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Paul SEITZ (1906-1984)

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    Paul est né au Havre, dernier d’une famille de trois enfants. Pourtant, le nom de Seitz ne sonne guère normand. C’est que son ancêtre paternel alsacien avait préféré l’exil à la domination prussienne en 1871. Mgr Seitz gardait un vieux missel aux pages élimées : « Une vocation sacerdotale, disait-il, plonge presque toujours ses racines dans le cœur d’une sainte maman. » Avec l’ambiance familiale, c’est le scoutisme qui l’a façonné : Dieu premier servi, l’esprit chevaleresque, la vie envisagée comme « le Grand Jeu », les slogans-coups de poing :  « Risquer sa vie une fois tous les quinze jours, ce n’est pas de l’héroïsme, c’est de l’hygiène. » Une autre chose va l’impressionner : le désert. En effet, en 1925, il effectue son service militaire au Maroc aux confins du Sahara. Des visages apparaissent en surimpression de l’inoubliable spectacle : Foucault, Psichari..., ceux pour lesquels cette absence infinie a été le révélateur de la Présence.

     

    Paul, arrivé à l’âge d’homme, tire la conclusion : il entre au séminaire des vocations tardives de Fontgombault ; il sera missionnaire. Où ? C’est l’Afrique qui l’a marqué ; c’est vers l’Asie qu’il va se diriger. Le responsable ? Un prêtre qui lui a dit :

    « Attends... Je connais une congrégation missionnaire : c’est à Paris, rue du Bac. » Et pas même fichu de donner le numéro ! Paul prend la rue du Bac au numéro 1 et marche, regardant de chaque côté s’il ne voit pas « quelque chose qui ressemble à une boîte à curés ». Il trouve évidemment ce qu’il cherchait à l’autre bout de la rue ! Il présente sa demande d’admission, et entre au Séminaire des Missions Etrangères en 1929 : Bièvres d’abord, puis Paris. Tout de suite il fait figure de leader, tant pour le spirituel que pour les bonnes blagues de séminaristes. Les directeurs l’estiment, mais le jugent un peu trop voyant et excentrique. Il est à l’origine du rétablissement de vieilles coutumes du début du siècle : c’est lui qui va remonter au sommet du tronc du superbe

    « Chêne des Missions », en forêt de Meudon, la niche de Notre-Dame des aspirants. Pour ce faire, il a dû escalader une très haute échelle. Ceux qui assistaient à l’opération en avaient le souffle coupé. Après, il entonnait (faux, hélas!) le vieux cantique du temps d’Emile Combes : « Regarde-nous au pied (de ton vieux chê-ê-ê-ne... » Lors de l’exercice de prédication, la qualité exceptionnelle de son sermon est remarquée de tous. Il organise, en fin de vacances, un camp des aspirants à Longpont ; une autre année, c’est un pèlerinage des aspirants à Lourdes, avec wagon spécial ! Ainsi, dès le séminaire, il se révèle secoueur d’hommes et organisateur né.

     

    Paul Seitz était un homme de haute taille, maigre, tout en os et en muscles. Cependant, le ver était dans le fruit : la poitrine était fragile, et il lui arrivait de cracher le sang ; à l’époque, le diagnostic était grave. À deux reprises, il dut interrompre ses études pour séjourner en sanatorium, et ne partit qu’en 1937. On recommandait aux tuberculeux l’altitude, la fraîcheur et la sécheresse. Il reçoit sa destination pour Hanoï : altitude, quatre mètres, un des étés les plus durs du monde, et une humidité telle que le sel restait liquide dans la salière plusieurs mois de l’année ! Pour lui, pas d’objections : ce sont les « signes de piste » dont la Providence jalonne sa « Route ». Et le fait est que Hanoï lui réussira.

     

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    Comme tout jeune missionnaire, le P. Seitz commence par aller étudier la langue à la campagne. En fait, il n’est plus si jeune que cela : 31 ans ; de plus, il ne chante pas juste : handicap pour maîtriser les tons subtils de la langue vietnamienne, qu’il ne parlera jamais que médiocrement ; en revanche, il comprenait le vietnamien mieux que d’autres bien plus doués que lui pour le parler. Et les impératifs de l’heure vont l’appeler ( trop vite à son gré ) à venir seconder le P. Villebonnet, curé de la cathédrale de Hanoï. Ce fut une bonne équipe qui s’entendit tout de suite, et entreprit de se partager le travail écrasant de cette très grosse paroisse franco-vietnamienne. Le nouveau vicaire commence par se révéler un prédicateur de premier ordre très apprécié de l’élite hanoïenne. Plus tard, trop sollicité et trop occupé par ailleurs, il lui arrivera de céder à sa facilité naturelle et d’improviser. Car l’homme d’action va reléguer l’orateur au second plan.

