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Jean-Baptiste SERVANTON (1865-1948)

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    Il n’est pas facile à un chroniqueur de retracer la vie d’un confrère qui naquit le 11 septembre 1865, au diocèse de Lyon, comme ce fut le cas du P. Servanton. Mais grâce à l’obligeance d’une de ses sœurs, religieuse, âgée de 82 ans, je puis relater quelques détails sur les jeunes années de son frère, l’aîné de quatorze enfants.

     

    Jean-Baptiste reçut les premières notions de latin à la cure de sa paroisse. A douze ans, il fut admis au petit séminaire de Saint-Godard, où le Bienheureux Bonnard avait fait ses études quarante ans auparavant. Sa rhétorique terminée, il entra au séminaire de Lyon. Mais déjà il pensait aux missions. Il en fit d’abord la confidence à sa mère, attristée de le perdre, heureuse cependant de le voir faire un si beau choix. Pendant longtemps il n’osa pas en parler à son père. Il demanda la médiation de sa mère ; le père fut très réticent. Il faisait alors ajouter un étage à sa maison. « C’est ta chambre que je fais construire, lui dit le père, aide d’abord à porter les pierres. » Une explication eut enfin lieu à table ; l’abbé, courageux, exposa modestement son désir d’être missionnaire. « Si vous ne voulez pas que je parte, dit-il, je me soumettrai ; mais enfin c’est là mon grand désir. » Le père, qui avait rêvé de le garder au diocèse de Lyon, se rendit. Peut-être sa résistance fut-elle ébranlée par l’intervention du curé de la paroisse qui déclara aux parents : « Cet enfant a la vocation missionnaire depuis sa première communion. »

     

    Il partit pour la rue du Bac, où il devait passer trois ans. Saint-Romain-les-Atheux, son pays natal, le revit lorsque, ordonné prêtre et destiné à la Mission de Mysore, il y vint faire ses adieux. Craignant de faiblir, il écourta son mois de congé. C’est pour ne pas prolonger cette épreuve, qu’il regagna Paris avant la fin du mois. Le P. Servanton n’était pas seul à partir ; une de ses sœurs partait pour le noviciat des Sœurs de Saint-Joseph, et devait l’accompagner jusqu’à Lyon. A l’heure du départ, famille, parenté, amis, tout le village se trouvaient groupés autour des partants. Il demanda à genoux la bénédiction de ses parents, et, à son tour, bénit toute la foule, puis embrassa les siens, et, avec sa sœur monta dans la voiture qui devait les conduire à la gare. La foule se groupa sur un monticule d’où l’on pouvait suivre la route jusqu’à une assez grande distance. Les cloches sonnèrent à toute volée, et les deux partants les entendirent jusqu’au moment où un dernier virage déroba à leurs yeux le monticule sur lequel s’agitaient les mouchoirs. Ils étaient partis ! Le 11 décembre 1889 le P. Servanton s’embarquait pour la Mission de Mysore.

     

    Ce n’était pas une mauvaise recrue que reçut là Mgr Caodou. On peut sans témérité supposer que le bon évêque se félicita de voir venir en renfort un jeune homme ardent, d’une belle santé et — comme l’événement allait bientôt le montrer — remarquablement doué pour les langues.

     

    Son premier poste fut Hassan, paisible localité du plateau mysorien. Dès 1892, au plus tard, il y était seul, à la tête d’une communauté disparate où les domestiques tamouls se mêlaient à leurs maîtres anglais et aux commerçants konkanis, au milieu d’une population païenne de langue kanara, tour de Babel en miniature qui n’était pas pour effrayer le pasteur. Il ne fallut pas longtemps au P. Servanton pour évoluer au milieu de toutes ces langues qu’il devait parler avec aisance toute sa vie, non sans les supplémenter d’un solide bagage d’hindoustani et de télégou.

