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Jean SERRE (1867-1897)

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    Jean-Marie-Toussaint Serre naquit, le 1er novembre 1867, au village de Fage, paroisse de la Monselie, canton de Saignes, diocèse de Saint-Flour. De bonne heure, il se fit remarquer par la portée de ses paroles et une tenue peu ordinaire à son âge. Chacun autour de lui était frappé d’un sérieux qui devançait les années. On pouvait lui appliquer ces paroles de Tobie : cum esset junior nihil tamen puerile gessit ; jeune, il ne fit rien d’enfantin. Rarement ses maîtres eurent à lui faire une observation, je ne dirai pas une réprimande.

    Arrivé à l’âge de la première communion, il s’y prépara, non pas en enfant, mais en jeune homme sérieux, réfléchi, soucieux de son avenir (Tout ce passage est emprunté à M. H. Dumas, desservant de la Monselie). Je le rencontrai en 1880 sur le chemin de ma vie sacerdotale, aux leçons du catéchisme de la seconde communion. Bientôt frappé de la précision de ses réponses qui sentaient le petit théologien, Dieu m’inspira la pensée de lui donner une attention particulière, et après plusieurs conversations intimes, je crus comprendre qu’il y avait en lui quelque chose qui dépassait l’ordinaire. Dans une confidence, je lui demandai ce qu’il désirait faire ; il me répondit : « Je désirerais bien être un jour prêtre. »  Je lui répondis : « Il faut prier, mon enfant, et communier souvent à cette intention. »

    Quelques mois s’écoulent, et malgré des difficultés humainement insurmontables, je me décide à lui donner quelques leçons de latin. Bientôt, je me trouvais en face d’un élève qui n’aurait pas eu grand’peine à dépasser le maître. Entre temps, je voyais grandir son esprit de religion. Nul à l’église ne se tenait comme lui, et si les enfants de son âge s’agitaient un peu autour de lui, il n’y prenait garde. Oh ! comme je conserve le souvenir de cette attitude respectueuse devant le tabernacle ! Il n’y avait en lui rien de la légèreté du jeune âge. Nul enfant dans la paroisse ne frappait le public comme ce jeune adolescent. Chacun le choyait et l’aimait. Travailleur, studieux, il faisait de rapides progrès. Son talent exceptionnel lui rendait tout travail extrêmement facile. Vingt mois d’études, souvent interrompues, lui permirent d’essayer de suivre le cours de troisième au petit séminaire de Pleaux. Faible d’abord, à la fin de l’année scolaire il était l’élève le plus marquant de sa classe, et remportait sept prix. Sa seconde et sa rhétorique ne trompèrent pas des espérances si fondées. Supérieur à tous ses condiciples, il garda toujours le premier rang. À la fin de sa rhétorique, il subissait avec avantage l’examen de la première partie du baccalauréat. En philosophie, son éminent professeur, M. l’abbé Delmont, n’hésitait pas à l’envoyer à la Sorbonne pour y subir les examens de la deuxième partie du baccalauréat-ès-lettres.

    Un enfant prévenu de tant de grâces et doué de si haute intelligence avait déjà trouvé sa voie : il voulait être prêtre. A la fin de sa première année de grand séminaire, je demandai au vénéré M. Péreymond des nouvelles de mon séminariste. « Mon ami, quel est celui-là ? ― Un tel, lui répondis-je » Avec son air glacial cachant un grand cœur, il répartit : « Il est ici ce qu’il était ailleurs. C’est évidemment l’élève le plus remarquable de la maison. » Deux ans s’écoulent, et le séminariste ne laisse rien à désirer. Mais la grâce travaille activement. Le zèle de la maison de Dieu et le salut des âmes le dévotent. Il n’y tient plus, il se sent appelé, il brûle d’être à la rue du Bac pour s’y préparer à évangéliser les peuples de l’Orient. Un moment, de concert avec le vénéré M. Nicotaux nous contenons cet élan un peu précipité. Au mois d’octobre 1888 il part, trop tard à son grand regret, pour le Séminaire des Missions-Etrangères, disant adieu à toutes les les espérances même les plus légitimes, hormis celle de vivre ignoré dans les labeurs de l’apostolat. C’est bien ce qui ressort de ces lignes qu’il écrivit, en janvier 1890 à un ami qui, au premier de l’an, lui avait, entre autres choses souhaité le martyre :