     

    En effet, le P. Seitz commence dès lors une existence de continuel surmenage qui ne cessera Pratiquement pas jusqu’à sa mort ; et dans quel contexte ! Dès 1940, occupation de l’Indochine par l’armée japonaise ; puis révolution viet-minh ; guerre d’Indochine à direction française, partage en deux du Vietnam à la suite du désastre de Diên-Bien-­Phu, guerre d’Indochine à direction américaine, unification du Vietnam : c’est-à-dire conquête du Sud par le Nord. C’est sur continuel fond de guerre que le P. (puis Mgr) Seitz ne va pas cesser pendant trente-cinq ans d’entreprendre, d’organiser et de bâtir, alors que la plus élémentaire prudence conseillait « d’attendre que ça aille mieux »... Il aurait pu attendre longtemps !

     

    Dès le début de son ministère à Hanoï, il se voit confier l’aumônerie du lycée Albert-Sarraut. C’est toute la jeunesse de l’élite française et vietnamienne qui lui tombe sur les bras à cette époque de défaites, de flottement, de doute, il a vite fait d’en devenir le principal pôle d’attraction. Réaction de boy-scout : « sortir » cette jeunesse désemparée vers les vastes horizons. Ayant acquis pour une piastre symbolique un vaste terrain, situé à 800 mètres d’altitude sur les flancs du mont Bavi, il commença la construction d’un camp où les jeunes gens français et Vietnamiens de la capitale viendraient se retremper corps et âme durant la période des grandes vacances. Ces camps s’avérèrent un succès tel que le P. Seitz dut faire appel chaque année à un nombre plus grand de collaborateurs civils, militaires et prêtres, français et vietnamiens. Le camp de jeunesse Notre-Darne du Bavi devenait une grosse affaire. Mais... Tous ces jeunes étaient les privilégiés des grandes villes du Tonkin. Le vicaire à la cathédrale de Hanoï ne peut s’empêcher de voir « le négatif » de, cette classe privilégiée : les victimes des disettes, des inondations, des drames familiaux, ces gosses qui, comprenant un jour qu’il n’y a plus de riz à la maison, s’égaillent sur les routes, et aboutissent fatalement à la grande ville où ils vivent d’expédients et, la plupart du temps, de larcins, rançonnés de surcroît par de sales petits « caïds ». Et le camp du Bavi qui restait vide dix mois par an ! Le P. Seitz propose à l’Administration de se charger de quatre-vingts petits mendiants ramassés dans les rues et les prisons, et les emmène dans les locaux du camp de jeunesse. Le « Centre d’accueil de l’enfance abandonnée, orphelinat Sainte-Thérèse », est fondé. Et depuis lors, malgré les pires vicissitudes et les multiples déplacements, le Centre n’a jamais cessé de fonctionner et de recevoir des enfants. Plus de sept cents y sont passés, et ce nombre n’a été limité que par le manque de ressources et de locaux. Les enfants, selon leurs capacités, étaient placés en apprentissage ou dans les écoles primaires, parfois secondaires. Pas de clôtures, et quartier libre le dimanche. « Pas question, disait le P. Seitz, d’enfermer des gosses ramassés dans la rue, et que je remettrai dans la rue à l’âge de 15 ou 16 ans ! » Aucune obligation de se faire chrétien ; au bout d’un certain temps, la plupart demandaient spontanément le baptême. Peu de fuites ; et dans la plupart des cas, les fuyards revenaient en larmes au bout de quelques jours. Les ressources ? Elles finissaient toujours par arriver au moment critique, grâce à l’estime dont le P. Seltz était l’objet de la part des autorités tant vietnamiennes que françaises. Quand le général de Lattre de Tassigny apprit brutalement la mort au combat de son fils unique, il fit appeler le P. Seitz et s’enferma avec lui pour qu’il l’aide à passer ce moment terrible.

