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Armand SÉGURET (1872-1937)

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    M. Armand Séguret naquit à Vesins, diocèse de Rodez, le 10 jan­vier 1872, dans une famille profondément chrétienne. Nous man­quons de détails sur son enfance et sa jeunesse.

    Destiné à la Mission du Kwangsi, nous apprenons par son jour­nal soigneusement tenu à jour, qu’il arriva à Hongkong le 11 sep­tembre 1897, après un mois de voyage. Il ne put s’embarquer pour Wuchow qu’au commencement d’octobre, sur un bateau à vapeur, inaugurant ainsi, pour les missionnaires, cette nouvelle voie d’accès vers sa Mission. Dix jours après, il était auprès de Mgr Chouzy, son Préfet apostolique, alors en résidence à Kweishien.

    M. Lavest prévoyant le départ de son compagnon, M. Labully, demanda à Mgr Chouzy de lui envoyer M. Séguret pour remplacer son confrère. M. Lavest obtint gain de cause. Parti en barque, M. Séguret arriva le 19 novembre à Nanning, où la maladie le retint quatre mois. Le lundi de Pâques suivant, M. Séguret s’em­barquait enfin à destination de Pésé, où il arrivait onze jours après. Mais les chaleurs tropicales, l’acclimatation et la fièvre l’avaient épuisé. Il dut rester dans cette ville durant plusieurs jours en atten­dant l’organisation de la caravane. C’est sur ces entrefaites qu’il reçut une lettre de son Supérieur lui annonçant le massacre de M. Bertholet, et lui recommandant de prendre une forte escorte pour l’accompagner jusqu’à destination. Il devait, en effet, passer par Loly où le bon M. Mazel avait été tué l’année précédente, et dont le sang, comme il put le voir trois jours après, rougissait encore la cloison de la chambre où il reposait au soir de l’étape. Il n’ignorait pas non plus que M. Creuse avait autrefois  disparu mystérieusement, assassiné ou naufragé, non loin de Changtsin, où M. Séguret allait se rendre lui-même. Il savait sans doute que M. Lacaille était mort empoisonné à Ialong pendant la visite de ses néophytes. A Changtsin, puis à Kahao, il allait voir bientôt les six tombes encore fraîches de jeunes missionnaires comme lui, fau­chés par la mort à la fleur de l’âge, sous un climat meurtrier. Quelle sombre impression devait ressentir notre confrère, lui qui était d’une sensibilité délicate et affaibli par la maladie ! Quoi qu’il en soit, si la tentation de regarder en arrière lui vint à la pensée, elle fut repoussée avec force : « Après tout, écrivait-il, le sacrifice de ma vie a été offert à Dieu bien des fois... Quand il Lui plairai ! » Le reste du voyage s’accomplit sans autre incident que la ren­contre fortuite et heureuse, à Patao, de M. Labully, son aîné de quatre ans, qu’il vénérait comme un vétéran. Toute sa vie, il eut un extrême respect des anciens, comme de ses supérieurs.

    Après quelques jours de repos passés à Changtsin auprès de M. Labully, il se rendit enfin, pour la Pentecôte, à Lieoukiato, où il resta pour apprendre la langue et s’occuper du district. Le pays était continuellement troublé par des bandes de brigands qui pillaient, rançonnaient ou tuaient sans pitié quiconque était soupçonné d’avoir quelque argent ou objet de valeur. La terreur régnait dans le pays. Que de familles ruinées ! Lui seul restait indemne, et parcourait le pays sans crainte. Cela durait depuis un an environ, lorsqu’un soir une trentaine d’indi­vidus, en uniformes de soldats, envahissent sa chambre, et lui disent très poliment : « Nous sommes frères, il faut nous prêter 200 taëls dont nous avons besoin immédiatement, nous les ren­drons plus tard ! » — « Aux quelques mots de français baragouinés par eux, disait-il, je compris aussitôt que j’avais affaire aux pavil­lons noirs ». J’appelai mes domestiques, ils étaient gardés à vue par les pirates. Je descendis alors, suivi par quelques-uns de la bande. L’un d’eux, n’y tenant plus, leva sur moi son coupe-coupe, mais on lui dit de ne pas me tuer. Ils continuèrent à me réclamer l’argent que je ne voulais pas livrer moi-même. Après bien des allées et venues, pendant que les pirates pillaient tout ce qu’ils trouvaient, et sur leurs menaces réitérées, je finis par dire à un de mes serviteurs de livrer les trois barres d’argent qui me restaient. Et les pirates, chargés de butin, finirent par déguerpir. »

    M. Séguret put alors se sauver et arriver à Chaly vers les 10 heures du soir. C’était en janvier. M. Lavest et un nouveau mis­sionnaire, M. Epalle, venaient d’y arriver. Quelle ne fut pas leur surprise et leur frayeur de le voir à cette heure si tardive ! Bientôt les brigands surgissaient de toutes parts et pillaient les villages environnants, les uns après les autres. Il fallut se résigner à prendre le chemin de l’exil, à Hingifu, sur les confins du Kweichow, plus tranquille. M. Séguret n’y resta pas longtemps et revint près de ses ouailles dès qu’il le put. C’est en cette conjoncture que M. Lavest apprit sa nomination de Préfet Apostolique du Kwangsi, à la place de Mgr Chouzy, décédé. M. Séguret succéda à Mgr Lavest à Kohao et fut chargé en même temps de fonder le poste de Silung et de bâtir la nouvelle résidence de Tsègai. Il s’y dépensa sans compter. A peine avait-il terminé qu’éclata la grande rébellion de 1901. Tout le pays fut envahi par les pirates venus du Bas-Kwangsi. Les mauvais sujets de la région se joignirent à eux, rançonnant et tuant quiconque menaçait de résister.