    « … Je voudrais encore cher ami, m’associer au second vœu de ton cœur, non moins beau, non moins enviable que le premier, et devant la palme bénie que tu fais briller à mes regards, dire du plus profond de mon âme : Fiat ! fiat ! Mais je n’ose former un tel souhait. Ce n’est pas que l’immolation sanglante de moi-même m’effraie ; non, avec Jésus on peut tout ; soutenu par sa grâce, j’aurais le courage de marcher sur les traces glorieuses des héros qui ont donné leur sang pour la foi. Toutefois je n’ose désirer le sort de ces vaillants soldats, je les admire et me dis tout bas : Sancta sanctis. Oui, aux saints seulement les grâces de croix, les faveurs insignes qui s’appellent les tortures, le martyre des misérables, els pécheurs comme moi, ne sauraient aspirer si haut. Trop heureux, si je puis effacer les fautes et les souillures de l’âme par une immolation cachée, obscure, continuelle. A côté du martyre sanglant , il en est un aute moins apparent, le martyre de chaque jour, c’est celui-là qui me convient et daigne le bon Dieu me le donner un peu rude, afin qu’au moment suprême je puisse lui dire avec confiance : « Seigneur, je vous ai bien offensé ; mais voyez : le feu de la tribulation n’a cessé de purifier mon âme ; recevez-la en votre saint paradis ! » Si tu veux, mon cher ami, que ce bonheur me soit donné un jour, supplie Notre-Seigneur de m’accorder le martyre que je souhaite, un martyre inconnu aux hommes, connu de Dieu et qui dure jusqu’à mon derneir soupir. »

    Ordonné prêtre le 28 septembre 1890, M. Serre vient dire adieu à sa famille, à ses amis, aux séminaristes de Pleaux et de Saint-Flour, rentre à Paris le 16 octobre et s’embarque à Marseille le 2 novembre pour sa nouvelle patrie, le Su-tchuen oriental. Pendant les premiers mois qui suivaient son arrivée à Tchong-kin, il demeura appliqué aux travaux de l’imprimerie. C’est grâce à lui que la Mission a pu couler ses premiers caractères chinois. Ce fut en commençant ces travaux qu’il reçut sa première lettre de France. Hélas ! un deuil cruel venait lui rappeler toute l’amertume de son récent sacrifice. L’une de ses deux sœurs était morte quelques jours après son départ pour l’Orient.

    Il fut envoyé à Py-chan, près de M. Zeller, pour y apprendre la langue chinoise. On a dit et répété bien souvent que le chinois est très difficile à parler. Rien n’est plus vrai. Dès le début, M. Serre le prononça si purement et avec tant de facilité que les chrétiens en étaient dans l’admiration ; même la littérature avec ses nombreux caractères ne lui fut pas longtemps étrangère. Quelques mois après son arrivée à Py-chan il en fut nommé curé, mais le professeur de théologie étant tombé malade, il fut désigné pour le suppléer temporairement. Bientôt il put regagner son poste. Dieu le favorise à cette époque d’une grâce extraordinaire, en récompense de son grand esprit de foi. Par suite d’un accident qui remontait à une date assez éloignée. M. Serre était devenue complètement sourd d’une oreille. La difficulté qui en résultait pour entendre les confessions, affligeait profondément notre pieux confrère ; il adressa une neuvaine aux âmes du Purgatoire et se trouva instantanément guéri.

    En l’année 1894, son Vicaire apostolique lui confia le district de Ho-pao-tchang. Là tout était à refaire ; les chrétiens étaient dispersés ; l’oratoire, renversé ; les écoles, fermées ; à la suite d’une de ces tourmentes si fréquentes en Chine, le paganisme semblait avoir repris le dessus. Sans se décourager jamais, M. Serre se met à l’œuvre. Il rassemble les chrétiens, les exhorte, les catéchise ; il est tout entier à son apostolat, lorsque, sur la fin de 1895, Mgr Chouvellon l’appelle de nouveau à Tchong-kin pour y remplir la fonction de procureur de la mission du Su-tchuen oriental. « Je ne suis pas condamné, écrivait-il alors à son bienfaiteur et père , M. l’abbé Dumas ad triremes neque ad bestias, sed ad sacinas ! Qui ne sait combien cette charge exige de souplesse pour allier l’énergie à  la douceur. Obligé de sauvegarder l’intérêt de la Communauté, tout en pourvoyant aux besoins de chacun, le procureur doit réunir en lui et pratiquer, dans un exercice à peine interrompu, les vertus en apparence les plus opposées. La justice fait un devoir de déclarer ici que M. Serre se trouva à la hauteur de la position. C’est là qu’il a prématurément succombé.

    A la date du 25 juin dernier, c’est-à-dire quelques jours avant sa mort, il adressait la lettre suivante à M. le curé de La Monselie. Le calme et la sérénité avec lesquels elle est écrite ne faisaient point prévoir une fin si prochaine.