     

    La petite œuvre paroissiale du début avait fini par prendre une importance démesurée, et son fondateur, fidèle en cela à la tradition des Missions Étrangères, insistait pour qu’elle fût confiée à ceux dont c’était la spécialité : les salésiens ; mais il n’obtenait que des réponses dilatoires, alors que, pour lui, les responsabilités s’accumulaient. Le premier évêque Vietnamien de Hanoï (le futur cardinal Khuê) le nomme vicaire forain du district de la capitale. Au début de 1952, les suffrages de ses confrères l’appellent à la charge de Supérieur régional pour l’Indochine du Nord. Trop, c’était trop ! Et soudain, tout semble s’arranger. Les salésiens se déclarent prêts à prendre l’œuvre en charge dans les plus brefs délais. Presque trop beau... En effet, les « pressions » venaient de haut ! Quelques mois plus tard, le P. Seitz reçoit le télégramme lui annonçant la décision du Saint-Siège : il était nommé évêque de Catula et Vicaire apostolique de Kontum. Le télégramme ajoutait : « Veuillez nous envoyer votre acceptation. » Jamais « signe de piste » n’avait été aussi gros que celui-là.

     

    Le nouvel évêque choisit pour son sacre la date du 3 octobre, fête de celle qu’il avait élue pour être, contre vents et marées, la patronne et la protectrice de son œuvre : Thérèse de l’Enfant-Jésus, qui avait rêvé de venir à Hanoï. À l’occasion de la solennelle cérémonie, le Haut-commissaire de France voulut manifester par un geste royal la considération et la reconnaissance de tous, et fit venir de France par avion le vieux père et la sœur aînée du nouvel évêque (la maman avait été rappelée à Dieu sept ans plus tôt). À la fin du mois, Mgr Seitz quittait Hanoï pour toujours, le cœur un peu gros : « Voilà un cirque terminé. Allons en faire jouer un autre ! »  Toujours la notion du

    « Grand Jeu ».

     

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    Kontum n’a pas grand-chose à voir avec Hanoï. Kontum, c’est la tradition Dourisboure, c’est « Les sauvages Bahnar». Mais les Plateaux montagnards commencent alors une mutation qui désempare les missionnaires français et excite tout un clan de prêtres Vietnamiens (dont certains se considèrent là comme en Sibérie) : l’envahissement des Plateaux par les Vietnamiens va commencer, et bientôt les chrétiens vietnamiens seront deux fois plus nombreux que les chrétiens montagnards. C’est cette situation inextricable qui a permis au Délégué apostolique, Mgr Dooley, de faire nommer encore un évêque français au Vietnam. Même les prêtres vietnamiens les plus mordus par le virus nationaliste l’admettent, à condition que cet évêque vienne d’ailleurs et demeure neutre entre le clan montagnard et le clan vietnamien. Le nouvel évêque arrive donc avec ses atouts qui sont autant de handicaps. Oui, il est bien l’étranger, venu du Nord, le « citadin » catapulté en pleine brousse, et ne parlant que vietnamien au milieu des divers dialectes montagnards. Il examine la situation, et commence par un pas de clerc. Il s’enferme dans son bureau, et en sort avec un superbe programme dans lequel tout est évoqué : le passé, le présent, l’avenir, le contexte politique et humain, les problèmes d’évangélisation, d’éducation, de santé, l’agriculture, etc. Tout est magnifiquement défini et reçoit une solution sans bavures. À la lecture d’un tel document, les broussards rigolent : leur jeune évêque a voulu jouer au grand patron et leur en flanquer plein la vue. Qu’il attende de connaître le pays et les gens, cela le calmera !

     

    C’était  mal  le  connaître. Quand  le P.  Seitz avait une idée en tête (et cela arrivait souvent !) il aimait s’enfermer seul à seul avec une feuille blanche et établir un plan impeccable. Après, on passait au stade de la réalisation, qui ressemblait généralement assez peu à l’irréprochable planning. Les faits, les événements, les moyens disponibles commandaient et imposaient des virages, révélaient des impasses, parfois de nouvelles possibilités où l’on s’empressait de s’engouffrer. C’est dire que la patience des collaborateurs était parfois mise à rude épreuve ; les consciencieux, les logiciens, les perfectionnistes souffraient surtout. Mais, pas de doute, on ne s’ennuyait pas avec lui, et il a toujours suscité d’admirables dévouements. Ses réalisations évoquaient assez bien « la Caroline », la voiture dont il se servait au temps de l’occupation japonaise, quand seuls les hauts fonctionnaires et les riches commerçants disposaient d’une voiture. C’était une 10 CV Citroën 1922 réformée qu’il avait fait «remettre en état». Il lui arrivait de rouler capot ouvert, avec une équipe de trois pour la servir : Le chauffeur, un type qui surveillait les pneus, et un autre à plat ventre sur un garde-boue avant pour verser goutte à goutte de l’essence dans le carburateur avec un arrosoir. C’est parfois dans ces conditions que le P. Seitz effectuait ses navettes entre Hanoï et le mont Havi. C’était le style du personnage : un projet mirifique, et une réalisation souvent brouillonne et bancale. Mais ça avançait, et ça finissait par prendre Forme et à susciter l’admiration. En rédigeant son superbe programme comme s’il avait la paix, les moyens et l’éternité devant lui, Mgr Seitz ne faisait que prendre à bras le corps son nouveau « cirque », encore bien plus considérable que tout ce qu’il avait brassé à Hanoi.

