur.

    Sa dévotion au Saint-Sacrement ne se démentit pas un instant. Rien ne pouvoit lui faire plus grand plaisir que de lui proposer la sainte communion avec 1’assistance à la messe dans le petit oratoire amé-nagé près de sa chambre de malade.

    Après avoir été sur le point d’expirer à différentes reprises, il put quitter son fauteuil et se reposer sur un lit. C’était la fin. Il ne tardait pas, affiné par la souffrance, à rendre le dernier soupir, le lendemain de sa dernière communion.

    Nous perdons dans la personne de M. Paul Marcel Simon un aimable et serviable confrère, un fils de la race des forts, qui n’a pas dégénéré des siens.

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1007
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1869