     

    Nous étonnerons-nous, après cela, que l’évêque, Mgr Kleiner, — car Mgr Caodou était mort en 1890 — eût jugé le jeune P. Servanton apte à devenir le successeur éventuel du cher et vieux P. Jansoone, chapelain de Saint-François-Xavier à Bangalore ? Si Hassan est une Babel en miniature, Bangalore commençait déjà à l’époque d’être une Babel en grand. A peine existante en 1800, la ville se présentait bien sur la fin du siècle. Les optimistes assu-raient même qu’elle n’avait pas fini de grandir. On les avait vus lancer l’idée d’une nouvelle église dans les champs, en prévision des extensions à venir. Les pessimistes avaient hoché la tête en voyant s’élever dans les champs, « dans le désert », prétendaient-ils, une église, à la vérité modeste, mais tout de même ambitieuse pour la localité où on la construisait. La construction de cette église ne devait pas avoir été une si mauvaise idée, puisqu’elle s’était doublée bientôt d’une école ; laquelle avec le temps, s’était elle-même scindée en deux : séminaire et collège ; cependant qu’un couvent s’établissait à proximité et que les maisons commençaient à se grouper tout autour. Le P. Servanton fut donc rappelé à Bangalore comme professeur au collège, mais avec l’avis oral de profiter de son temps libre pour aider le P. Jansoone, lui rendre tous les services possibles, se préparant à lui succéder plus tard, un jour ou l’autre. Ainsi fut fait. La prise de pouvoir se fit comme d’elle-même graduellement, sans secousse, échelonnée sur trois ou quatre ans, quand le P. Jansoone se retira à Mysore. Le P. Servanton était curé de l’église des champs, à cela près que les champs tendaient vraiment à disparaître. Il faut aujourd’hui faire deux bons kilomètres pour en trouver un. Quant à l’église primitive, à peine si on en découvre maintenant une pierre. Douze mille chrétiens noyés dans la masse païenne ; telle est actuellement la paroisse. Ils y ont à leur usage une superbe église de granit, élevée par Rome au titre de cathédrale.

     

    Vous rendez-vous compte de ce que cela représente pour le curé ? de courses apostoliques, de mariages, de baptêmes, de classes de catéchisme, de premières communions, d’extrêmes-onctions et d’enterrements ; de travaux matériels, contrôle des matériaux, présence sur les chantiers, courses dans les bureaux de la municipalité, discussions avec les entrepreneurs, etc... Cinquante ans d’une vie haletante et sans répit ! Debout dès quatre heures du matin, s’endormant le soir sur une simple chaise longue ; le premier à ouvrir l’église et le dernier à la fermer.

     

    Des vacances ? il n’en prenait jamais. Nous l’avons tous entendu se vanter dans ses dernières années de n’avoir jamais vu Madras. Deux fois seulement il avait quitté Bangalore : la première, au vu et au su de tout le monde, à la tête de ses paroissiens pour un pèlerinage à Goa, à la tombe de saint François-Xavier ; la seconde, en secret, pour prêcher une retraite au grand Séminaire de Pondichéry. Notre maison de vacances aux Nilgiris ? ce n’était pas pour lui. Quand les vicaires allaient prendre un peu de frais dans les montagnes des Nilgiris, leur curé assurait seul le service malgré le climat, le soleil et la chaleur. Et quand les vicaires n’étaient pas aux Nilgiris, c’était bien un peu la même chose. Ils n’étaient pas toujours bâtis à chaux et à sable comme leur curé ; il ne fallait pas les tuer prématurément. Qu’ils aillent administrer les extrêmes-onctions en ville, passe, mais dans les villages distants, jamais. A 80 ans, le P. Servanton avait toujours sa bonne et fidèle bicyclette, sur laquelle les policemen, même païens, avaient renoncé depuis longtemps à découvrir une lanterne.

     

    Le P. Servanton mourut le matin du Jeudi-Saint et fut enterré le soir même. Dix mille paroissiens, et amis assistaient à ce mémorable enterrement, chacun bien décidé à s’assurer une place de premier rang, d’où bataille à déborder tous les services d’ordre et à réjouir les anges.

     

    Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur, car leurs œuvres les suivent ! »

     

     

    • Numéro : 1872
    • Pays : Inde
    • Année : 1889