    « … Merci pour tous les détails que vous me donnez sur la France, sur l’Auvergne et sur ma famille ; tout ce qui touche de près à cette dernière surtout, est pour moi du plus vif intérêt ; le bon Dieu, je l’espère, continuera à couvrir d’une protection spéciale ceux que je lui ai confiés et lui recommande tous les jours. Soyez, je vous en prie, cher et vénéré Père, leur ange tutélaire, comme vous avez été le mien et répétez-leur bien que je ne leur demande qu’une chose ; vivre toujours en bons chrétiens.

    « Ces bons chrétiens, je le vois par votre lettre, deviennent de plus en plus clairsemés au beau pays de France et, malheureusement, ne se multiplient pas en Chine au gré de nos désirs. Et pourtant, ici, peut-être plus qu’ailleurs, la main de Dieu se manifeste, écrivant pour l’instruction des hommes des leçons terribles, que les esprits même bornés devraient comprendre et les yeux les moins clairvoyants devraient voir. Je vous ai déjà parlé de la famine qui, depuis près d’un an, règne dans la province et va chaque jour en s’aggravant. Mais un malheur n’arrive jamais seul : à la disette est venu se joindre le typhus qui a causé partout une mortalité effrayante ; dans la seule ville de Tchong-kin, le chiffre a dépassé, dit-on, trente mille ; c’est certainement plus du dixième de la population fixe de notre cité ; mais il faut dire que, parmi les victimes de l’épidémie, un grand nombre, le tiers au moins, appartient à la population flottante, c’est-à-dire à cette classe de pauvres diables qui n’ont ni feu ni lieu et cherchent à gagner leur vie comme tireurs de barques ou porteurs d’eau, de fardeaux et de palanquins. A l’heure actuelle, la maladie semble avoir ralenti son cours ; mais la disette persiste et ne cessera que si la nouvelle récolte est bonne. Cette récolte paraît encore bien chanceuse : l’an dernier, juste au moment où le riz, en pleine maturité, faisait concevoir les plus belles espérances, une pluie continuelle est venue tout détruire ; cette année, c’est aussi une pluie semblable qui arrête le développement des jeunes plants. Si le soleil ne vient pas bientôt remédier à cette triste situation, ce sera encore une récolte à peu près nulle, qui portera à son comble la misère déjà si grande.

    « Avec la misère, il faut s’attendre à tout ! Les Chinois, déjà si peu respectueux de la propriété d’autrui en temps ordinaire, le sont encore bien moins, lorsque leur ventre crie famine ; déjà, en ces derniers temps, on a dû étouffer par la force quelques soulèvements partiels. Que serait-ce, si le riz devenait encore plus rare ?

    « Si l’on excepte cette double crise de famine et d’épidémie, notre Mission ne présente rien de bien saillant. Les malheurs publics semblent avoir fait oublier, pour un instant, la haine traditionnelle des étrangers. A Tchong-kin, en particulier, et dans les environs, nous jouissons d’une tranquillité à peu près complète. Il n’en est pas de même tout à fait, paraît-il, du côté de Tchen-tou ; bien que deux années se soient écoulées depuis la dernière persécution, les esprits sont encore loin d’être calmes. Des manifestations hostiles se produisent un peu partout, des menaces se font entendre, plus terribles même, semblerait-il, que jadis ; autrefois on disait : « Pillons et brûlons. »  Actuellement, on va jusqu’à proférer le cri : « Mort aux Européens, mort à ceux qui les fréquentent et les soutiennent ! » Le procureur de Tchen-tou, en me transmettant ces détails, me dit qu’il ne serait pas étonné de voir encore un orage, au moins partiel, éclater dans le Su-tchuen occidental. »

    Huit jours ne s’étaient pas écoulés depuis cette lettre, que M.Serre était frappé du mal qui devait l’emporter. Voici en quels termes le petit journal de la Mission rend compte de ses derniers moments :

    « Notre confrère fut atteint de la dysenterie, dès les premiers jours de juillet. Le docteur Mac-Cartney en eut assez vite raison ; malheureusement la fièvre se déclara, si rapide et si violente, que dès le vendredi 9, le médecin demanda le transfert du malade à son hôpital. Il y était installé le jour même, hélas ! ce ne devait pas être pour longtemps. Subitement, à onze heures du soir, on vint réveiller les confrères du Tchen-uen-tang, annonçant que la situation empirait. La fièvre était arrivée à 42 degrés. Mgr Chouvellon immédiatement prévenu, voulut aller lui-même porter les derniers secours de la religion à son missionnaire. « Mais enfin, vais-je donc partir sans recevoir le Bon Dieu ? » s’était écrié celui-ci. Ses désirs furent amplement satisfaits ; il reçut la pénitence avec componction, l’eucharistie avec amour et confiance, la sainte onction des mourants avec grande piété.