     

    Les missionnaires de Kontum, en bonne logique, se moquaient du programme, et demandaient avant toute chose à leur évêque d’étudier au moins le dialecte bahnar, cette tribu comportant la plus forte proportion de chrétiens. L’évêque fait la sourde oreille : il n’a pas le temps, il est trop vieux et d’ailleurs peu doué pour les langues, même si le bahnar est bien plus facile que le vietnamien. Pour les contacts rapprochés et quotidiens avec les chrétiens montagnards, que les broussards continuent comme par le passé. L’évêque s’en tient au point de vue de Sirius. On en est à Diên-Biên-Phu, à l’exode des Nord-Vietnamiens de 1954 et à leur montée massive sur les Plateaux. Les enfants montagnards doivent devenir des Vietnamiens-montagnards, s’instruire et parler la langue de leurs « compatriotes », ou alors... devenir une curiosité ethnographique parquée dans des réserves ? Certaines autorités vietnamiennes envisageraient volontiers les choses de cette manière ; mais pas l’évêque de Kontum, qui pratique la fuite en avant. Il multiplie les petites écoles de brousse, qui arriveront à tota­liser 50.000 élèves. D’urgence, il faut donc former clos éducateurs. La vétuste école des catéchistes est rasée et remplacée par un bon bâtiment en dur où les jeunes gens montagnards pourront se préparer à leur tâche d’instituteurs, de catéchistes et d’infirmiers. L’imprimerie de la mission, dotée de deux puissantes rotatives, sort des ouvrages scolaires et religieux en bahnar : car, si les jeunes montagnards doivent devenir des Vietnamiens, ils ne doivent en aucun cas se couper de leurs racines ; ils doivent être des Vietnamiens-montagnards et fiers de l’être. Cet évêque n’est pas de tout repos pour ses missionnaires qu’il ne consulte guère, c’est vrai. Et pas davantage pour le gouvernement sud-vietnamien ( pourtant présidé par un catholique ), qui trouve ce Français trop remuant, et en faisant beaucoup trop pour la promotion des « sauvages ». Soupçonné de concocter un impensable État montagnard indépendant, on le fait surveiller par la Sécurité ; d’autant plus que c’est juste à ce moment que Paris lui décerne la rosette d’officier de la Légion d’honneur : preuve éclatante d’activités retorses pour le compte de l’ancien colonisateur ! L’évêque ne se calme pas pour autant et pratique plus que jamais la fuite en avant. Il en fait trop ? Il va décontenancer ses adversaires en faisant davantage. Il étend ses ambitions, et du coup, son personnel. Il fait venir d’abord quelques missionnaires de Hanoï qui ont dû quitter le Nord-Vietnam. Il est toujours preneur de nouveaux missionnaires. Il demande au séminaire de Saïgon des jeunes prêtres vietnamiens volontaires ( et non plus en exil ) pour les Plateaux, afin de s’occuper de leurs compatriotes qui s’y important en masse, mais aussi de leurs compatriotes montagnards. Il fait venir de nouvelles religieuses et des frères enseignants : écoles ménagères pour jeunes filles montagnardes, collèges secondaires pour garçons et filles, jardins d’enfants (« à 7 ans, dit-il, un enfant est définitivement»), et pour finir, le centre universitaire de Saïgon pour étudiants montagnards. Voyant encore plus loin, il envoie en France dans des « familles marraines » quelques jeunes gens et jeunes filles pour y suivre, si possible, des études supérieures qui leur permettraient plus tard de traiter de plain-pied avec les Vietnamiens les plus diplômés.

