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Léandre SERDET (1846-1897)

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    Léandre-Félix Serdet, né à Anteuil (Doubs) le 19 août 1846, ordonné prêtre le 31 août 1873, entré au Séminaire des Missions-Étrangères en 1878, après cinq années de vicariat à Tromarey (Haute-Saône), où il se fit la réputation d’un prêtre plein de zèle pour la sanctification des âmes et l’embellissement du sanctuaire, s’embarqua le 3 septembre 1879 pour le Kouang-tong qu’il a évangélisé jusqu’à sa mort (20 juin 1897).

    Arrivé à Canton pendant l’automne de 1879, M. Serdet se montra, dès le premier jour, bon, complaisant, affectueux. Plein de condescendance et d’aménité, ennemi de tout esprit de contention, il était dès lors ce qu’il fut toujours depuis : un homme avenant, aux relations aussi agréables que faciles. Cette amabilité n’était pas le résultat d’un tempérament heureux, mais bien celui de la vigilance chrétienne, car d’un naturel nerveux et impressionnable, il n’était nullement prédisposé ni à cette joyeuse égalité d’âme qu’il ne perdit jamais, ni à cette exquise charité qu’il pratiqua toute sa vie avec tant de perfection.

    Après un séjour de quelques semaines auprès de son évêque, M. Serdet fut envoyé dans le district de Kit-yang, où il y avait un mouvement considérable de conversions. Quel bonheur pour le nouveau venu ! Mais aussi quel ennui de voir le travail de la grâce retardé par son ignorance de la langue ! Vite il fallait apprendre deux dialectes, j’allais dire deux langues différentes, tant ils se ressemblent peu. Par malheur, à trente-trois ans, la mémoire n’est plus fraîche ; elle manque de souplesse et se montre souvent rebelle. M. Serdet en fit la pénible expérience. On se souvient encore de son incomparable ardeur à l’étude et des exclamations par lesquelles se trahissait sa douleur de ne pouvoir, du premier coup, tout comprendre et tout retenir. Sa constance triompha de toutes les difficultés. Bientôt il était en état de remplir son rôle d’apôtre et d’être tout entier à la conversion des âmes. A peine parvenu à ce point, il était rappelé à Canton (août 1880) et çhargé de la procure par intérim.

    Quitter les âmes pour clouer des caisses, faire des commissions et aligner des chiffres, serait impossible au missionnaire qui n’aurait pas dépouillé la volonté propre ; c’est aisé à l’apôtre qui vit de la vie de la foi, et sait le prix de l’obéissance. Aussi M. Serdet se rendit-il sans hésiter aux ordres de ses supérieurs.

    Cette docilité parfaite reçut bientôt sa récompense. Dès l’automne de 1881, le nouveau préfet apostolique, Mgr Chausse, lui confiait le district de Koui-tam, vieille chrétienté dont dépendait le Pou-nen. Cette dernière région, récemment ouverte à l’Évangile, comptait déjà une cinquantaine de néophytes et beaucoup de catéchumènes.

    M. Serdet se fixa au milieu d’eux. C’était la réalisation du rêve de sa vie, car voir des païens accourir de tous côlés pour recevoir la lumière de la vérité, baptiser chaque année de nombreux adultes, fonder de nouvelles chrétientés, n’est-ce pas le rêve de quiconque aspire à l’apostolat, et lorsque cet espoir longuement caressé devient une réalité, quelle joie !... Oui, quelle joie ! mais pas sans mélange, hélas ! Jamais cette rose n’a été cueillie (en Chine du moins) qu’au milieu des épines. Le zélé missionnaire en fit une continuelle et pénible expérience.

    Que n’eut-il pas à souffrir de ceux qui s’obstinèrent dans le paganisme ?.. La population du Pou-nen est si rude que les mandarins eux-mêmes n’osent la contrecarrer ouvertement. Mal leur en prendrait, s’ils n’étaient pleins de circonspection et de longanimité. Or, moins aveuglement respectueux de leurs us et coutumes, le représentant de Notre-Seigneur condamnait avec énergie tout ce qui était en opposition avec l’Évangile. Ses adeptes renonçaient au culte des ancêtres, ne croyaient plus aux dieux traditionnels, et refusaient de contribuer aux sacrifices.