    Les missionnaires devaient évidemment s’attendre à subir le même sort. M. Séguret, d’accord avec ses confrères, jugea plus prudent de se retirer à nouveau sur les frontières, afin de se tenir plus facilement au courant des événements. La situation ne s’amé­liorant pas, il résolut de faire le voyage de Kweiyang en compa­gnie d’un confrère pour pouvoir correspon-dre plus aisément avec son supérieur. Las d’attendre, il voulut descendre dans le Bas­-Kwangsi en passant par le Yunnan et le Tonkin. Il était au Yunnan depuis huit jours à peine lorsqu’il apprit enfin la nouvelle que les troupes impériales étaient arrivées dans la région de Kohao. Les pirates avaient disparu comme par enchantement et le pays était tranquille ; il pouvait donc rentrer. L’exil avait duré un an. Il rega­gna son poste en compagnie de M. Epalle. Arrivé à Sinchow, il ne trouva qu’une maison vide et eut beaucoup de peine à se procurer quelques mauvaises planches pour se faire un lit. Les résidences de Tsègai et Kohao étaient naturelle-ment dans le même état lamentable. Son plus grand crève-cœur était d’apprendre toutes les misères éprouvées par les chrétiens en son absence. Dans la suite, il eut encore à subir d’autres pillages qu’il serait fastidieux de raconter en détail. Il eut même l’honneur d’être brûlé en effigie. Mais la tranquillité était revenue. Les fidèles et les païens eux-mêmes se réjouissaient de retrouver leur père et bienfaiteur. Il put enfin se dévouer tout entier pour le bien de ses ouailles qui augmentèrent sensiblement pendant les années qui sui­virent. Il s’attacha surtout à former les nouvelles générations à la vie chrétienne. Dans ce but, il fonda à Tsègai des écoles pour les garçons et les filles afin de donner une bonne instruction aux enfants de ses nouveaux baptisés. Ses paroissiens étant parvenus à l’âge de se marier, M. Séguret voulait faire d’eux des familles soli­dement chrétiennes ; et pour cela, lui-même faisait largement tous les frais pour établir convenablement les nouveaux ménages. Hélas ! Ces enfants qu’il avait élevés, instruits pendant de longues années et aidés, ne lui donnèrent pas toujours des consolations, mais il savait fermer les yeux sur leur manque de reconnaissance et il recommençait. C’est que M. Séguret était d’une bonté extrême. Ceux qui le fréquentaient le savaient bien, aussi parvenaient-ils à obtenir de lui tout ce qu’ils désiraient. Il leur donnait sans compter, de sorte que son budget se trouvait souvent en déficit. Il se mon­trait au contraire très sévère pour lui-même. Si sa table était abon­dante, c’est parce qu’il voulait en faire profiter son personnel.

    M. Séguret avait une grande dévotion envers la Sainte Eucha­ristie et aimait à prolonger ses visites au Saint-Sacrement. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus était sa sainte préférée et il avait en elle une confiance illimitée. Aussi lui dédia-t-il l’oratoire de Silung : « Elle me procure bien des choses », disait-il souvent.

    Il faisait, régulièrement la visite de ses chrétientés, plusieurs fois par an ; et c’est au cours d’une de ces visites qu’il apprit la mort d’un frère tendrement aimé, son aîné de quelques années, appartenant à la Congrégation des « Frères de Saint-Viateur », qui l’avait souvent aidé à  supporter ses épreuves. Cette nouvelle lui fut très douloureuse ; une chute de cheval l’affligea encore davan­tage et le força de revenir à la résidence. La visite de Mgr le Délé­gué du Supérieur Général de la Société et de son évêque aux fêtes de Noël, apporta à notre confrère une grande consolation, mais l’issue fatale n’était que retardée.

    M. Séguret semblait aller assez bien jusqu’au 16 janvier. Dans l’après-midi de ce même jour, il avait encore entendu une tren­taine de confessions. Le soir, en sortant de la chapelle, il faillit tomber et appela au secours. Après quelques frictions, il put ren­trer dans sa chambre, mais, il fallut le veiller toute la nuit. Le len­demain matin, les chrétiens lui suggérèrent de faire appeler ses confrères de Kohao, Lieoukiato et Changtsin : « Oui, dit-il, et vite, car je n’irai pas loin. » Il dit aux chrétiens qui l’entouraient d’aller prier. Ils étaient à la chapelle depuis un quart d’heure à peine qu’on les rappela ! « Venez vite, le Père se meurt ! » Ne pouvant rester couché, il était étendu sur une chaise longue. Ce fut là qu’il rendit son âme à Dieu.

    M. Séguret avait quarante ans de mission sans être jamais rentré au pays natal. Il repose maintenant dans le cimetière de Tsègai, au milieu de ses chrétiens, comme il l’avait toujours désiré. Notre regretté confrère était d’une extrême bonté pour les âmes ; nous avons la ferme espérance que la Bonté infinie l’aura bien accueilli.

     

     

    • Numéro : 2303
    • Pays : Chine
    • Année : 1897