     

    Un jour, l’évêque avait demandé à ses missionnaires : « Dans ce pays, trois enfants sur quatre meurent avant l’âge d’un an faute de soins. Allons-nous rester les bras croisés ? » Deux petits hôpitaux et un grand dispensaire vont sortir de là. Pas de personnel qualifié ? A l’appel de Mgr Seitz, cent un coopérants, médecins et infirmiers (trois cinquièmes de femmes) vont venir d’Europe, d’Amérique, d’Australie et Nouvelle-Zélande. Il y a là-dedans des catholiques, des protestants, des agnostiques qui soignent enfants et adultes, malades et blessés avec un dévouement (parfois un héroïsme) admirables, et qui vont former d’excellentes équipes d’infirmiers montagnards. Tout cela demandait aussi beaucoup d’argent. Mgr Seitz se fera quémandeur avec un énorme succès. Malgré maints pronostics pessimistes, la mission de Kontum ne connut pas la banqueroute ; elle se contenta de frôler continuellement la catastrophe ! Et tout cela, ne l’oublions pas, sur continuel fond de guerre : attaques de villages, routes minées, réfugiés en continuel exode. En 1971, reçu en audience privée par le Pape, l’évêque de Kontum laissait un mémoire à la méditation de Paul VI : « Kontum, diocèse éprouvé par la guerre, compte dans son personnel : 23 morts violentes, 32 blessés graves ou estropiés, 27 prisonniers des Viêt-công, et 33 paroisses ont été totalement détruites, et les fidèles dispersés. » Un an plus tard, il aurait pu ajouter : 192 chrétientés anéanties et 45.000 réfugiés. Kontum elle-même a été assiégée et bombardée en 1968, prise à moitié, puis dégagée par les gouvernementaux en 1972 ; elle tombe avec le reste du Sud-Vietnam en 1975. Le 15 août, Mgr Seitz et tous ses missionnaires sont expulsés, et montent à Saïgon dans l’avion de l’exil. Il avait eu la bonne intuition de sacrer son successeur vietnamien cinq mois auparavant.

     

    L’homme qui quittait le Vietnam dans ces conditions avait alors 70 ans, et n’avait pas cessé d’y travailler comme un forçat pendant trente-huit ans. Il retournait dans sa patrie, porteur d’un témoignage dramatique. Il lui restait neuf ans à vivre et à se heurter à l’aveuglement, à la veulerie ou à la sottise de l’intelligentsia de son pays.

     

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    L’intelligentsia française est encore en pleine marxomanie. L’événement qui vient de se passer est d’importance ! Une chaîne de télévision demande à interviewer Mgr Seitz, qui répond gravement et calmement, mais refuse de dire ce que l’interviewer voudrait lui faire dire : qu’il s’agit d’une libération de l’Indochine par un régime « pur et dur », selon la formule en honneur. Comme il n’a pas joué le jeu, son témoignage est présenté au journal du lendemain comme « partisan ». Mgr Seitz proteste auprès du directeur de la chaîne, qui lui envoie une lettre d’excuses dont les téléspectateurs n’auront évidemment jamais connaissance. Le quotidien

    « Le Monde » publie deux longs articles de l’écrivain communiste Vercors, qui dit son émerveillement pour le nouveau Vietnam d’où il vient, et qu’il convient de considérer « les déclarations à la télévision de cet évêque de Saïgon (sic) comme relevant du phantasme ou de la mauvaise foi ». Quelque temps après, aux « Dossiers de l’écran », Mgr Seitz se trouve face à Vercors, questionné sur ses deux articles du « Monde ». L’écrivain révèle lui-même qu’en fait il n’a pas vu grand-chose, ayant été au Vietnam invité par le gouvernement, et ayant passé en tout et pour tout quatre jours à Hanoï et cinq à Saïgon (dans les meilleurs hôtels, évidemment !). Il n’en dira pas plus ! Mgr Seitz apporte son propre témoignage, toujours précis, serein et sans haine, malgré les attaques d’un historien du PCF qui qualifie son entreprise de « malhonnête, fausse et hypocrite au plus haut point ». Il pousse tellement loin qu’Olivier Todd, du « Nouvel Observateur », lui rive son clou, faisant ainsi Le jeu de l’évêque. En attendant, celui-ci a fait impression, et l’éditeur Flammarion se propose pour publier son témoignage. Ce sera « Le temps des chiens muets », paru en 1977.