    De là, contre eux, des haines violentes, des vexations journalières. « Père, affirmait l’un, on m’a enlevé mes biens » ; — « Père, ajoutait un autre, on m’a menacé de mort, si je continue d’adorer le Dieu du ciel » ; — « Défendez-nous, criaient-ils tous en chœur, vous êtes notre père. »

    Défendre ses enfants, les protéger contre tout danger, le missionnaire le voulait de toutes les puissances de son âme et de toute la tendresse de son affection paternelle, mais comment faire avec des ennemis aussi nombreux que féroces, avec un mandarin hostile au nom chrétien, désireux de molester les nouveaux convertis, et capable de condamner au rotin une innocente vierge accusée d’avoir catéchisé les personnes de son sexe ?

    Il était indispensable de chercher ailleurs secours et protection. M. Serdet le comprit du premier coup. Il s’adressa au consul français. Celui-ci ne manquait pas de bonne volonté, mais cela ne suffit pas contre un mandarin. Au moyen de paroles mielleuses, de faux fuyants, et surtout de mensonges éhontés devant lesquels elles ne reculent jamais, les autorités chinoises vous trompent des mois et des années, paralysent vos efforts les plus vigoureux, vous promettent tout, n’accordent rien, et après d’interminables pourparlers, quand on croit la place prise, le siège est à recommencer ; les malfaiteurs demeurent impunis et triomphants, et leurs victimes sans défense ni protection. En vain l’apôtre multiplie les démarches, en vain il cherche à accumuler sur sa tête toutes les colères, prendre pour lui toutes les douleurs, et délivrer à ce prix ceux qu’il a convertis. Tout est inutile. Seule, l’apostasie les mettrait à l’abri des mécréants, et la mesure de leur attachement à l’Évangile sera celle de leurs souffrances. Les habitants de Ma-teou-shan sont devenus de fervents néophytes. Ils seront expulsés comme des brigands. Femmes, enfants, vieillards, hommes mûrs se virent traqués comme des bêtes fauves, dépouillés de tout et chassés loin du sol qui les avait vus naître. Pour ne pas les laisser mourir de faim, le pauvre Père s’imposa les plus rudes privations. Pendant deux ans, il se priva souvent de ce que beaucoup appelleraient nécessaire, pour ses enfants infortunés. A ceux qui l’accusaient de dépasser la mesure, de trop songer aux autres et pas assez à lui-même,  et d’habituer peut-être ainsi à l’insouciance et à la paresse des gens qui, quoique éloignés de leur patrie, auraient sans doute pu se procurer quelque moyen d’existence, il rappelait la tendresse infinie de Celui que le missionnaire fait profession spéciale de faire connaître et d’imiter, et il concluait qu’il partagerait toujours avec plus pauvre que lui, n’eût-il qu’une poignée de riz, eût-il moins encore.

    M. Serdet était donc essentiellement bon. Jamais il n’eut le courage de refuser à qui lui tendait la main. Donner à tous, donner toujours : c’est se condamner soi-même au plus complet dénûment ; c’est même s’exposer à aller encore plus loin. Aussi tout manquait souvent dans la modeste demeure du Père ; un jour, il manqua même divers objets appartenant à son domestique. Celui-ci se désole, soupçonne quelque vol et se perd en conjectures sur son auteur. Vains efforts, recherches superflues ! Le voleur était le Père lui -même. Une distraction charmante qu’on ne saurait cependant approuver, mais qui montre bien toute la promptitude et toute l’étendue de son inépuisable charité, lui avait fait donner même ce qui ne lui appartenait pas. Il avait dépassé les limites. A ceux qui ne restent pas trop en deçà de lui jeter la pierre ! Mais qu’ils sachent bien que les habitants de Ma-teou-shan se lèveraient en masse, pour défendre l’honneur de celui qui fut le sauveur de leur corps en même temps que de leur âme, de la vie du temps aussi bien que de celle de l’éternité. Ils se souviennent encore, ils se souviendront toujours, que c’est à l’héroïsme de son dévouement et de son abnégation qu’ils doivent d’être l’une des plus nombreuses et des plus exemplaires chrétientés du Pou-nen.

    Un pareil résultat dépasse les forces de la nature humaine et ne saurait s’obtenir sans épuiser le tempérament le plus robuste ; aussi dès le printemps de 1884, M. Serdet épuisé fut-il contraint d’aller à Hong-kong raviver son énergie éteinte et ses forces abattues. Le désir de remonter bientôt sur la brèche et d’y combattre encore les combats du Seigneur lui rendait parfois toute son antique ardeur. Alors il se retrouvait plein de vie et prêt à continuer ses glorieuses conquêtes, mais quelques instants après il retombait dans une langueur mortelle. Ainsi vivait le malade, rongé par la douleur de ne plus travailler, consolé par la conviction que s’il ne pouvait rien, c’était pour Dieu qu’il avait usé ses forces.