    Le reste de la nuit se passa dans le délire et dans l’agitation, causés par la morphine ; et pourtant, dans cet état, apparurent encore cette franche gaieté, cette bonne simplicité, qui étaient tout le fond de son caractère. Il chantonnait : Te Joseph celebrent, et au confrère qui lui recommandait de ne pas remuer, puisque c’était l’ordre du docteur, et partant l’ordre de Dieu, il répondait : « Puisque c’est la volonté du bon Dieu, alors je ne remue plus. »

    Enfin, au point du jour, le calme revint ; le malade se retrouva dans la pleine possession de lui-même, et notre cher P. Serre fut jusqu’à la fin ce qu’il était réellement : simple, résigné et tranquille, parce que tout, chez lui, partait d’une âme soumise et d’une source sanctifiée par le Saint-Esprit. « Je n’ai rien fait encore pour le bon Dieu ! » fut la seule plainte qu’il exhala alors.

    Il demanda à être reporté à la Mission. « Je veux mourir, la chapelle devant moi », déclara-t-il. Aussi, vers les sept heures du matin, se trouvait-il réinstallé dans une des chambres antérieures, et quand Sa Grandeur lui dit : « Vous avez maintenant Notre-Seigneur devant vous », il leva de grands yeux et fixa l’oratoire. Il continua à jouir, jusqu’à la fin, des exhortations et des absolutions que lui prodiguèrent notre évêque et ses deux vénérés provicaires, offrant bien volontiers à Dieu le sacrifice de sa vie « pour la Mission » , répétait-il souvent.

    Enfin, toutes les grâces que l’on peut désirer à cette heure pour faire une bonne et sainte mort, il les trouva, veillant pour ainsi dire autour de sa couche. Elles en ont banni toute frayeur et ont fait du jour de la mort de M. Serre le plus beau, le plus triomphant, le plus heureux jour de sa vie. A huit heures, tout était fini ; nous avions un confrère de plus auprès de Dieu : Fiant novissima nostra ejus similia.

    Le lendemain, dimanche 11, eut lieu le service à la chapelle épiscopale. La colonie européenne y était honorablement représentée. En tête, M. le consul de France, et notre digne compatriote, M. Coffinet ; le consulat d’Angleterre avait délégué son chancelier ; la douane, un de ses officiers ; le docteur Mac-Cartney, qui aurait tant voulu sauver notre confrère, y vint aussi avec M. Little.

    Le lundi, jour fixé pour les obsèques, le cortège funèbre quittait l’évêché à six heures et demie, et se rendait à Tsen-kia-gay. A travers les rues de la ville, la population faisait la haie tout le long du parcours ; les chrétiens précédaient, chantant à haute voix leurs prières, puis venaient six chaises de confrères et quatre de prêtres chinois. M. Coffinet avait accepté de représenter la famille absente et suivait immédiatement le cercueil ; au Tong-uen-men nous fûmes rejoints par M. le consul. Laissant alors la lourde bière derrière nous, notre cortège de douze chaises, celle de M. Morisse ouvrant la marche, avec satellites et ombellino, se dirigea immédiatement à Tsen-kia-gay, où nous attendîmes l’arrivée du funèbre convoi. Tous, aussitôt, nous montons au cimetière ; M. Bonnet, provicaire, bénit la fosse, et la dernière goutte d’eau jetée sur le cercueil, nous allions nous retirer, quand M. Morisse, notre jeune consul, nous arrêta d’un geste, et d’une voix émue s’adressa à notre petit groupe de confrères.

    Il sut nous parler comme il convient de parler à des prêtres, et avec une parfaite dignité, une rare élévation de pensées, nous rappela celui qui venait de mourir. « Son seul regret, dit-il, en quittant ce monde, fut de n’avoir pu faire autant que sa vaillance aurait voulu faire pour son Dieu... Quant à vous, messieurs, ajouta-t-il, vous en êtes tous là : la mort ne vous effraye pas ; c’est votre partage, vous l’envisagez sans crainte, vous la recevez sans trouble ; le monde et ses promesses ne vous peuvent retenir..., mais si je ne puis prétendre donner des consolations à des missionnaires, il est de mon devoir de déplorer ici, au nom de notre chère France, la perte d’un de ses dignes enfants... »

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1907
    • Pays : Chine
    • Année : 1890