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Marcel SIGNORET (1902-1950)

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    Le P. Signoret naquit à Gigondas, au diocèse d’Avignon, dans une famille profondément chrétienne, dernier-né après six sœurs qui auraient voulu le choyer sans doute avec quelques exagérations, mais le papa veillait et voulait pour Marcel une éducation virile. Notre confrère aimait à raconter comment, un jour d’école buissonnière, il avait reçu une punition dont il avait conservé un cuisant souvenir. Gigondas est un hameau magnifiquement situé au pied des Alpes, dominant de peu la vaste plaine du Rhône d’une fertilité remarquable. Non loin de là, se profilait le fameux Mont Ventoux dont il parlait avec emphase : sa famille y faisait parfois une excursion qui comblait de joie le petit Marcel.

     

    Lorsqu’éclata la grande guerre, il avait un peu plus de 12 ans. Le départ pour le front de tous les jeunes gens mobilisables, suivi de formidables hécatombes, le frappa douloureu-sement. Ce fut vers cette époque, qu’il résolut d’être missionnaire ; ce cataclysme ne fut sans doute pas étranger à sa vocation. Sa famille était trop chrétienne pour s’y opposer. Il entra au petit Séminaire d’Avignon, à l’ombre du palais des Papes, qu’il connaissait à fond et décrivait si bien. Hélas ! la plupart des professeurs étaient sur les champs de bataille. Ses études durent-elles en souffrir ? En tout cas, on ne s’en aperçut guère. Doué d’une belle intelligence et ayant le travail facile, aucune branche du savoir humain ne le laissait indifférent. Ses préférences le portaient surtout vers la poésie, le chant et la musique.

     

    Reçu bachelier avec mention, il entra aussitôt au Séminaire des Missions-Étrangères de Paris, où il se montra, disent ses condisciples, un aspirant distingué. Il fit deux ans de service militaire à Aix-en-Provence (et au début de la seconde année,il obtint le grade de maréchal des logis). De retour au Séminaire, il y reçut la prêtrise le 19 décembre 1925 et fut désigné pour la Mission de Anlung où il arriva le 8 juin 1926.

     

    Après un an d’étude de la langue chinoise, il devint vicaire du P. Joseph Esquirol, botaniste distingué. Lui aussi s’adonna à cette science et fit, en compagnie de son curé, l’ascension de la plus haute montagne du pays dite « tête du dragon » qui lui fit admirer une magnifique forêt de camélias géants. Une année était à peine écoulée, que le P. Signoret fut jugé capable de remettre sur pied le nouveau district de Paopaochou, dont plusieurs centaines de chrétiens avaient été quasi exterminés pendant la terrible famine de 1924. Après l’avoir parcouru dans tous les sens, il n’en retrouva que cent vingt : tous les autres étaient morts de misère et de faim. Il y bâtit une résidence avec chapelle, presbytère, école de garçons et de filles.

     

    L’important district de Wangmo étant devenu vacant par suite de la mort de son titulaire, le P. Signoret en fut nommé curé en 1929, et, avec l’aide d’un vicaire chinois, continua de s’occuper des deux districts de Wangmo et Paopaochou. Bâtisseur infatigable il remit à neuf la résidence de Wangmo détruite par un incendie, tout en continuant de visiter régulièrement ses nombreux catéchumènes et chrétiens disséminés sur une immense étendue.

     

    Toujours dévoué et prêt à tous les travaux, il fit l’intérim de la procure pendant l’année 1932 et commença les travaux de reconstruction du petit séminaire de Kinkiatchung ; puis il revint dans son district de Wangmo avec un nouveau vicaire, le P. Pouvreau, qu’une mort prématurée devait lui enlever. Entre temps, le P. Signoret s’était perfectionné dans l’étude de la langue chinoise qu’il parlait avec grande facilité. Il avait également appris la langue dioy nécessaire dans une grande partie de la Mission. Son école, sous la direction d’un excellent directeur chinois, prit un développement considérable. Il fit paraître un petit bulletin mensuel en chinois, très intéressant, narrant avec élégance les principaux événements des quatre districts situés sur la rive gauche du fleuve Pépankiang.

     

    En octobre 1934, son supérieur lui confia la direction du petit séminaire de Kinkiatchang dont les constructions venaient d’être achevées. Pendant l’exode forcé des missionnaires en 1935, il s’offrit pour accompagner au sanatorium de Béthanie, à Hongkong, le P. Williatte âgé et malade, puis revint aussitôt reprendre son travail au petit séminaire où il trouva tout sens dessus-dessous, portes brisées et une bonne moitié du mobilier volé ou détérioré, petit intermède dans la vie du missionnaire ! Lors de l’ouverture du dispensaire Saint-Joseph, à l’arrivée des Sœurs Missionnaires de Notre-Dame des Anges en 1936, toute la ville étant présente, le Père fit exécuter par les petits séminaristes le chant des « Martyrs aux Arènes » à quatre voix qui produisit sur l’assistance une profonde impression.