    Après une interminable série d’améliorations éphémères et de rechutes prolongées, on lui conseilla de reprendre le chemin de la patrie. A cette proposition inattendue, son cœur est brisé. Détaché de tout, excepté de ses chers néophytes, il se disait : « Partir, quitter mes « pauvres chrétiens, est-ce possible ?... Et que deviendraient-ils en ce moment de tension « aiguë entre la Chine et la France ?... Comment  résisteraient-ils aux séduisantes avances « d’un gouvernement corrupteur, aux sanglantes persécutions des autorités locales ?... Ma « place est au milieu de mes enfants, dès lors que leur vie et leur foi sont en danger. Pour moi, « la patrie est où ils sont ; ailleurs ce serait l’exil avec tout ce qu’il a de plus affreux ; ailleurs « ce serait la mort !... » Et dès 1885, l’apôtre reprenait le chemin de sa mission. Au moment de s’embarquer, il éprouve un violent accès de fièvre. — « Hé bien, lui dit-on, allez-vous « partir en cet état ? — Pourquoi pas, répliqua le malade ? Puisqu’il faut garder la fièvre, « autant vaut-il l’avoir à Ma-teou-shan qu’à Hong-kong ! »

    Dieu bénit cet oubli total de soi-même. Un nouveau traitement réussit à merveille et remît le missionnaire sur pied. M. Serdet reprit son œuvre avec plus d’ardeur que jamais. Le travail surabondait. Devant les faiblesses et les hésitations de la France, la Chine s’imaginant être un colosse de puissance, manifestait hautement son antipathie contre la religion des Occidentaux et son intention d’enrayer le mouvement qui poussait les populations vers le catholicisme. Ces dispositions gouvernementales jetèrent partout l’effroi. Dans la plupart des missions, les catéchumènes renoncèrent à se faire instruire ; plusieurs chrétiens récemment baptisés et encore peu affermis revinrent au culte des idoles. Au Pou-nen, tous les néophytes tinrent bon. Sans doute, là aussi, les catéchumènes se firent rares, mais ils furent encore plus nombreux qu’ailleurs. Durant cette période si difficile qui s’est écoulée de 1885 à 1894, M. Serdet put encore baptiser 351 adultes, soit 39 par an. C’était peu eu égard à son amour des âmes, c’est beaucoup si on compare ces résultats avec ceux qu’on obtenait autre part. Du reste, l’apôtre n’était plus, comme aux premiers jours, exclusivement occupé de convertir. Il avait à former aux pratiques de la vie chrétienne tous ces néophytes de fraîche date. Infatigable, il allait sans trêve ni merci de village en village, instruisant, exhortant, confessant, donnant le bon exemple. Par ce dernier point surtout il a accompli des merveilles. Pour les Chinois, en effet, comme pour n’importe quel peuple, une religion vaut ce que valent ses prédicateurs. Leur conduite est le livre dans lequel ceux qui ne savent pas lire, apprennent le dogme et la morale, étudient la religion toute entière. Ce fut dans la contemplation de leur père dans la foi, que les chrétiens du Pou-nen comprirent ce qu’ils devaient croire et ce qu’ils devaient pratiquer, et que les païens conçurent une haute idée d’une religion qui produisait de telles vertus, se firent à la pensée de laisser ses adeptes en paix et renoncèrent à l’espoir de les ramener aux vieilles superstitions. Parfois cependant, le vieux levain de la persécution fermentait de nouveau, et favorisée par les événements politiques, l’animosité chinoise se traduisait par de violents excès. En voici un exemple. C’était en 1888. La chrétienté de Pak-chak n’avait pas encore d’église. On se met à en construire une. Les murs élevés et la charpente déjà prête, la rumeur se répand que les païens des environs viennent de tenir conseil et ont résolu de jeter bas la construction et de s’emparer des matériaux. Afin de parer le coup, le missionnaire recourt au mandarin. Celui-ci envoie aussitôt ses satellites avec ordre de saisir le chrétien vendeur de l’emplacement, de le jeter en prison et d’empêcher la continuation des travaux. De plus, comme les païens prétendaient, selon l’usage, qu’un pan de mur interceptait le vent du bonheur, il fit démolir ce pan malencontreux et déclara laisser aux vents et à la pluie le soin de détruire le reste. En vain notre consul protesta, menaça, une année durant. Tout fut inutile. Il fallut se résigner pour un temps et attendre des circonstances moins défavorables. Pour les faire surgir, M. Serdet s’adressa au Ciel. « Je prie la sainte Vierge, disait-il, et j’ai confiance qu’elle m’accordera d’achever cette modeste chapelle et d’y célébrer la sainte messe. » En bonne mère qu’on n’invoqua jamais en vain, Marie répondit à l’appel de son serviteur et leva tous les obstacles, mais pendant ce temps le missionnaire avait rencontré des besoins plus urgents et tourné d’un autre côté tous ses efforts et toutes ses ressources.