     

    En attendant aussi, la vérité commence à sortir de son puits : les « boat people » arrivent un peu partout dans le monde. Ces gens parlent peu ; leur témoignage n’en est que plus accablant. Par eux, par les lettres qui arrivent nombreuses du Vietnam à cette époque, Mgr Seltz reste en contact avec son ancien diocèse. Il s’occupe aussi des étudiants montagnards qu’il a envoyés en France. Il les réunit en camps à l’occasion des vacances (toujours l’amour du vieux boy-scout pour les camps ! ), il les guide et les aide : car aucun ne veut entendre parler de retourner dans son pays dans les circonstances actuelles.

     

    Bien des gens ont l’occasion d’entendre Mgr Seltz témoigner sur le sort de la chrétienté vietnamienne. Il est invité à parler devant les conférences épiscopales d’Allemagne et d’Italie. En France, il est parfois accueilli comme un gêneur. D’office, on lui colle une étiquette : en politique, anticommuniste maniaque de droite ; en religion, intégriste. Et, de fait, certains s’y trompèrent : à commencer par le chef de file des intégristes qui lui écrit, exprimant le désir de le rencontrer. La réponse est prompte et claire : « Je suis tout prêt à vous rencontrer : aux pieds du Saint-Père. »

     

    Le 26 juin 1982, il connaît la dernière grande joie de sa vie, et ordonne dans notre chapelle archipleine deux jeunes prêtres de son diocèse : un Vietnamien, qui a opté pour les Missions Étrangères ; et — peut-être plus précieux encore pour lui — un Bahnar : car il considérait comme le grand point faible de son épiscopat l’absence de séminaristes montagnards (contrairement aux Vietnamiens, dont on ne manquait pas !). Ainsi, au soir de sa vie, Dieu lui donnait d’ordonner en exil son premier prêtre bahnar, qui avait choisi pour famille les religieux de Saint-Vincent-de-Paul, et auquel son vieil évêque confia la mission de soutenir spirituellement ses compatriotes montagnards de France quand il n’y serait plus.

     

    Car il sait bien que le terme approche. Depuis plus de vingt ans déjà, Mgr Seitz se plaignait souvent de douloureuses « crises de reins » dont il n’avait évidemment pas le temps de s’occuper. En France, quoique encore fort occupé, il lui fallut bien trouver le temps. Hospitalisé au Val-de-Grâce en 1980, il est opéré d’une tumeur rénale grosse comme un pamplemousse ! Remis sur pieds, il reprend ses activités et entreprend pendant quatre ans une véritable course contre le cancer. Entre des séjours répétés à L’hôpital pour freiner la progression des métastases, il demande à recevoir l’extrême-onction au cours d’une messe qui réunit les confrères anciens du Vietnam à la chapelle des Bienheureux. Le P. Rannou, qui officie, commence son homélie, avant de procéder aux onctions : « Vous avez choisi une devise épiscopale que, personnellement, je n’aurais jamais osé choisir : Fac me cruce inebriari. » De fait, le jeune évêque de Kontum avait eu l’aplomb de reprendre la devise du plus illustre évêque de Hanoï, Mgr Retord.

     

    Le soir du 22 février 1984, veille de l’opération à laquelle il ne survivrait pas, il dictait encore son courrier entre des quintes de toux continuelles. Au P. Rannou, qui lui conseillait de laisser son courrier tranquille, il répondit on désignant un livre sur sa table de nuit : c’était un recueil des lettres du maréchal Jean de Lattre de Tassigny. Le titre:NE PAS SUBIR.

     

    Pour Paul Seitz, ici finissait sa route en ce monde.

     

    Beaucoup d’entre nous connaissaient, certes, le prestige dont jouissait Mgr Seitz ; nous le sous-estimions encore. Le jour de ses obsèques, toute la chapelle, les deux tribunes et la cour elle-même étaient bondées : Français, Vietnamiens, Montagnards venus de tous les coins de France. L’homélie fut prononcée par un de ses plus anciens collaborateurs, le P. Faugère. Bien des assistants ne l’entendirent malheureusement pas. Nous nous apercevions un peu tard que l’église Saint-François-Xavier eût bien mieux fait l’affaire et ne risquait pas d’être trop grande.

     

    Avec Mgr Seitz, c’est un des derniers grands évêques missionnaires qui disparaît. Extraordinaire réalisateur à travers des circonstances impossibles, il était doué d’un esprit de foi qui lui faisait reconnaître la main de la Providence au milieu des pires épreuves, Il est sans aucun doute un de ceux qui auront fait le plus honneur à la Société des Missions Etrangères en ce XXe siècle.

    • Numéro : 3595
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1937