     

    En 1937, il profita du retour de Hongkong du P. Williatte, revenu tout rajeuni, pour prendre un congé en France. A peine était-il arrivé au pays natal, que le Supérieur général lui demanda d’occuper pendant deux ans la charge de professeur au petit séminaire de Beaupréau. Il obéit aussitôt et s’acquitta de son emploi au grand contentement de tous : Supérieur, professeurs et élèves.

     

    Ces deux années de professorat terminées, il se préparait à revenir dans sa Mission, lorsqu’éclata la deuxième guerre mondiale. Mobilisé dans l’artillerie de la ligne Maginot, notre confrère fut fait prisonnier et emmené dans un « stalag » aux environs de Brunswick. Son influence fut vite appréciée par ses co-détenus. En qualité d’aumônier, il eut rapidement fait d’improviser une chapelle pour le service divin, mais qui était employée souvent comme salle de fêtes, de théâtre et de conférences. Travailleur infatigable, il donna de nombreuses et intéressantes conférences sur des sujets les plus variés. A ses moments de loisirs, il profita de la présence d’un jeune docteur pour étudier la médecine qui pouvait lui être utile plus tard en mission.

     

    Démobilisé le 11 avril 1945, le P. Signoret pensait pouvoir regagner sans plus tarder son poste au petit séminaire d’Anlung, mais les transports étaient inexistants. Pour ne pas demeurer inoccupé, il accepta le poste de curé de Sablet en Avignon, où il ne resta que quelques mois. Enfin, le 23 mars 1946, il put s’embarquer et rejoindre Anlung après neuf ans d’absence. Son supérieur lui demanda de remplacer temporairement le titulaire de la procure, victime d’un grave accident. Désireux de mettre en pratique ses connaissances en médecine, il allait au dispensaire Saint-Paul aussi souvent qu’il le pouvait. Les lépreux y venant de plus en plus nombreux, il résolut de construire immédiatement une léproserie sur le lac à moitié desséché de Tahaitse, que la Mission avait acheté à cette fin. Afin de lui permettre de mener à bien une œuvre aussi importante, il dut écrire bien des lettres et des articles dans les journaux et revues. Il fallait en outre se procurer les bois nécessaires et, pour cela, parcourir les campagnes environnantes. Deux fois la semaine, il s’imposa de faire à pied les quinze kilomètres qui le séparaient du chantier et revenir le même jour pour surveiller les travaux qui durèrent plus d’une année.

     

    Un soir, le missionnaire fut conduit par des vauriens sur la montagne presque déserte, sous prétexte d’assister un malade. Il les suivit un peu à contre-cœur, car il se faisait tard. Trouvant la route trop longue, il s’excusa, mais ces bandits tirèrent leurs revolvers en disant : « Comprends-tu maintenant ? » Ils l’emmenèrent dans un repli de la montagne : « C’est ici », lui dirent-ils. Le Père qui n’était pas attaché, comprit si bien, qu’il s’esquiva prestement sous leurs yeux ébahis. Il essuya plusieurs coups de feu sens être atteint. La police fut alertée, mais sans résultat. Cette fourberie, qui devait lui coûter la vie n’était pas capable de décourager le P. Signoret ; il se contenta de prendre quelques précautions supplémentaires et continua son travail comme à l’ordinaire. En une année, au milieu de difficultés dont on a peine à se faire une idée exacte, sans négliger son emploi à la procure, il avait bâti une maison spacieuse et ses dépendances pour les Sœurs, un hôpital pour les malades invalides avec chapelle, etc... Trois Sœurs canadiennes Missionnaires de Notre-Dame des Anges, appelées pour prendre la direction de la léproserie, un excellent catéchiste et une religieuse chinoise étaient présents à l’ouverture de la léproserie Saint-Damien en 1948. Au début, les malades n’étaient qu’une vingtaine : ils sont aujourd’hui cent neuf. Après quelques tâtonnements inévitables, les travaux de la léproserie furent réglementés, avec des chefs responsables dans chaque corps de métier. Les équipes s’occupaient activement de la construction, les unes travaillaient dans les rizières et les champs, d’autres coupaient le bois de chauffage, etc. Seuls, les invalides restaient à l’hôpital spécialement aménagé pour eux. De temps en temps, une pièce de théâtre composée par les lettrés de la colonie, narrant leurs misères et leurs aventures, donnait un peu d’agrément à ces malheureux. Les femmes s’occupaient surtout à décortiquer le riz, à tisser la toile, à confectionner des vêtements pour les lépreux. Au son de la cloche, tout le monde se rassemblait pour étudier les caractères, la doctrine et les prières.