    En effet, la guerre sino-japonaise venait de faire entrer les missions dans une phase nouvelle. La Chine, humiliée au delà de tout ce qu’on pourrait dire, s’apercevait qu’elle avait à s’occuper de choses plus sérieuses que de vexer les chrétiens et de s’opposer aux progrès de l’Évangile. Ce changement d’allure, quelque discret qu’il fût à l’extérieur, n’échappa point à la population, et les gens bien disposés, mais auparavant intimidés, voyant renaître la sécurité, vinrent de plus en plus nombreux à la religion.

    Nul ne profita mieux que M. Serdet de cette circonstance exceptionnelle. Voyez en effet ses comptes rendus. En 1894, il enregistre 21 baptêmes d’adultes ; en 1895, il en accuse 54 ; en 1896, il va à 72 et en 1897, il atteint le chiffre de 245. Ces nombreuses conversions opérées

    et dans le Pou-nen et dans le Tchao-yong, pays voisin longtemps stérile et qui maintenant à sa voix se précipitait dans le giron de l’Église, mettaient le comble à son bonheur. Elles l’aidaient à supporter gaîment les tribulations qu’il rencontrait à chaque pas. Nouveau missionnaire, il avait eu à lutter contre des païens pleins d’astuce et de malice ; vieilli avant l’heure dans les combats du Seigneur, c’est contre de soi-disant disciples du Maître qu’il a toujours si vaillamment servi, qu’il doit prendre les armes et se défendre. Les protestants veulent l’obliger à s’éloigner. Loin de céder à l’orage, le Père s’efforce immédiatement de prouver à tout le monde qu’il est incapable de reculer. Sans retard, il entreprend la construc-tion d’une vaste chapelle. En ce moment, il n’a aucune ressource. Son évêque auquel il a eu recours ne peut rien lui envoyer encore. Il est réduit à emprunter pour vivre. Qu’importe !... Il faut d’abord que les protestants sachent bien que procès et persécutions seront inutiles, que rien ne décidera l’athlète du Christ à céder un pouce de terrain, à abandonner une seule âme. Quant au reste, Dieu y pourvoira. Il y pourvut en effet. La misère noire ne dura que quelques semaines. A la fin de 1896, la chapelle était terminée ; ses antagonistes désespérés renonçaient à leur projet, et le Père reprenait la visite de ses enfants bien-aimés.

    Hélas ! il ne devait pas aller loin. Dès le 8 janvier, il était atteint d’une violente dysenterie. Ce mal si débilitant ne l’empêcha pas de baptiser, en 15 jours, cent soixante et un adultes. Ensuite, incapable d’aller au delà, il se fit porter à sa résidence de Haï-moun. Son état s’y aggrava encore. Il fut alors décidé qu’on le transporterait à Swatow où l’on trouverait médecin et remèdes. La faiblesse du malade rendit ce voyage très difficile, mais on oublia vite les peines qu’il avait coûtées en présence du résultat obtenu. La dysenterie disparut en quelques jours. Par malheur, elle fut suivie d’un abcès au foie, abcès qui se présenta dans de telles conditions que toute opération devenait très dangereuse, sinon impossible. Malgré le dévoû-ment et la science du médecin qui, dès le 8 avril, faisait entrer le malade à l’hôpital afin de pouvoir le surveiller de plus près, nul n’avait un sérieux espoir de guérison. Huit jours après, l’abcès crevait de la manière la plus heureuse possible. Tout le monde reprit confiance. Au commencement de mai, on put même croire que tout danger avait disparu et que la convalescence commençait. C’était une erreur. Bientôt reparurent des symptômes alarmants qui enlevèrent toute illusion, même aux plus optimistes. Ce ne fut plus qu’une lutte entre la vie et la mort, la vie reprenant le dessus par intervalle et pour peu de temps, et la mort gagnant du terrain à chaque nouvelle crise, à chaque rechute. Elle accomplit son œuvre le dimanche 20 juin. Entouré de quatre confrères qui l’entretenaient de la récompense promise au serviteur vigilant et fidèle, le saint missionnaire quitta cette terre fécondée par ses sueurs et, plein d’un calme serein et d’une confiance inaltérable, il partit pour le ciel où l’introduisirent des milliers d’âmes auxquelles il en avait enseigné le chemin et ouvert les portes.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1416
    • Pays : Chine
    • Année : 1879