     

    Le P. Signoret était un animateur de premier ordre ; il avait mille projets en tête, mais aucun n’était mis à exécution qu’après consultation du corps de métier compétent. Des plantations d’orangers et autres arbres fruitiers furent créées, des routes ébauchées, avec l’espoir donné par le Gouvernement, de relier un jour la léproserie à la ville de Anlung par une route carrossable. Le déversoir du lac serait aménagé en creusant un tunnel sous le col qui séparait Tahaitse de l’autre lac en contre-bas : de nouvelles rizières pourraient ainsi quintupler les revenus rizicoles. Mais l’ennemi veillait, prêt à fondre sur la colonie. Le P. Signoret le savait, c’est pourquoi il avait envoyé, quelques hommes valides garder les cols donnant accès à la léproserie. Le 26 janvier, un jeune prêtre chinois avait été massacré par les brigands. Le lendemain, le Père se reposait alors que ses gens et les malades se disposaient à prendre leur repas du soir. Soudain, trois individus vinrent demander à notre confrère s’il désirait acheter du riz ; sur sa réponse négative, ils le prièrent de leur donner un collyre. Le Père les pria de s’adresser aux Sœurs et fit le geste de rentrer à son bureau, mais l’un de ces bandits l’en empêcha et un autre lui tira une balle de mitraillette qui lui traversa les deux jambes. Le missionnaire s’appuya à une colonne, et aussitôt il reçut deux autres balles qui lui traversèrent le corps ; il tomba sur la pierraille et resta là deux heures environ. Le P. Courant put toutefois lui administrer les derniers sacrements qu’il reçut avec toute sa connaissance. Sur ces entrefaites, le P. Courant qui récitait son chapelet voyant accourir de toutes parts des soldats en armes, se précipita vers la briqueterie où il fut bientôt découvert et emmené les mains attachées derrière le dos à la résidence près de laquelle gisait le P. Signoret. Il fut frappé et menacé de mort s’il ne livrait pas l’argent de la léproserie. Les domestiques furent sommés de s’agenouiller le front contre terre ; l’un d’eux voulant relever la tête reçut une grêle de balles et fut tué sur le coup ; trois lépreux furent blessés dont un mortellement. Le pillage dura deux heures environ. Tout ce qui avait quelque valeur dans la résidence du missionnaire, le couvent des Sœurs, la maison des serviteurs, la réserve, fut emporté. Les lépreux subirent le même sort. Les Sœurs, menacées à plusieurs reprises, ne furent pas malmenées. Toutes les routes étaient bien gardées, mais un jeune serviteur ayant réussi à se faufiler dans les broussailles au risque de sa vie, vint avertir l’évêché. Un peloton de soldats fut envoyé aussitôt à la léproserie, mais il arriva trop tard, les assassins avaient quitté les lieux. Un médecin et deux Sœurs infirmières de Anlung arrivèrent vers neuf heures, mais le P. Signoret venait de rendre le dernier soupir.

     

    Dès que le drame fut connu en ville de Tahaitse, ce fut une explosion de stupeur, car le P. Signoret était très estimé et aimé à Anlung et la Mission perdait en lui l’un de ses meilleurs ouvriers. Le missionnaire repose maintenant près de la chapelle qu’il n’a pas eu le temps d’achever ; son tombeau creusé par les lépreux, fut arrosé de leurs larmes et de celles des chrétiens venus pour les funérailles.

     

    Son œuvre ne devait pas être abandonnée. Un jeune confrère, le P. Collet, s’offrit pour la continuer et les pauvres malades reprirent confiance. Mais, hélas ! deux mois plus tard, les brigands revinrent plus féroces que jamais, pillèrent, brûlèrent et saccagèrent tous les bâtiments de la léproserie Saint-Damien ; il ne reste debout que quelques murs plus ou moins endommagés. Les pauvres lépreux sont à nouveau dispersés et vivent misérablement dans les fourrés ou les cavernes des montagnes. Un certain nombre d’entre eux viennent une fois par mois recevoir une mesure de riz et du sel puis s’en retournent en pleurant..

     

    Le Gouvernement nous a invités à reconstruire, nous promettant de nous venir en aide. Nous avons accepté et dès que la sécurité sera suffisante, nous nous mettrons à l’œuvre. Ce sera donc en vain que les brigands se seront acharnés sur cette œuvre de misé­ricorde.

     

     

     

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    • Numéro : 3302
    • Pays : Chine
    • Année : 1926